Nos mains

On va faire quoi de nos mains, dis, quand on sera tous projetés dans le grand hologramme ?

On les mettra où, nos mains ? Dans nos poches ? Mais on aura plus de poches, on aura plus besoin de poches, on n’aura plus besoin de rien, plus besoin de sortir, de regarder les arbres, de caresser la peau de l’été, ni aucune autre peau d’ailleurs, puisqu’on sera assis – serons-nous vraiment assis ? – dans notre capsule digitale où le monde viendra s’imprimer sur nos rétines et imprimer à nos membres – aurons-nous encore des membres ? – les mouvements de la vie qui jadis les parcourait.

On en fera quoi de nos mains quand il n’y aura plus de mains à serrer et plus de corps à enlacer ? Peut-être qu’un jour elles tomberont et nos bras et nos jambes et notre tronc, scié à ras du cœur, à ras du cou.

Peut-être que de nous, à la fin, il ne restera qu’un cerveau, une suite de connections synaptiques activées par des émotions électroniques qui nous permettront d’éprouver les effets de la pluie sans plus jamais être mouillés.

Les mains propres

Deux mains inutiles.
Deux mains pour ne plus rien toucher.
Juste glisser sur la face lisse du monde,
Du côté froid du verre poli.

Deux mains pour peindre sans peinture.
Deux mains pour sculpter sans sculpture.
Deux mains qui pendent
Au bout des corps qui bandent
Penchés sur le bord des écrans.

Toute cette odeur, cette fumée et ce bruit,
Toute cette vie qui bat, c’est insupportable.
De l’autre côté du verre poli,
Le monde sent la transpiration.
Les routes sont remplies de poussière sale.
Le monde craque.
Les torrents débordent au plus mauvais moment.
Le monde crache.
Un kilo de fumée pour faire peur aux avions.

Protégés par l’épaisseur d’un écran de verre,
Les corps fatigués bandent à la mort.
Sans plus jamais transpirer.
Sans plus jamais se toucher.
Toutes leurs mains inutiles
Embrassent du vide,
Embrassent du rien.
Rien que du vide.

Plus jamais besoin
De se nettoyer les mains.

Quatre mains

Enlever tout ce qui n’est pas nécessaire et respirer un peu.
Enlever toutes les couches inutiles et aimer ce qui reste.

Aimer tout ce qui reste, ne serait-ce que pour un zeste.
Aimer le zeste et les pépins.

Réserver le zeste et avaler les pépins.
Réserver le reste et manger dans ta main.