À la surface du temps qui passe

Trente ou quarante degrés allongent les ombres jusqu’au bout de l’été.

Le soleil se lève et se couche, infléchit sa course, imperceptiblement, glisse sur la surface lisse du temps qui passe, immobile et indifférent. Jour après jour le soleil glisse vers la gauche. La terre penche, la terre tangue jusqu’au début de l’hiver, jusqu’au soir où le soleil reprend pied sur la surface de la terre et tout se met à pencher de l’autre côté.

Trente ou quarante années s’allongent à l’ombre de l’été. Les solstices défilent, imperturbablement. Est-ce que demain il fera beau? Va-t-il neiger ou pleuvoir et qu’est-ce qu’on va faire à manger? Le réveil sonne, il  est six heures trente-cinq ce matin, le matin suivant et tous les autres matins. Il pleut ou il ne pleut pas. Il faut retrouver les mots et les gestes. Repartir dans la même direction. Refaire le même trajet. Assembler les heures selon le mode d’emploi. Revenir. Ressentir le poids de la fatigue. S’allonger. Regarder dans le vide. Fermer les yeux et oublier.

Oublier que demain a déjà existé.

Un pardessus noir qui voulait être bleu

– Vous avez l’air en forme. Vous avez bonne mine. Vraiment.
– J’ai l’air d’avoir cinq cents ans.
– Pas du tout. Vous avez l’air… vivant.
– J’ai l’air d’un cimetière.
– Les cimetières sont verts au printemps.
– Je n’aime pas le printemps. Et l’hiver non plus. Je n’aime pas. Les saisons qui reviennent sans imagination. Le temps qui passe et qui repasse. Le temps est un étron qui manque d’imagination.
– Je crois que nous n’avons pas été présentés. Monsieur ?
– Jean. Appelez-moi Jean.
– Jean, c’est très bien. On dirait la couleur de vos yeux.
– Et vous? Vous vous appelez comment ?
– Ça dépend du jour ou de l’heure.
– Il est huit heures trente et nous sommes mardi.
– Alors, vous pouvez m’appeler Kaïr. Kaïr, pendant cinq minutes. Kaïr, vous vous souviendrez ?
– Je serai parti dans cinq minutes, alors, Kaïr, j’aurai oublié.
– C’est une question de temps.
– Le temps est un étron…
– …qui manque d’imagination.
– Votre pardessus à l’air fatigué.
– C’est un pardessus qui a beaucoup voyagé.
– C’est un pardessus noir qui voulait être bleu.
– Toutes les couleurs s’effacent avec le temps.
– Avec le temps, tout s’efface.
– Moi je fabrique des gommes à effacer le temps. Frotter trois fois par jour, matin, midi et soir.  Trois fois par jour pendant un an.
– Et que fait-on après un an ?
– Ensuite, je vends une presse à imprimer du temps. Une presse hydraulique. Matériel japonais. Très fiable. Garanti pour longtemps. Avec ça, vous imprimerez des kilomètres de temps. En couleurs, en noir ou en blanc.
– Les couleurs passent avec le temps.
– Alors, pressez sur noir et blanc.
– Je n’aime pas le noir. J’aime encore moins le blanc.
– Alors, prenez mon pardessus. C’est un pardessus noir qui voulait être bleu.
– Moi j’aurais voulu être vivant.