La véritable origine de l’automne (46)

Adam interdit s’applique à suivre chaque déplacement, chaque pression de cette main qui guide sa main. Étendue sur le dos, Ève fixe un point immobile et flou. Elle se détache. Lentement, elle s’en va. Seuls ses doigts restent là, ses doigts impérieux qui le maintiennent en équilibre sur l’étroite ligne de crête qu’elle longe désormais sans plus pouvoir se retourner. Il la suit tant bien que mal, il voudrait se détendre, s’installer entre ses jambes, déplier son coude à l’agonie, mais le chemin est si étroit qu’il n’ose pas s’éloigner du point infiniment précieux qu’il effleure du bout des doigts.
Elle a fermé les yeux.
Ses deux mains remontent vers le haut de son ventre, sur sa poitrine qu’elle caresse et le laissent seul sur le terrain mouvant qui ondule sous la pulpe de son index droit. Il essaie de ne pas réfléchir, de ne pas penser, juste se fondre dans le rythme, être souple, fluide, être le vent qui la porte vers l’endroit inconnu où elle se dirige, la bouche ouverte, la gorge inondée par les premières vagues d’une marée qui monte de l’intérieur, s’épaissit, gronde, rauque, feule et la renverse d’un seul coup.
Il se pose à l’envers au-dessus d’elle, glisse un bras sous sa taille pour maîtriser ce ventre secoué de spasmes qui le soulèvent tout entier. Le temps d’une accalmie, il se redresse pour respirer. C’est alors que la lame d’un long poignard la traverse de part en part. Elle se fige. Tous ses membres se tétanisent, tremblent, vibrent, se tendent à l’extrême bord de  la déchirure. Adam inquiet relâche son étreinte, se penche sur elle qui se détend brusquement et lui balance dans la tête un grand coup de genou.

 

La véritable origine de l’automne (45)

– Recommencer ?
Adam tend un bras, le poing fermé tourné vers le ciel. Ses doigts s’ouvrent et révèlent, allongé dans le creux de la paume, un anneau de latex transparent.

Je suis prêt. On y va ?
– Et qu’est-ce qu’on fait pour moi ?
– Comment ça, pour toi ?
– Si je compte bien, nous sommes deux ici.
– TROIS !
– Toi le serpent, reste en dehors de tout ça.
– Je sais des choses que vous ne savez pas.
– On verra ça plus tard.
– Une information capitale !
– Plus tard, j’ai dit ! Tout d’abord une question, Adam : notre dernier rapport, c’était bien ? Tu es satisfait ?
– C’était pas mal mais tu pourrais faire mieux.
– Mieux comment ?
– Les mains. Tu pourrais rester plus longtemps avec tes mains, être plus… Être plus délicate, voilà. Et aussi, on pourrait changer de position ensuite. Moi dessus, par exemple, moi dessus et toi accroupie, j’ai vu les rhinocéros faire ça.
– Ah oui, les rhinocéros.
– Ou alors on trouve une grosse pierre plate et tu t’allonges sur le dos tu vois ?
– Je crois que je vois, oui.
– Alors, on y va ?
– Et qu’est-ce que tu as prévu pour moi ?
– Je ne comprends pas.
– Tu as aussi deux mains, non ? Tes mains pourraient s’occuper de moi, tu vois ? Par exemple me caresser le ventre, me caresser les seins ou ce petit point, là.
– Ce petit point ? Quel petit point ?
– Je vais te montrer, viens, regarde, n’aie pas peur, tu peux même le toucher. Doucement. DOUCEMENT !

La véritable origine de l’automne (44)

– Et si je veux quand même avoir des enfants ?
– Il n’y aura pas d’enfants, Ève. À partir de maintenant Je serai plus vigilant.
– Qu’est-ce que ça veut dire, vigilant ?
– Je vais garder un œil sur le petit serpent.
– Un œil ? Sur mon petit serpent ? Et puis quoi encore ? Mon petit serpent est à moi. Rien qu’à moi. Mon petit serpent n’aime pas être observé. Mon petit serpent est fragile de l’intimité.
– Tu n’auras qu’à bien le protéger.
– Tu l’as déjà dit cent fois.
– Tu l’as déjà oublié cent fois. Alors dis-moi Adam, à partir de maintenant, est-ce que je peux vraiment compter sur toi ?
– Oui mon capitaine, tu peux compter sur moi. Promis, juré, craché.

Dans un souffle, Dieu s’en est allé.
Ève regarde Adam qui regarde ailleurs. Il pense à l’éclair rouge qui l’a traversé tout à l’heure. En un quart de seconde, il est parti dans un autre monde, très loin, très haut, avant de se déchirer, de s’ouvrir de l’intérieur. Il entend encore le son sec de cette déchirure dans la tête, la poitrine qui se fend, le craquement qui remonte le long de la nuque et vrille le cerveau. Le vol. La chute longue et libre, et à la fin, cet atterrissage beaucoup trop précipité. Dieu l’a intercepté quand il planait encore à dix-mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur le dos. Sur le ventre. En piqué. En chandelle. Les bras écartés et la tête appuyée contre le dos du ciel.

Maintenant qu’Il est parti, on pourrait recommencer ?

La véritable origine de l’automne (43)

– Un enfant. Vraiment ?
– Je ne vois pas d’autre manière de faire un enfant.
– Moi non plus, Ève, moi non plus. Seulement…
– Seulement quoi ? Seulement Dieu qui peut tout peut aussi arrêter le temps ?
– Jamais Je ne ferais une chose pareille. Jamais. Une fois les choses mises en place, il faut que les choses se passent.
– Donc, je vais avoir un enfant.
– En fait, les choses sont un peu plus compliquées que ça.
– Et voilà ! C’est parti pour deux heures de cours ex cathedra.
– Tu te trompes, Adam, quelques minutes, tout au plus.
– Alors vas-y, accouche.
– Bien. Lorsque Je t’ai conçu, Je ne suis pas parti d’une feuille blanche. J’avais déjà à disposition toute une série d’éléments que J’ai testés sur d’autres animaux. Pour résumer, on dira que ton architecture de base s’inspire très largement de celle qu’on retrouve chez les grands singes.
– Feignant.
– Le corps n’est rien, Adam. Il suffit de mélanger de l’os, de l’air, de la chair et du sang. Le plus compliqué, le plus difficile, c’est le travail sur la construction de l’esprit.
– On avait dit qu’on allait faire vite.
– Toujours ce souci de concision… Donc ton corps et, par extension celui d’Ève, fonctionnent sur la base de principes qu’on retrouve chez d’autres espèces.
– Et si tu traduis en clair, ça donne quoi ?
– En clair, les orangs-outans femelles ne peuvent pas tout le temps avoir des enfants. Cinq à six jours par mois, tout au plus.
– Et le reste du temps ?
– Le reste du temps, il ne se passe rien.
– Et là, il ne s’est rien passé.
– Il ne s’est rien passé, Ève. Je suis désolé.

Lasagne al pesto

On traverse le monde dans ses grandes largeurs, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. En bateau, en voiture, à pied ou à vélo. Parfois il neige et parfois il pleut. Parfois on prie dans un avion, les mains moites, les fesses serrées au-dessus de dix kilomètres de vide pendant que les orages nous traversent à la vitesse du son. Parfois c’est la chambre à air qui éclate au milieu d’une forêt ou une petite boule remplie de liquide qui se déchire juste au-dessus du talon. Il faut s’arrêter. Poser une rustine sur le boyau crevé ou sur la peau à vif. Nous sommes tous de seconde main, réparés, notre peau criblée de rustines mal collées et nos corps rapiécés battent le tarmac usé du monde, pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté.

C’est souvent à l’heure du repas qu’on mesure le mieux la distance qui nous sépare de notre point de départ. Devant nous l’assiette parle une langue que nous ne comprenons pas : on peut bien mettre un nom sur les formes et sur les couleurs mais pour le reste, on reste perplexes, interdits; cette masse sombre et compacte sur la gauche ne ressemble à rien de connu. Il faudrait effectuer un prélèvement, l’envoyer au laboratoire, attendre le résultat des analyses. Il faudrait que quelqu’un goûte, voir ce qui se passe ensuite, si son visage se décompose,  s’il tombe subitement de sa chaise en se tordant de douleur et en poussant des cris affreux. Il faudrait… Aller aux toilettes. Autour de nous les gens mangent et personne ne meurt, pour le moment. Alors, on prend son couteau, sa fourchette, ses baguettes, on porte à sa bouche un fragment minuscule de cette chose poreuse et noire. On ferme les yeux et on remet son âme à Dieu.

Rien de tout ça dans ce restaurant illuminé au néon, chaises en bois sombre et menu écrit à la craie sur le mur. Nous sommes ici en pays connu et italien. Devant moi, une assiette creuse, ils avaient écrit « lasagne » mais on dirait plutôt une soupe de pâtes larges et brillantes qui flottent dans un liquide vert trop profond. Je trouve ça plutôt olé olé, pour tout dire un peu tiré par les cheveux et cette extension excessive du concept lasagneux me fait penser que décidément tout se perd ma bonne dame, tout fout le camp. Non, ceci n’est pas une lasagne, et non, cher cameriere, vous pouvez garder ce fromage râpé et sûrement trop sec qui ne servira qu’à masquer le goût de l’imposture, je ne veux pas d’une infusion de pâtes au Parmesan.

Le serveur repart, il est temps de sacrifier l’agneau.

Avec le couteau, je découpe un petit bout de pâte, je le pique du bout de ma fourchette et dessus, je dépose un peu de cette sauce couleur potager printanier avec vue sur la forêt. Avant ma bouche, mon nez a juste le temps de me prévenir, de me dire que houlà, on dirait bien que ça va chier, pas le temps d’enregistrer, la pasta atterrit déjà sur ma langue et WHAM! Je suis littéralement arraché de ma chaise, emporté par le souffle vert et frais du basilic brouté à même le sol, quelque part dans un jardin exclusivement arrosé à l’essence de printemps et additionné de quelque chose qui ressemble à du Parmesan… Une seconde, il faut que je réfléchisse, mais mes sens en déroute ne m’envoient plus qu’un seul message : « Encore… Encore… Encore… » Je recharge la fourchette aux limites du tonnage maximal pour tester la chose à pleine puissance. Mon Dieu. Mon Dieu fragile et capricieux, bien sûr que j’ai des doutes, mais l’existence de cette pâte épaisse et tendre qui se rend entre mes dents sans jamais cesser d’être élastique, la texture de ce pesto et cette touche de Parmesan où je crois discerner une ombre de Pecorino, quelque chose d’un peu âcre et d’infiniment doux, cette explosion de soleil vert dans le creux de ma bouche prouve que même si Vous n’existez pas, Vous méritez d’être vénéré.

En face, de l’autre côté de la table, alarmée par mon silence, une personne aux yeux jaune-vert me demande si c’est bon. La bouche remplie d’un monde couleur basilic et la tête en déroute, je parviens juste à lever un pouce, à émettre un groumpf sonore pour signifier toute l’étendue  de ma jubilation. Elle secoue la tête. Elle le sait, je suis consternant.

Je lui fais signe d’attendre, attendre que le voyage se termine, que je redescende, que je lui explique que lorsque Dieu s’en va, Il laisse dans Son sillage un léger parfum de fromage de brebis mélangé au pesto.

La véritable histoire de l’automne (24)

Je flottais dans la lumière juste au-dessus de l’eau. Je ne me souviens pas d’avoir eu froid ou d’avoir eu chaud. Je flottais, c’est tout. Maintenant, sous mes pieds, il y a la terre, le sable qui est encore frais. Sous mes pieds, il y a le matin. Je suis la première femme.
La première femme ?
Est-ce que ça veut dire qu’il n’y en aura plus jamais d’autre ? Je n’ai pas envie d’être la première, ni la dernière, pas envie de voir mon nom inscrit quelque part.

J’aimerais juste aller me promener.

Je n’ai pas envie d’attendre, attendre quoi, d’ailleurs ? Que cet homme allongé se réveille ? Qu’il se mette à parler ? Parler de quoi ? Je n’ai pas aucune envie de parler avec lui. Ni avec personne d’autre. Ève, je trouve ça ridicule, je n’aime pas ce prénom. Je ne suis pas un rêve. J’ai de la chair autour des os. Mes deux pieds sont plantés dans la terre. Je n’ai pas froid et mon ventre me dit qu’il faudra bientôt que je mange. Mon ventre a faim et mes jambes s’impatientent.
Je n’ai pas envie de parler.
J’ai envie de partir.

J’ai juste envie de marcher.

La véritable histoire de l’automne (23)

– Personne ne m’attend et je n’attends personne.

Elle se tenait droite dans le petit matin. Droite. Dieu pensa qu’elle devait être plus grande qu’Adam. Plus droite. Elle n’avait pas l’air surprise, non, elle n’avait pas l’air d’avoir peur, ni d’avoir faim ou froid. Elle était là, c’est tout. Solidement prise dans les plis flottants de son manteau. Dieu la regarda intensément. Elle ne faisait pas partie du plan et pourtant Il avait l’impression de l’avoir déjà vue, rencontrée quelque part, cette figure de proue aux cheveux d’argent. Quelque part, mais où et dans quel autre rêve ? Elle restait là en silence; elle n’avait pas d’autre question. Dieu reprit.

– Toi qui es sortie de mon rêve, il faudra que Je te trouve un nom… Rêve, ce serait un joli nom.

– Je ne suis pas un rêve. Autour des os, j’ai de la chair.

– Avec Ève, Je garderai un bout de rêve autour de tes os.  

– Et comment s’appelle cet homme qui m’attend ?

– Lui, c’est Adam, l’homme que J’ai façonné dans la glaise.

– Et moi, je suis quoi ?

– Toi tu es la première femme.

– Et quel est le lien avec Adam ?

– Vous êtes semblables et vous êtes différents.

– Dans mes rêves, il n’y a pas d’eau pour se mélanger à la terre.

– Dans la glaise Je vois le mouvement des corps immobiles.

– Moi je vois de la terre mélangée à de l’eau. Le soleil va bientôt se lever.

– Moi, Je vais retrouver tous les endroits du monde.  Adam va bientôt se réveiller.

La véritable histoire de l’automne (22)

– Vous voudrez bien M’excuser pour ce geste déplacé. Je m’étais endormi, Je crois. Endormi, c’est ça. Quelle merveilleuse sensation. Endormi, Je me suis envolé au-dessus de Mon monde. Je l’ai regardé. Mon monde est si beau vu d’en-haut; J’étais tellement occupé à le construire que J’ai oublié de le regarder. J’étais tellement occupé à le modeler que J’ai oublié de le sentir.

Dieu ferma les yeux

– Le monde sent si bon. Pour la première fois, J’ai senti l’odeur du monde. Pour la première fois, Je me suis échappé, Je me suis abandonné. Je crois bien que j’ai… Rêvé ? Rêvé ! Vous vous rendez compte ? J’ai rêvé, le temps d’une fraction de seconde. J’ai rêvé, vous comprenez ?

– Je crois que nous n’avons pas été présentés.

– Je suis Dieu qui a créé le monde. Je suis le commencement et la fin, Celui qui était, qui est et Celui qui sera.

– Et celui qui rêve à ses moments perdus.

– Celui qui rêve à ses moments perdus… C’est vertigineux, vous ne trouvez pas ? S’il existe Dieu tel que Dieu rêve, alors Dieu est-il encore Dieu ? Et le monde rêvé de Dieu, fait-il partie du monde créé par Dieu ?

– Ce que je sais, c’est que mes pieds se refroidissent.

– Vous étiez suspendue au-dessus de l’eau.

– Je ne connais pas le goût de l’eau et sous mes pieds la terre est froide.

– Alors J’ordonne à la terre de se réchauffer.

– Et pourquoi ne pas inventer une paire de chaussures ?

– C’est vrai ! Je n’y avais pas pensé.

– Et pourquoi ne pas me prêter votre manteau ? Je n’ai que mes cheveux pour me protéger du froid.

Alors, Dieu mit un genou à terre. Il tira de sa poche un ciseau. Dans les plis de son manteau, Il découpa une large bande de tissu qu’il déposa bien à plat sur le sol. Il dessina à main levée le dos, le devant et le tracé du col. Les manches qu’Il fit assez longues pour mieux pouvoir les redoubler. Il dessina aussi des poches profondes pour permettre aux mains de bien se réchauffer. Ensuite, Il découpa l’étoffe et faufila à la hâte avec du fil grossier. Il fit un premier essayage. Recoupa ici et retailla là. Pinça au niveau de la taille. Ajusta la hauteur de l’ourlet. Ajouta un peu de fourrure au bord de l’encolure et sur les parements, une bande de velours. Ensuite, Il se mit à coudre au fil double et doré, le devant avec le dos, entre les deux les trous des manches, au milieu la doublure… Dieu tirait la langue et cousait lentement.

A la fin, Il tendit à bout de bras le manteau terminé et la couvrit délicatement. Il referma les deux pans en portefeuille mais les deux pans s’ouvrirent aussitôt. Alors, Dieu eut l’idée de la boucle, d’une rangée de trous percés dans une ceinture qu’Il découpa aussitôt. Il ferma à nouveau les deux pans du manteau, fit passer la ceinture autour de la taille et resserra juste ce qu’il faut. Enfin, Il engagea l’ardillon dans le trou qui se trouvait au centre de la boucle.

– Vous avez de bonnes mains. Des mains habiles et qui savent travailler. Mais je vous rends votre manteau. 

– Laissez-moi au  moins prendre la mesure de vos pieds.

– Vous n’aurez pas besoin de me tailler des chaussures. Mes pieds nus aimeront sentir la fraîcheur de la terre.

– Le jour se lève et bientôt la terre se réchauffera.

– Mes pieds nus aimeront la brûlure de la terre.

Derrière eux, endormi et toujours couché sur le sol, Adam émit un faible grognement. Dieu se retourna.

– J’avais oublié : voici un homme, Adam. Je crois que c’est vous qu’il attend.

La véritable origine de l’automne (21)

Ce merveilleux visage était en colère, en furie et en rade; des éclairs noirs dans les yeux noirs, la bouche à court de souffle et étouffée par un caillot de rage.

– Dites, ça vous prend souvent ?

– ???

– Oui, ça vous arrive souvent de mettre votre main dans le décolleté des filles ?

Dieu regarda tout autour de lui. L’aube n’avait pas changé de couleur. La terre n’avait pas changé d’odeur. Pas de note nouvelle dans les  premiers chants des oiseaux. Un matin comme les autres et comme tous les six autres matins.
Tout était normal et plus rien ne l’était.
Dieu était à nouveau Dieu. Déployé jusqu’aux derniers confins du monde, omniprésent, omniscient et créateur de toutes choses. Mais il y avait du nouveau, de l’inédit. Quelque chose s’était produit à la surface de la terre, quelque chose d’inouï et de jamais vu jusque-là : la naissance d’une créature nouvelle qui n’était pas le fait de Dieu.

La véritable origine de l’automne (20)

Adam avait fini par s’endormir.

Assis à ses côtés, Dieu, qui n’avait pas de fin ni de commencement, Dieu qui était réveillé depuis la nuit des temps, Dieu infatigable et à jamais dur au mal, Dieu fut, pour la première fois, victime d’une méchante attaque de paupières. Il sentit monter en Lui le va-et-vient gourd d’une houle régulière. Le flux et le reflux tranquille d’une vague hypnotique, une vague à deux temps : en haut, en bas; à l’envers, à l’endroit. Systole. Diastole. Au fond de l’horizon, les couleurs floues de l’aurore remontaient lentement le long des fils de la résille dorée des étoiles. Un pied sur le rebord de l’aube, le jour hésitait encore à s’avancer dans le noir. Alors, lové dans les bras lourds du monde, recroquevillé dans le dernier recoin sombre de la nuit, pour la toute première fois de Son existence divine, Dieu s’endormit.

Le temps d’une fraction de seconde et d’une éternité et Dieu avait quitté le monde qu’Il avait créé: Il avait abandonné Adam allongé sur le sol, la nuit pâle et le jour qui allait se lever. Derrière Ses paupières closes, Dieu vit se lever un autre soleil, dans un autre bleu du ciel. Il volait à l’horizontale  sur les étendues d’une mer immense, au-dessus des lignes métalliques formées par des rangées de vagues parallèles qui s’avançaient en ordre de bataille vers la ligne du front rêvé de l’océan. Relevant la tête, Dieu aperçut au loin les contours imprécis d’une ombre portée sur la surface de l’eau. Quelque chose flottait quelque part, au fond de l’horizon. Une altération infime de la densité de l’air qui semblait à la fois réfléchir et absorber les rayons du soleil. Dieu donna dans l’air un coup de pied vigoureux qui Le propulsa à la vitesse de la lumière en direction de l’objet inconnu. Il se mit parfaitement à l’horizontale, les bras le long du corps, la tête rentrée dans les épaules. Il gagna encore un peu de vitesse et petit à petit, ce point infime et flou se mit à grandir dans son champ de vision. On aurait dit un voile, non, on aurait dit qu’à cet endroit précis, le ciel faisait des plis, ou plutôt formait un ruisseau qui coulait en direction de la mer. S’approchant encore, Dieu comprit qu’il s’agissait d’un nuage, un nuage souple et délié qui s’enroulait sur les contours flexibles d’une forme fluide. On aurait dit des cheveux, une très  longue chevelure parcourue de boucles lourdes aux reflets d’argent. Dieu accéléra encore, Il était tout proche, Il tendit la main, encore quelques centimètres et Son index tendu ressentit la caresse d’une matière inconnue. Quelque chose d’infiniment troublant, qui tenait à la fois de la brise, de la soie et des grains de sable jaune qui coulent entre les doigts. Lorsque Sa main eut traversé ce premier rideau, elle entra en contact avec un globe rond lisse et chaud. Au milieu elle rencontra un bouton, qui se dressa aussitôt. Un cri aigu déchira les airs et un poing rageur s’abattit du ciel

Dieu fit un saut de carpe et retomba durement sur le sol. À côté de Lui, Adam était toujours endormi. Dieu s’assit avec difficulté. Le jour était bien là mais Sa tête était remplie d’étoiles. Sa mâchoire semblait s’être déboîtée et Sa joue droite était en feu.

– GOUJAT !

Dieu sursauta violemment. Il sauta sur Ses jambes et fit volte-face, jambes tendues et poings serrés pour découvrir avec stupeur, posée là sur ce sol froid, la réplique exacte de la forme apparue dans son rêve.  Les mêmes cheveux, ou peut-être étaient-ce de longs fils de soie. Dieu se frotta les yeux. Il les ferma. Il les ouvrit à nouveau.

Il avait toujours debout devant lui, immobile et drapé dans un voile taillé dans un morceau de brouillard, ce corps étrange surmonté d’un visage que même les mains de Dieu n’auraient pas su sculpter.