Êtres d’eau

Ce qu’on a de meilleur, c’est quoi ?
Des larmes ?
Des larmes oui.

Des larmes, pas celles qui ont la couleur du sang. Pas celles qu’on verse au bord d’un trou. Pas celles qui ont le goût aigre de la douleur et pas non plus toutes les autres, amères, acides qui gravent leurs sillons sur nos visages et jusqu’au fond de nos âmes, ces vallées que les années creusent en falaises tranchantes où la lumière vient se déchirer.
Au fond, il fait toujours plus noir.

Alors, les larmes pourquoi ?
Parce que parfois les eaux montent, montent, le niveau atteint la cote d’alerte, les eaux montent encore, atteignent le sommet de la digue et le coeur en crue déborde. Une larme étoile la poussière, qu’on n’a pas eu le temps d’accrocher au revers de sa main.
Une larme parce que c’est trop, parce que ça traverse nos murs et nos secrets défense, ça pénètre au plus profond de nous, jusqu’à toucher ce point minuscule, là où nous sommes si vulnérables, tellement aimants et tendres, tellement.

Nous sommes des êtres d’eau, fluides, liquides, fragiles. Un vieux refrain et nous débordons, une main d’enfant et nous coulons. Les derniers feux du crépuscule nous submergent, la mer orange et la neige, la neige dans le creux des combes bleues nous engloutit dans un sanglot. 

Dans un soubresaut, le corps a lâché de l’eau.
Salée.
Poivrée.
Une goutte tombe dans la poussière.
Cette goutte arrose la terre entière.
Elle fleurit le monde et le rend plus beau.

Les mégots de larmes qu’on écrase

A l’intérieur de nous, les digues
Se remplissent petit à petit
Des mégots de larmes qu’on écrase
Rageusement.
À grands coups de talon.
Des larmes qu’on ravale,
Des sanglots qu’on étrangle,
Jour après jour,
Semaine après semaine.
Des chagrins qu’on fait fondre
Dans le plomb des années oubliées.

Patiemment,
Inexorablement.
Le niveau des larmes continue de monter.
Il gagne le haut du cou,
Les basses terres du visage.
Peu à peu, le nez s’enfonce
Et la ligne d’eau salée
Dessine une ombre flottante
Juste au-dessous du niveau des yeux.

Alors, on essaie de construire
Une dernière digue.
Un barrage de fortune.
Des sacs de sable
Empilés à la hâte
Sur le bord ondulé du chagrin.

L’eau lisse alors s’insinue lentement dans le sable
Tout doucement,
Inexorablement.
Elle attend un moment,
Une seconde,
Une question,
Automatique,
Comment ça va ?

La réponse ne vient pas,
Juste le silence
Et le bruit de sanglot
Que fait la digue quand elle se rompt
Et libère

Un océan de larmes.