La véritable origine de l’automne (10)

– Adam, tu es Mon fils.

– Bien sûr et toi tu es le frère du ragondin musqué.

– Petit impertinent ! Sais-tu seulement qui Je suis ?

– Ben non, justement. Aucune idée. Sauf que tu me casses les couilles depuis hier matin. Faut pas faire ceci et faut pas faire cela. Adam viens par ici et Adam viens par là. Adam, je suis ton père, appelle moi papa. Mais moi, j’ai pas envie d’un père, j’en ai rien à branler, tu vois ? Ce qu’il me faut, c’est quelqu’un comme moi. C’est quand même incroyable, on me débarque dans un endroit de rêve, il y a des plages partout, température de l’air : 28 degrés. Température de l’eau : 28 degrés. Un poil de vent, juste ce qu’il faut. Des fruits que tu manges même pas en rêve. Une rivière où coule le lait, une rivière où coule le miel, j’ai pas trouvé la rivière à rosé.

– Adam ! De l’alcool, tu n’y penses pas !

– Pourquoi, j’ai pas l’âge, c’est ça ? Pas l’âge, tu parles ! Il faudrait un bar, au bord de la plage. Une paillote, tu vois ? Avec des chaises longues sur le sable. Tout ce sable blanc partout, j’hallucine ! Et ce vent qui arrive toujours pile au moment où tu crois que tu vas avoir trop chaud. On dirait qu’ils ont installé la clim au bord de la plage. Ça me rend dingue, ce vent qui vient et qui s’en va. Ce vent qui s’enfile entre mes jambes, autour de cette chose vivante, ce truc allongé que j’ai montré au serpent. Ça l’a fait hurler de rire. Il dit que c’est une petite saucisse. Mais moi je sais bien que c’est un serpent.

– Adam, Mon enfant, tu te trompes.

– Ah oui, j’y avais pas pensé, ça ressemble aussi au nez de l’éléphant.

– Non, rien à voir avec l’éléphant. Adam tu es unique au monde. Je t’ai créé à Mon image, pour que tu sois différent. Le premier animal parlant.

– Ah oui, je parle ? Génial ! Et pour niquer, je fais comment ?

La véritable origine de l’automne (9)

Rasséréné et rasé de frais, Dieu quitta ses appartements.

Pas besoin de super-pouvoirs pour déterminer l’origine des cris perçants qui déchiraient la nuit. Dieu soupira. Il aurait voulu revenir en arrière, effacer ce moment où Ses mains fébriles avaient plongé dans une mare de boue pour façonner le corps d’Adam.
Extérieurement, le résultat était intéressant, mais le problème était à l’intérieur. S’Il avait été en mesure de faire Son mea culpa, Dieu aurait bien dû reconnaître qu’Il avait un peu bâclé l’assemblage de ce nouveau modèle. Il avait l’habitude de la partie mécanique, mais la complexité du schéma électrique, avec ses diagrammes, ses couleurs et ses pôles inversés, avaient eu raison de Son infinie patience. Finalement, Dieu s’était énervé. Il avait mis un grand coup de fer à souder dans cet écheveau de fils embrouillés. Vite, Il avait refermé le capot, donné un coup de chiffon et insufflé à la hâte un peu de Son souffle divin dans les bronches du nouvel arrivant.

Adam avait ouvert les yeux en maugréant. Il avait faim, alors Dieu lui offrit du foin. Adam n’aimait pas le foin, alors Dieu lui offrit des cerises. Il avait soif et Dieu le fit boire. Il voulut sortir et Dieu l’accompagna. Dès qu’il fut arrivé à l’air libre, Adam hurla qu’il était midi et qu’il fallait être fou pour exposer son épiderme scandinave à la terrible morsure de ce soleil de plomb. Alors Dieu l’entreposa à l’ombre, le temps d’inventer le tube d’écran total. Ensuite Adam n’arrivait pas à se mettre de la crème dans le dos. Dieu le tartina des épaules au maillot. Ensuite, il avait trop chaud. Trop froid. Encore faim. Besoin d’aller aux toilettes, besoin de personne, besoin parler avec quelqu’un. De guerre lasse, Dieu avait fait parler le serpent.

Et maintenant, pourquoi tous ces cris déchirants ? Est-ce que les yeux du mignon avaient besoin de lumière ou fallait-il oindre ses pieds délicats d’un enduit de myrrhe et de benjoin ? Se dirigeant à l’oreille vers l’endroit de tous ces hurlements, Dieu aperçut Adam allongé à plat ventre sur le sol dur. Adam en transes, en larmes et en cris. Adam hurlant et vociférant. Que le monde était injuste et qu’il fallait pendre le serpent. Que lui Adam n’avait pas demandé à voir le jour, que la vie était trop dure et qu’il avait besoin d’amour.

Dieu se pencha sur le forcené en furie.

– Adam, s’il te plait, calme toi. Tout va bien. Papa est là.
– Papa ! Tu rigoles ! T’as vu un peu ta tête ? Si c’est toi mon père, je veux bien m’appeler Ingrid ou Priscilla !

Dieu se sentit bouillir jusqu’aux extrémités infinies de Son for intérieur. Encore un mot et Il allait transformer cette belle petite gueule d’ange en purée de pizza, parfum tomate mozzarella.

La véritable origine de l’automne (8)

Debout sur le pas de sa porte, Dieu regarda sa montre qui indiquait dimanche et trois heures du matin.

Dieu eut des envies de meurtre.
Ensuite, il se rappela qu’il était Dieu et que Dieu ne sort pas sa sulfateuse pour effacer de la terre une petite gueule d’ange gâté. Dieu regretta d’être Dieu. Il était fatigué, à fleur de peau, à bout de nerfs, fragile. Inventer le monde en une semaine n’est pas à la portée de n’importe quel Dieu. Il avait trop tiré sur la corde, voilà tout; trop travaillé, besoin de faire une pause pour réfléchir. Besoin de dormir, surtout.
Il rentra chez lui pour se rafraîchir avant de retourner au turbin. Devant le miroir de la salle de bains, Dieu se trouva une petite mine, les yeux injectés, le teint trouble et les traits tirés. Une sale tête pour tout dire, une tête à ne pas passer l’été. Alors Dieu eut l’idée de la grasse matinée : une fois par semaine, il pourrait rester bien au chaud sous la couette, les stores baissés et la fenêtre fermée, imperméable au bruit du monde, à ses alarmes et à ses cris incessants. Il resterait couché pendant que le ciel attendrait son divin lever.

Pour ce jour rien qu’à lui, il choisit le dimanche et pour aller avec, il inventa le croissant.