Hollywood – Sausalito

Cette année-là, le printemps vagabondait dans les rues de San Fransisco. Le brouillard s’était levé. Le vent baissait. Tout doucement. Le loueur de vélos essayait de prononcer ce nom étrange sur ma carte d’identité. Après quelques tentatives désastreuses, il renonça.

– Nicholas all right, let’s say it’s Nicholas. You sure ? The whole day?

Absolument mon général, pour toute la journée, ta bicyclette fatiguée, je te la rendrai ce soir. Ne t’en fais pas, dans l’état où elle est, plus rien ne peut lui arriver.

Je suis parti, le cœur léger et ravi de lancer mon char dans cet avant-goût de l’été. On était dimanche dans ce morceau d’Amérique, un dimanche matin pas très réveillé. Les rues cartes postales, décors de cinéma, les rues de San Francisco montaient devant moi. Est-ce que mon regard aurait été le même sans avoir vu tous ces films, ces maisons aux couleurs pâles, ces courses-poursuites et la Mustang verte de Steve McQueen qui décolle sans jamais s’envoler ?

Rossinante pesait de tout son poids sur l’asphalte tiède et je dus franchir toute une rangée de cols escarpés avant de découvrir la tête de ce pont ocre et ses deux piles plantées dans l’océan. Tout y était, ce jour-là : l’air bleu brouillé, l’eau sarcelle et entre les deux, une courbe montante reliée au ciel par des câbles d’acier. On aurait pu croire que le film allait commencer, tous ces films, toute ces histoires, le pont, couleur orange international, les voitures immenses et les drive-in ensoleillés.

I drive fast cars and I eat fast foods*

La vitesse, la vitesse surtout. Manger, vite. Boire, vite, une main sur la poignée du métro, l’autre sur le carton d’un caramel macchiato qu’on avale trop chaud. Tous ces plans remplis de visages et de signes, la fabrique d’un rêve qui franchit les océans pour peupler les nuits de la terre entière. Sans Hollywood, est-ce que ce pont aurait vraiment existé ? J’y pensais en suant sang et eau sur la route de Sausalito. Je me demandais si ces paysages étaient vraiment aussi beaux et s’il était possible d’effacer ces kilomètres de pellicule pour regarder la route comme n’importe quelle autre route qui n’aurait pas été éclairée par les phares de l’inspecteur Harry.

Qu’est-ce qui existe ?
Qu’est-ce qui est préfabriqué ?

Aujourd’hui, sur l’écran de mon ordinateur, le pont se noie dans un ciel d’incendie couleur orange international. Du feu partout il paraît. Les flammes réduisent en cendres ce morceau d’Amérique que le soleil a trop brûlé. Et dans le brouillard ocre et sang où se perdent les deux piliers du Golden Gate Bridge, je reconnais le nuage de poussière grasse qui enveloppe la décharge de Blade Runner.

Est-ce ce monde qui flambe ou juste nos propres images qui brûlent au fond de nous ?

* Bob Dylan, I contain multitudes