Orange hurlant

Orange, le monde est orange.
Le sable, ou le vent. Ou la chaleur, tout simplement.

Le monde est orange et chaud et le soleil immense. Un soleil orange dans un ciel orange et la terre chauffe tout doucement. La terre orange avance, crie, craque et se déchire.
La terre se lézarde et le ciel se fend.

Le soleil brûle maintenant.
Le soleil brûle tout le temps.

Lunettes à réalité

Powerpoint, j’hésite à écrire ton nom.

J’ai si peur d’engendrer par ma faute ne serait-ce qu’une minute supplémentaire d’ennui sidéral passée à contempler tes diapositives où les balles sont précédées de points. Le point-balle numéro 1. Le point-balle numéro 2 avant le sous-point, tiret, argument, revenez à la ligne, deux espaces s’il vous plait. Ajoutez sur la droite, un camembert multicolore dans son petit carré de lumière.
La pensée mise en page, encadrée dans l’espace d’un rectangle au format paysage.
L’homme qui se tenait devant l’écran géant nous parlait du futur avec un léger tremblement. Dans cinq ans, CINQ ANS maximum, plus personne ne possèdera de téléphone portable. Des lunettes. On portera tous des lunettes et pas des lunettes de vue, non. Des lunettes à réalité augmentée. Toutes les informations, elles seront devant notre oeil et aussi les messages, l’actualité, la météo, le système de guidage, ce qu’il y a dans ce musée ou la carte du menu de ce restaurant.
Dans cinq ans. Vous verrez.

Dans cinq ans.

Moi, aujourd’hui, je me promène dans la ville, la nuit. Dans chaque rectangle lumineux qui troue les façades sombres des immeubles, je vois un fragment de vie, une histoire en construction. Un abat-jour me dit qu’ici habite un couple, ça fait quarante ans qu’ils se sont mariés. Les enfants et les petits-enfants alignés sur la table basse du salon. J’entends le bruit du couvercle sur la marmite en fer-blanc. Une soupe aux légumes cuit tout doucement. L’odeur de la soupe, je la sens. Je salive. Il regarde les nouvelles en attendant. Avant, il travaillait dans un supermarché. Agent de sécurité. Il pourrait vous en raconter, des histoires, mais il se tait. Il garde ça pour lui et pour elle. Il lui explique parfois, le soir, avant de s’endormir, comment il fermait les yeux, parfois. Comment il lui arrivait de détourner son regard des écrans de contrôle, parce qu’il faut bien s’aider, entre petites gens. Le chat s’étire, il baille, il attend sa pâtée. Le chat est gris et c’est sous la gorge qu’il faut le caresser. Elle était caissière et oui, c’est au supermarché qu’ils se sont rencontrés. C’est elle qui l’a approché. Elle a toujours su ce qu’elle voulait. Volontaire. Obstinée. Elle l’a vu et elle l’a choisi. Avec ses cheveux rares. Son regard asymétrique. Elle lui dit souvent qu’il a l’oeil droit en veilleuse. Il dit qu’il veille sur elle.

Depuis quarante ans.

C’est prêt ! Il se lève et le chat le suit. Elle sert la soupe avec du gros pain gris. Ils mangent et ils parlent des enfants. Du temps qui passe plus lentement. Demain, c’est jour de marché. Elle aimerait bien qu’il l’accompagne, mais lui préfère lire son journal en caressant le chat. Au marché, il faut parler et lui, il n’aime pas trop parler. Son journal et les mots cachés. Il a un pull tricoté aux manches retroussées. Elle a les yeux gris, un peu de rouge et les yeux très légèrement maquillés.
Une table carrée.
Quatre chaises.
Un bouquet de fleurs qui finit de faner.

Alors, tu vois mon pote, tes lunettes à cinq balles, elles me font bien marrer. C’est sûr, elles t’enverront par le plus court chemin vers ton Big Mac sur sa couronne de frites. Elles t’indiqueront en continu les fluctuations de ton taux de cholestérol. Elles te rappelleront de rester hydraté. Au-dessus de la porte du grand magasin, tu verras s’afficher le cours du rôti de porc et une action spéciale sur tout l’électro-ménager.
Pendant ce temps, de nouveaux rectangles lumineux trouent les façades sombres des immeubles. Des mondes se créent, d’autres se défont. Moi je regarde le pull fatigué. Le trou étroit dans le pelage du chat. Ses mains aux ongles soignés.

Tout ce qu’on voit sans lunettes, quand on marche dans la ville, la nuit, les yeux ouverts, les yeux fermés.

Tiramisù

Octobre se prend pour l’été.

Au bord de la mer, spende il sole un giorno o due ancora.
Là, tu viens de manger un pesto de première bourre après une soupe poix chiches et côtes de bettes. Tu planes doucement, l’estomac tiède et l’esprit flottant. Pour le dessert, tu hésites, tu as encore en bouche des traces évanescentes de basilic et de parmesan et tu voudrais que ce goût demeure en toi indéfiniment.
La serveuse revient. Finalement, ce sera un tiramisù.

Bien plus raisonnable, ma douce amie se contente d’un café.
Nous devisons agréablement en attendant l’arrivée de la pièce montée, qui arrive sur la table dans un verre à eau rond, anonyme et pour dire les choses, tout à fait décevant.
En déposant l’objet devant moi, la serveuse me donne aussi le mode d’emploi. Selon ses indications, il est essentiel de bien plonger la cuillère jusqu’au fond du verre pour obtenir une bouchée englobant toutes les strates de la structure composite. Docile, j’amorce le forage d’une main ferme. Plongé au cœur de la matière, le métal tranche, franchit les couches, revient de loin et se pose dans ma bouche. Et là ! Là, mes chers enfants ! Comment dire ? Il y a ce moment suspendu où tes papilles franchissent le mur du son.

BANG !

Tu as lu « tiramisù » et là-haut, ton cerveau a téléphoné à ta tête pour lui dire qu’il connaît déjà : café, biscuit plus ou moins mou, mascarpone et puis voilà.
Seulement c’est pas mou du tout.
C’est à la fois croquant et flou. Le café, on dirait un sorbet et une mousse à la fois. Et s’il y a du mascarpone, alors quelqu’un l’a battu en neige avant de le lisser avec un pinceau plat, trempé dans un délicat fond de crème que je dirais pâtissière mais je ne m’avancerai pas plus loin dans l’analyse du produit, parce qu’en cet instant précis, le signal s’estompe et se perd. Il n’y a plus de réseau. L’abonné mobile est aux abonnés absents pour cause de déménagement. Il lévite. Il se referme sur cette seconde immense, sur cette rare sortie de route qui se produit dans nos parcours de plus en plus fléchés, à mesure que les années s’empilent sur nos corps fatigués.

Recede in te ipsum.
Tu fermes les yeux.
Tu te goûtes de l’intérieur.
Tu souris malgré toi et tu te dis que cinquante-sept anniversaires n’ont pas eu raison de cette vague de chaleur qui inonde tes poumons et te retourne le cœur.

Chaque fois que pour toi, c’est encore la première fois.

Une dernière soirée avec Mark Knopfler

C’était bien.
Mieux que bien.
C’était… tendre et rude, léger comme l’air et lourd comme le plomb. Soyeux. Râpeux. Mi-figue, mi-raisin. Doux-amer et depuis quelques années, c’était beaucoup crépusculaire,

C’était ta dernière tournée.
Au moment où la salle se rallume, je peine à faire la mise au point. Tout est un peu flou, un peu brouillé, un peu barbouillé, la vue, le cœur et l’estomac, qu’est-ce qu’on peut prendre dans ces cas-là ? Des cachous ? Des comprimés ? Une bouffée blonde de Benson & Hedges ? Mais ça fait plus de 30 ans que j’ai arrêté de fumer. Alors, disons un verre, le premier verre de Glennfidich, liquide fort et cuivré arrivé d’Écosse en même temps que ta musique. La première gorgée qui t’explose la gorge. Le premier accord qui t’explose le cœur. Ça te donne une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Il y avait soi avant. Il y a un autre soi après. Des secousses telluriques. Comme Rembrandt, Rothko, John Irving ou René Fallet.

On ne sait pas vraiment ce qui se passe à l’intérieur. On s’en va un soir et on rencontre un accord de guitare. Une ligne mélodique que les doigts jouent en pinçant les cordes. Du bout des ongles. En découpant bien chaque note dans une trame de silence. Difficile à expliquer, ce contact. Il existe peut-être dans chacun d’entre nous une toute petite molécule qui dort et ne peut-être réveillée que par un seul parfum, une seule phrase, une seule suite de notes; et quand cette collision se produit, cette toute petite molécule envoie une véritable onde de choc qui te projette hors de tes chaussettes. Le son de Mark Knopfler m’a percuté ainsi, une nuit de 1979. Le groupe s’appelait Dire Straits et la chanson Sultans of Swing. J’ai ensuite suivi ce son. À la trace. Ce son a tracé un long sillon rectiligne dans ma ligne de vie. Avec le temps, il a évolué, s’est souvent épaissi, à l’image de son maître, mais les doigts ont gardé leur doigté.

Sur la scène, 40 ans plus tard, Mark Knopfler a vieilli. C’est le moment de prendre sa retraite, du moins c’est ce qu’il dit, assis derrière son micro. La dernière tournée. The Last Waltz. Il lance sa quatrième chanson. Je reconnais l’introduction. Romeo & Juliet. Chanson douce-amère où Roméo fatigue tout le monde et surtout Juliette avec ses concerts improvisés au milieu de la nuit. Elle se réveille en sursaut, Juliette, elle n’en peut plus. Elle voudrait juste dormir.

Juliet says, Hey it’s Romeo you nearly gimme a heart attack / Juliette dit, Oh, mais c’est Roméo, j’ai failli faire une crise cardiaque.

Pauvre Roméo. Il chante dans le vide. Juliette n’en a plus rien à cirer.

Le clavier s’éteint et le saxo se tait. Trois points de suspension et ses doigts égrènent le premier arpège. Je reste planté là, dans cette seconde, prisonnier du premier temps de cette petite ritournelle qui me retourne le cœur, m’éjecte de mes chaussettes, encore une fois. Ce n’est pas de la nostalgie, encore moins du chagrin, non, c’est autre chose. Tout au fond de moi, cette toute petite molécule s’est remise à bouger et l’onde de choc me renverse d’un seul coup, là, debout au milieu de la foule. Les lumières s’éteignent, les crânes disparaissent et je ne vois plus qu’un point flou et blanc au milieu de la scène.

Ensuite les larmes coulent et je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Rien que le tendre son du temps qui s’écoule et ne s’écoule pas, au pays de Juliette qui ne reviendra pas.

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La poix et le vent mêlés

Avant de te réveiller, tu sais déjà qu’il fera beau.

Tu ouvres les yeux.
Les étoiles s’abîment dans le ciel bleu-métal. Le jour lèche la lisière des montagnes et la neige s’allume de tons de pleine lune.

Déjà, tu n’en peux plus d’attendre. Sous la douche, tu décides que tu te raseras ce soir ou demain ou n’importe quel autre jour. Et tu petitdéjeuneras derrière ton volant, parce que là, maintenant, il faut que tu partes, que tu te tires, que tu te barres au plus vite.
Tu as déjà perdu trop de temps.

Une éternité plus tard, tu coupes le moteur.

Frénétique, tu enfourches tes chaussures de ski. Ton sac est prêt que tu refermes, mais non ! T’es trop con ! Les peaux sont encore à l’intérieur. Tu les sors. Tu les étends sur les semelles de tes skis. Tu les assures à l’arrière avec le petit crochet.
Ok, les skis sont prêts.
Tu règles la longueur des bâtons. Mais où j’ai mis mon porte-monnaie ? Fébrile tu entreprends de vider le coffre de son contenu quand, bon sang mais c’est bien sûr, je l’ai laissé à l’avant, juste à côté des clés. La bouteille d’eau ? Déjà dans le sac. Le téléphone ? Bien au chaud dans la poche de poitrine. Et les gants ? Les gants ont disparu ! Mais non, ils sont là, imbécile. Tu refermes le sac. Tu engages tes chaussures dans le mécanisme de fermeture, ‘tain c’est pas vrai ! Elles sont encore en configuration descente. Tu déchausses. Tu tires sur le levier. En sueur. En vapeur. Si ça continue, tu vas exploser. Enfin, tu es prêt. Tu places tes skis dans la trace qui te mènera au sommet et tu pars, comme un avion.
Cinq minutes plus tard, te voilà à l’arrêt, en apnée et en nage.
Tu poses ton sac.
Ta veste.

Enfin, tu relèves la tête.

La neige est bleue et sent le printemps. Les sapins réchauffés exhalent un parfum vert et or que tu reconnais, l’odeur de la poix mêlée au vent de la forêt.
L’odeur que tu skiais au sortir de l’enfance, dans ce couloir étroit que toi seul connaissais.

Seul au fond de ce monde où le soleil ne se couche jamais.

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Médor à bord

Depuis cinq minutes, j’ai le nez dans la croupe boursouflée d’un gros 4X4, pots fumants et pneus de tracteur. Posé en évidence au sommet de la vitre arrière, un autocollant triangulaire signale la présence d’un bébé enfoui quelque part dans les entrailles de ce tank démilitarisé.

BÉBÉ À BORD

Bien, et alors ? Une fois de plus, je m’interroge. Que faut-il faire ? Quelle attitude adopter envers ce bébé ? Peut-être faudrait-il profiter de ce providentiel bouchon pour aller s’enquérir du sens de la démarche consistant à annoncer au monde entier la présence d’un enfant en bas âge dans son habitacle.
Dites-moi, Madame, Monsieur, oui, baissez votre vitre, s’il vous plaît. Je voulais connaître la signification de cet autocollant sur la lunette de votre custode. En fait, et pour ne rien vous cacher, je me demande en quoi la présence de votre progéniture ficelée sur le siège arrière de votre voiture pourrait bien me concerner.

Manque de bol, le feu passe au vert.

Peut-être qu’il manque un élément graphique pour compléter le message qui figure sur l’autocollant. Une grosse flèche jaune pointant sur le texte BÉBÉ EST ICI ! Ainsi prévenu avant de s’encastrer dans le cul du véhicule qui le précède, le chauffard multirécidiviste peut in extremis diriger son pare-chocs vers une zone moins pourvue en chérubins.

Manque de bol, il explose Médor.

Sur le côté opposé de la lunette arrière, on indique alors : CHIEN À BORD. Dérouté, et encore sous le coup de l’accident précédent, le chauffard fait un écart, effectue un demi-tête-à-queue avant de défoncer le flanc droit du véhicule où bébé dort à côté du nouveau Médor.

Ce faisant, il pulvérise une portière et le pack de bières calé derrière.

Sur la lunette arrière, le propriétaire du véhicule réparé colle un troisième autocollant. BIÈRE À BORD. Prudent, il ajoute, en lettres rouges, juste à côté CONDUCTEUR AUSSI.
Submergé par ce flot d’informations, le chauffard ne sait plus où donner du pare-chocs. Il freine à mort. Il s’immobilise. Il se gare sur le bas-côté.

Il sort de sa voiture.
Il continue à pied.

Un pied dans la chaussette

Je me penche sur la trappe entrouverte que je soulève à la verticale. Je déverrouille le clapet qui retient les deux battants du tambour de la machine à laver.

Ça fait clac.

Je plonge mes mains au fond de ce trou béant.
Le cœur battant.
Est-ce que ? Est-ce que cette fois ? Cette fois-ci ?

J’extrais avec précaution des chemises, des caleçons et un pantalon. De couleurs variables; variables, parfaitement. Oui, je sais, il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, séparer le bon grain de l’ivraie et les couleurs du blanc. Mais moi, messieurs-dames, moi j’ai un piège à lessive qui fait crac boum hue et qui s’appelle 40 degrés, sport. Un programme de lavage rapide et doux, une botte secrète qui perce la fibre jusques au fond du cœur sans enlever une seule once de couleur.

40 degrés. Sport.

Méthodiques, mes mains explorent les derniers recoins de la cage métallique. Font le tour de ces pales transversales qui font tourner le linge et le brassent pour un résultat sans tache, ces pales traîtresses où s’accrochent les chaussettes. À l’envers. À la verticale. N’importe comment. Mes mains le savent et fouillent mais elles ne trouvent rien.

Les chaussettes.
Justement.

Vient ensuite le moment de vérité, la dépose sur l’étendage.
Pantalons, pulls, t-shirts, chemises, serviettes, draps et enfin les chaussettes, qui vont par paires et correspondent ainsi exactement au nombre de pieds qui me transportent du premier étage à la machine à laver. Ces deux pieds qui, quelques jours auparavant, m’ont conduit jusqu’au panier à linge où, je suis formel, j’ai bien déposé deux chaussettes. Deux. Le panier en question est un objet standard, en plastique injecté, avec couvercle et sans double fond. Je ne le quitte jamais de l’œil pendant tout le temps que dure le transfert de mon appartement jusqu’à la buanderie. Je me charge ensuite personnellement de toutes les opérations de la transformation du linge sale en linge propre, plié et repassé.

Personnellement.
Dans mes mains, pourtant, une chaussette. Seule. Noire.

Je replonge dans les entrailles de la machine à laver. Rien. Que du métal. Perforé.
Le panier à linge.
Vide.

Mes chaussettes-fétiches. Pour courir et marcher. Gauche. Droite.
Une seule chaussette. La gauche.

Je fouille dans mon armoire. Ce tiroir triste où reposent toutes les chaussettes impaires, uniques et passent, dans l’hypothétique attente d’une nouvelle union. J’en ai toute une collection. Bleues. Grises. Peu de couleurs en fait, je dois avoir le pied discret, le pied timide, peu de couleurs, noires, noires justement, non, pas celle-ci, pas celle-là non plus. Aucune qui corresponde au signalement de la chère disparue, aucune avec une bande orange à l’intérieur et un L majuscule cousu à la verticale du gros orteil.

Je cherche encore, parmi les pulls et les pantalons. Je sais bien que c’est inutile mais je m’obstine en vain.

Rien.
Rien, rien, toujours rien, rien de rien.
Une fois de plus je me demande où s’en vont les chaussettes qui disparaissent un jour entre la chambre à lessive et la salle de bains. Par quel étrange prodige je me retrouve toujours avec une moitié de paire entre les mains ? Un tour de passe-passe ? Un sort jeté par un mage plus noir que son âme ? Ou alors … Ou alors ! Dans une housse de couette ! Mais oui mais c’est bien sûr, c’est déjà arrivé, pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Seulement, seulement, sur l’étendage, aucune housse ne s’étend, justement. Alors quoi? Un monde parallèle ? Les Martiens ? La concierge ?

Et pendant que mon esprit en déroute se perd en chemin, mon pied droit se tourne vers la gauche et console son frère d’un geste de la main.

Woman in love

I am a woman in love

Aujourd’hui, menu saucisse. Saucisse de veau. Saucisse de porc. Garniture à choix.

And I do anything

Salade de céleri. Salade de pâtes. Salade de chou rouge. Taboulé. Salade riche.

To get you into my world

Mesdames, aujourd’hui, promotion sur tous les bas et les collants. Retrouvez-nous au quatrième étage pour cette promotion exceptionnelle, 20% sur tous les bas et collants.

And hold you within

Leur tarte aux pommes, elle est trop bonne. La pâte, elle déchire, et dessus, ils mettent un truc genre sauce à la vanille. Faut que t’essaies ! Trop mortel !

It’s a right I defend

La vieille dame a renversé son café, éclaboussures noires sur le sol. Elle regarde partout, effrayée. Une employée arrive avec un chiffon. Excusez-moi. Excusez-moi mademoiselle. C’est rien madame, c’est rien, je vais essuyer. Excusez-moi. Je vous dis que c’est rien. Allez vers ma collègue, elle vous fera un autre café. Je suis tellement maladroite. J’ai prévenu ma collègue, allez chercher un autre café. Je vous donne du travail, n’est-ce pas ? Mais non. Mathilde ! Tu peux remplacer le café de madame ? Voilà madame, c’est rien, allez chercher votre café.

Over and over again

Vous avez votre carte client ? Merci. Voici en retour pour vous. Et votre ticket. Merci et bon appétit.

What do I do ?

Les estomacs se remplissent. Les fourchettes tintent dans les assiettes. Un monsieur carré mange méthodiquement, le nez dans son assiette, il enfourne, systématique, bouchée après bouchée, sans reprendre son souffle, coureur de fond, mâcheur de compétition.

Barbara reprend. Laisse tomber sa robe. Son amour-propre. Reprend, nue et seule au milieu de la scène.
I am a woman in love
And I do anything
To get you into my world
And hold you within
It’s a right I defend
Over and over again
What do I do?
Qu’est-ce que tu fais ici, Barbara ? Entre un buffet de salades et un plat de pâtes carbonara. Ta voix coincée entre une escalope de dinde et une tarte au chocolat. Ta voix tendue, voilée. Ta voix de femme. Amoureuse.

Ils mâchent. Ils déglutissent. Ils parlent. Ils rient parfois. Moi je me demande pourquoi il faut à toute force remplir de musique ces espaces qu’on traverse pour acheter un rouge à lèvres ou manger une tarte à la crème. Ces étendues de vide remplies à heures fixes par une foule avide de salade mêlée ou de lessive en poudre n’ont rien à voir avec le chant d’une femme amoureuse qu’on devrait seulement écouter tout seul dans le noir.