Entre la gomme et la rustine

Encore un verre encore,
Encore un jour.
Une dernière nuit.
Une dernière heure.
Un peu de rab.
Une seconde supplémentaire,
Courte ou longue,
Élastique,
Toute une vie,
Tout un monde,
Dans une seule seconde.

Les yeux des enfants.
Une femme qui tombe.
Juillet bleu et blond,
Le froid qui mord,
Et la nuit rouge
Aux yeux brillants.

Le sifflement éteint
Du temps qui fuit
Par une fente étroite,
Son odeur de caoutchouc
S’échappe
D’une chambre à air
Coincée
Dans un vieux pneu crevé
Qui tourne à l’horizontale
Au bout d’un axe rouillé
Qu’un vieux moteur fatigué
Cessera bientôt d’entraîner.

Un peu plus haut, juste à côté

Gris. Gris lourd et gris de plomb. Gris suspendu qui dégouline. Gris souris, gris sécateur, gris mangeur de forêts qui avale la cime des arbres, gris glouton qui digère avec peine les derniers étages des immeubles, gris l’estomac plein et tiède, repu d’avoir englouti le ciel.

Gris sale et filandreux qui glisse, poisse les pattes des oiseaux sur les fils électriques, alourdit leurs ailes, les cloue au sol qu’ils labourent d’un pas lourd et hésitant.
Les oiseaux ne sont pas faits pour marcher.

Le brouillard, mat, atone et plat comme ma main, effaceur de formes et de couleurs, toute une vie sous l’éteignoir derrière ce fin rideau de brume, des jours gris qui tricotent inlasablement une résille triste et sans fin pour éteindre le monde et oblitérer le soleil.

La vie est ailleurs, là où le monde est rempli de couleurs. Là où souffle un vent froid et tranchant comme une lame. Là où la pluie à un goût de jasmin. Là où la neige tombe à l’horizontale, où l’asphalte se liquéfie en été et les pierres se fendent en hiver.

Là vie est ailleurs.

Un peu plus haut. Juste à côté. Il suffirait de grimper, de glisser, de faire une embardée au lieu de s’arrêter. Il suffirait d’ignorer la voix qui débite les arrêts en tranches électroniques. Il suffirait de faire un pas chassé, un pas dans le vide, de déployer ses ailes et de s’envoler. Laisser le brouillard manger d’autres femmes, d’autres hommes, laisser le brouillard brouter dans ses gris pâturages, laisser le brouillard, les têtes de nœuds, les têtes de lard, les matins où le jour ne vient pas, les heures inutiles qui s’écoulent du flanc entaillé de la vie, goutte après goutte, ploc, plic, plic, ploc, ploc, une heure vient de passer, plic, une heure gaspillée, une semaine envolée, ploc, des mois sans voir le soleil, plic, des années remplies de vide et de brouillard, ploc, pendant que le soleil n’a cessé de briller, un peu plus haut, un peu plus loin, à quelques kilomètres, sur des plages immenses et sur les vagues légères que tracent les flocons de neige sur le dos des glaciers.

La vie est ailleurs. Un peu plus haut, juste à côté.