Rhabiller la femme

Examinons une représentation schématique du corps féminin.

Côté face, nous découvrons, de haut en bas, un visage couronné de cheveux, deux yeux, une bouche et un nez au milieu. Suivent le cou,  le tronc flanqué de deux seins et percé d’un nombril à l’aplomb d’un étroit défilé menant aux abords du sexe féminin. Aux extrémités, une paire de membres supérieurs et autant de membres inférieurs qui permettent à Médarine de boire un verre tout en continuant à marcher.

Côté pile c’est pareil, mais vu de dos et avec des fesses et sans les seins.

Pour protéger ce corps fragile de la rudesse des éléments, on a découpé dans le bison un manteau mi-saison. Ensuite, le bison se faisant rare, on a cultivé le coton et démêlé patiemment le filet de bave du bombyx pour obtenir un fil de soie qui peut atteindre une longueur de 1500 mètres si le bombyx est bon. L’apparition de ces nouveaux matériaux coïncidant avec celle du chauffage central, la couturière se trouva soudain libérée des contraintes fonctionnelles et put enfin donner libre cours à son imagination. Sous les robes elle glissa des baleines, mit de l’air dans les jupons, s’arc-bouta sur les durs lacets du corset, fit pigeonner, se ravisa, cacha ce sein pour mieux le montrer, entrava, libéra, raccourcit, rallongea, pour finalement faire tout et n’importe quoi.
C’est ainsi qu’aujourd’hui la femme s’amuse à décorer son corps, qu’elle passe sans sourciller du jean troué à la robe fourreau, que sur son chemisier elle passe un petit boléro, qu’elle s’emmitoufle dans un long pull de laine ou dans un manteau de pluie quand il fait beau. Et s’il fait trop chaud, il arrive même qu’elle fasse tomber le haut. C’est souvent très réussi, inattendu, chuchoté ou flamboyant, parfois curieux, bizarre ou excessif, il arrive même que ce soit ni drôle, ni habile, un peu trop vulgaire et vraiment pas joli.

Mais le joli est une chose légère qui fluctue selon la pluie et les saisons ; il ne se mesure pas en centimètres comme la longueur d’une jupe ou d’un pantalon. C’est ce qu’ils veulent depuis la nuit des temps, les hommes en noir : mesurer la femme, la mettre sous cloche, recouvrir ces formes indécentes de tissus lourds et informes, tout effacer jusqu’au regard, jusqu’à ces yeux qui brillent et qui ne devraient pas. Assis derrière son écran plat, le tendanceur regarde ces ombres qui glissent sans bruit sur les trottoirs de la ville. Le retour aux vraies valeurs. La patrie. La famille. La modestie. La pudeur. Il flaire le bon coup. On pourrait… On pourrait… Rhabiller la femme ! C’est le titre du rapport de 150 pages qu’il envoie à cette enseigne connue dans le monde entier. Trois mois plus tard, lancement de la première collection de mode pudique, ou modeste, comme on voudra. La mode modeste fait un tabac. On rhabille la femme à tour de bras.
Les sociologues s’emparent de l’affaire. Ils expliquent que notre terre vacille et qu’elle perd ses repères. Qu’elle a besoin de morale, d’ordre, de tenue. Que cette exposition de chairs éclatantes trouble l’homme moderne, qu’elle éveille en lui des instincts qu’il ne sait plus maîtriser. Qu’il est grand temps que la femme se rhabille et que le trend modeste est là pour durer.

À ces mots, les hommes en noir ne se sentent plus de joie. Ils ouvrent une bouche immense qui pousse leurs cris vers le Dieu de leur choix pour le remercier d’avoir remplacé les mille interdits qu’ils imposent à leurs femmes par une campagne de marketing taillée pour durer au moins une éternité.

 

Au bras de fer

Elle est née avec des yeux,
Une bouche,
Des oreilles,
Des cheveux longs ou courts,
Deux bras, deux jambes et deux mains.
Au sommet du ventre elle a des seins.
Et au fond du ventre un creux.

C’est peut-être la bouche ou peut-être les cheveux, toujours trop longs ou trop courts. C’est peut-être les jambes ou le dessin des mains. Les lèvres ou les seins qui créent un plein alors qu’il faudrait un vide ou peut-être le creux qu’elle a au fond du ventre, cette fente qui les dérange, eux qui portent une queue entre les jambes.

Il faut cacher ce sein, combler ce vide, ce trou béant au sommet de l’entrejambe. Ce trou heurte les lois de l’équilibre, il fait des trous dans la tête des enfants, il leur donne des idées, il produit des images qu’il faudrait interdire aux moins de dix-huit ans.

Elle est née comme ça, avec des yeux, une bouche, des cheveux trop longs ou trop courts et le plus souvent, elle perd, au bras de fer. Peut-être qu’elle s’en fout. Tout simplement. Et c’est peut-être ça qui les rend fous. Cette indifférence. Elle s’en fout un peu de savoir si elle gagne au bras de fer. Pas complètement, peut-être juste un peu plus qu’eux, qui tiennent leur vie entre leurs jambes.

Elle regarde le monde avec d’autres yeux, mais pour eux, il n’y a qu’une façon de regarder le monde et le monde est carré comme une roue de tracteur. Elle sourit, elle suggère que la roue tourne et qu’elle est ronde. C’est peut-être l’ombre de ce sourire qui les rend furieux tout à coup. C’est quoi ce sourire ? Ma parole, on dirait qu’elle s’amuse, on dirait qu’elle se moque, mais c’est insupportable! Cette petite insolente qui perd souvent au bras de fer, on va lui apprendre les bonnes manières. Lui faire passer le goût du sourire, effacer la courbe de ces lèvres qu’on ne saurait dessiner, mettre un grand coup de ciseaux dans cette masse de boucles qui ondule, entraver ces poignets trop fins, couper tout ce qui dépasse. Il faut que rien ne dépasse. Il faut que tout soit aligné.

Et sur le plateau de la table, il faut que leur coude soit bien plié et leur paume verticale, au bras de fer, chaque fois qu’ils bandent leurs muscles pour écraser la paume d’une femme.

Congeler la femme

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que les entreprises découvrent que les femmes sont des hommes comme les autres.

En effet, prenons un câble d’alimentation. Branchons-le sur le secteur. Relions-le à un ordinateur. Appuyons sur le gros bouton vert, gris, rouge ou bleu. Peu importe la couleur, l’écran s’allume et apparaît devant nos yeux éblouis un fond d’écran vert, gris, rouge ou bleu, ou rempli de photos d’enfants, de chiens, de paysages exotiques, de voitures surpuissantes, de tous ces petits riens qui illuminent le cœur des gens et qu’ils contemplent entre deux tableurs Excel remplis de graphiques illustrés en forme de camembert.

En face de l’ordinateur allumé, installons une femme et observons. La femme regarde l’écran. Elle introduit son mot de passe. Après un temps d’hésitation, l’ordinateur acquiesce et accepte de dévoiler son intimité. La femme ouvre alors sa boite à lettres, consulte ses mails, télécharge ses fichiers. Pour illustrer ses statistiques, elle produit une série de graphiques illustrés en forme de camembert. Elle exporte ensuite ses camemberts dans un logiciel de présentation. Elle met en page, elle explique avec des titres, des sous-titres, des points et des sous-points. Au bout d’un certain nombre d’heures elle se lève et rentre à la maison.

Prenons un autre ordinateur allumé. Derrière l’écran installons un homme et observons. Eh bien, et vous n’allez pas le croire : la séquence enregistrée, même ralentie, disséquée image par image et passée au microscope à ultrasons, révèle que l’homme fait exactement la même chose que la femme, on croit rêver, non ? Bien sûr, si on chipote, on relève des variations infimes dans la couleur des camemberts ou des fonds d’écrans, mais, si on se livre à une expérience similaire sur deux sujets masculins, on remarque également que Gérard aime le vert alors que Karl-Heinz préfère le bleu.

Ici, marquons une pause et esbaudissons-nous devant la nature facétieuse du grand tout qui a donné à Stieg le goût du rose et à Marieke celui du bleu noir plus noir que la nuit.

Le problème, lorsqu’on est assis derrière l’ordinateur, c’est qu’à un moment donné, il faut se lever. Aller boire ou manger. Faire pipi. Rentrer chez soi pour aller regarder un autre écran. Manger encore, sortir, se frotter à d’autres peaux pour les plus aventureux. Vieillir et copuler, c’est justement là que réside le problème : dans leur hâte de s’envoyer en l’air, les humains oublient parfois de se prémunir contre les affres de la reproduction et crac boum pif, voici venir neuf mois de gestation. Neuf mois ? Neuf mois ! Une éternité pour un ordinateur qui sera mort avant l’avant l’avènement du nouvel enfant. Neuf mois, vous n’y pensez-pas, presque le temps d’une année fiscale, neuf mois, le temps qu’il faut pour concevoir une copie de téléphone portable aux angles arrondis, le temps pour une crise financière de préparer une autre crise financière, neuf mois trop longs, pour cette économie numérique qui change de monde à la vitesse du con.

Alors voilà, Madame, vos neuf mois, on vous les accorde, d’accord, mais avant, installez-vous et ouvrez les jambes, qu’on puisse se pencher à l’intérieur, sur cet endroit intime qui gêne, sur ces cellules reproductrices qui pourraient, si on y prend garde, vous mettre sur le flanc. Neuf mois, vous n’y pensez pas, nous avons besoin de vos bras et vos cellules, Madame, on les congèle, le temps de votre mission, le temps de votre carrière, le temps que mûrisse la Pomme entamée qui éclaire le dos de votre ordinateur.

Un jour, à force de huit heures par jour, la Pomme aura grandi, un peu grâce à vous, et le temps sera venu de faire place aux jeunes. L’homme à la Pomme prononcera un beau discours. Comme cadeau de départ, il vous offrira une glacière rectangulaire aux coins arrondis qui vous permettra de transporter vos ovocytes congelés en toute sécurité. Vous recevrez également un chèque en blanc à faire valoir dans la banque de sperme de votre choix. Vous remercierez la Pomme. Vos yeux s’embueront. Vos collègues vous promettront de venir vous voir régulièrement dans votre pavillon de banlieue. Vous rendrez votre badge et la porte à la Pomme se refermera définitivement derrière vous.

Vous aurez alors 60, 65, ou peut-être même 70 ans. Le temps de commencer une nouvelle vie, le temps de fonder une famille, tout le temps qu’il faut pour faire des enfants.

« Rien n’arrête le progrès. Il s’arrête tout seul. » Alexandre Vialatte.

Groumpf

Un jour, il y a bien longtemps, un homme s’est levé et a dit : « Groumpf ! »

Le ciel est bas. L’homme a mal dormi. Il a le teint brouillé et l’estomac barbouillé. La forêt est remplie de brume. Il fait froid.
Temps de chiottes. Et en plus j’ai la tête qui va exploser. C’est peut-être ces champignons, ou alors les racines d’hier. J’aurais jamais dû manger ces racines. Ouh que j’ai mal au cœur. Je crois bien que je vais vomir.
L’homme a un grand spasme, ensuite il se relève, un goût douceâtre jusqu’au fond des molaires. Il a un hoquet. Il est de très mauvaise humeur. Il est en nage. Il est en rage. Il arrache une grosse branche au flanc d’un arbre. Il fouaille les hautes herbes. Il arrache, il casse, il écume. Il revient en vrombissant vers l’entrée de sa caverne. Devant l’entrée, un autre homme attend. Alors, le premier homme lève très haut sa lourde branche et l’abat d’un seul coup sur le crâne du deuxième qui se fend dans un bruit mou. Le deuxième homme s’écroule et reste allongé sur le sol. Le premier homme dit : « Groumpf ? » mais rien, plus rien ne lui répond. Tout à coup, il se sent mieux. Il se sent fort. Il remplit d’air ses poumons. Il reprend sa grosse branche et la taille à coups de caillou pour qu’elle tienne bien dans la main.

Ensuite, il casse la tête de tout le monde avec sa branche transformée en gourdin. Ensuite un autre homme arrive avec un gros caillou. Ensuite un homme a l’idée d’un plus petit caillou qu’on pourrait lancer. Ensuite un homme pense à insérer le petit caillou dans un tube rond avec un peu de poudre. Ensuite un homme augmente la taille du tube et ça fait un canon.  

Pendant ce temps, les femmes cultivent le blé et les pommes de terre en surveillant les enfants. Quand la nuit tombe, elles soignent les blessés et enterrent les morts dans la terre noire remplie de trous.

Pendant ce temps, les hommes font de l’argent pour acheter des médailles et des missiles intercontinentaux à tête nucléaire. Ils réfléchissent à la conquête du monde. Ils prennent des décisions stratégiques qui abreuvent nos sillons d’un sang glacé. Entre deux guerres, ils partent à la conquête du marché de la pomme de terre ou de l’ordinateur. Ils creusent des trous de plusieurs kilomètres pour arracher aux entrailles de la terre le plus gros diamant du monde, qu’ils font monter en collier. Ils rentrent chez eux le soir et attachent le collier au cou de leurs dames. Suspendu par un fil à ce cou gracile, le plus gros diamant du monde ressemble à un étron.

Ensuite, ils repartent dans la plus grosse voiture du monde pour allumer la mèche de la plus grosse bombe atomique du monde.

BOUM.

La forêt est rasée. Il ne reste plus d’arbres. Il ne reste plus de brume et même plus de froid. Juste un bout de montagne et un trou au milieu. Dans la caverne quelque chose à bougé. Une silhouette recouverte de poussière s’ébroue dans l’obscurité.
Mon Dieu que va-t-il se passer ?
Mon Dieu  très haut et suprêmement inexistant, crache pour une fois dans tes mains trop propres et fais bien attention. Fais hyper gaffe, mon Dieu. Cette fois-ci pas de bavure.

Fais que ce soit une femme qui sorte de la caverne.
Après l’explosion.

L’horoscope de la femme poissons

C’est curieux, ce titre : le mot « femme » au singulier associé à « poissons » nom masculin pluriel déguisé en adjectif. LA FEMME POISSONS. Mus par une inspiration subite, ajoutons une virgule et un point d’exclamation. Que découvrons-nous ? « La femme, poissons! » Enduisons la femme de poix! Le goudron et les plumes!
Mesdames, le doute est levé. La véritable raison de ce pluriel ridicule, de ces poissons qui font semblant d’être plusieurs, c’est une misogynie larvée depuis des siècles dans ce signe astrologique pervers et grammaticalement incohérent.

Poissons la femme née du 19 février au 20 mars!
Pour comprendre, il faut remonter aux Babyloniens.
Au début, les Sumériens regardent le ciel. Ils voient des myriades d’étoiles se chevaucher dans des positions équivoques. Ils décident de mettre un peu d’ordre dans cette partouze stellaire. Ils font des listes et des catalogues. Ensuite, les Sumériens ont des problèmes et les Babyloniens reprennent l’affaire pour la confier à Marduk, un Dieu anonyme et sorti du mollet du soleil. Le problème, c’est que Marduk n’est pas un intellectuel. Lui, son kif, c’est la bagarre; le sceptre et la couronne que tu mets sur ta tête pour que les autres comprennent bien qui commande chez les Dieux babyloniens.
Alors Marduk s’en va-t-en guerre. Il défonce le portrait des autres divinités à grands coups de latte. Il y a du sang, de la sueur, des larmes. A la fin il défie Tiamat, la déesse des mers, aussi connue sous le nom de Thalattē que les Grecs copieront en l’appelant Thalassa. C’est le dernier combat. Marduk avec son dragon. Thalattē avec ses poissons. L’issue est incertaine. Marduk saigne. Thalattē fuit. Au moment de rendre gorge, Marduk sort un filet de son sac, le jette sur Thalattē surprise qui a un mouvement de recul. Il ne reste plus qu’a sortir l’épuisette. Épuisée, Thalattē se rend. Marduk lève son glaive pour l’achever. Il la regarde en contre-plongée et se dit qu’elle a quand même un beau décolleté. Il lui propose la botte en échange de la vie.  La déesse de la mer relève la tête et lui dit en Sumérien qu’il peut aller se faire mettre. Bien profond.
Alors, Marduk abaisse son glaive et fend la mer d’un seul coup. Pour qui elle se prend, cette conne ? Et où vont tous ces poissons ? Je hais la femme. Je hais les poissons. Il me reste un créneau entre le 19 février et le 20 mars.

Poissons la femme!