Bien sûr

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De marcher sur mon fil
Tendu entre deux épaisseurs de vide.
De tomber à la mer
Les quatre fers en l’air
En regardant s’éloigner les enfants.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
Des craquements du ciel,
Des arbres qui tombent,
De l’ombre des voleurs à la tire
Qui arrachent les ailes de la nuit
Et s’essuient les pieds sur le matin.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
À force de barboter dans le sale,
Dans tout ce gras qui colle à la terre,
D’oublier le chemin du pays des merveilles,
Le son de la musique des anges,
Mes oreilles prisonnières d’une cage d’ascenseur.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De ces fissures qui me lézardent,
Des gouffres qui grondent à l’intérieur,
Du bruit mouillé que font les minutes
Qui creusent une rigole sur mon visage
Pendant que la vie s’écoule ailleurs.

Visages, mode d’emploi

Tu regardes le monde qui se reflète à la surface de tes yeux verts. Le temps charrie des visages qui coulent en fleuves ou en rivières. Toi, tu interroges le monde. Pris dans tes yeux verts, le monde te répond.

Tous les visages se ressemblent et les yeux vont toujours deux par deux. Il y a toujours une bouche et un nez au milieu. Un front, un menton et un éclat de dents taillé pour le sourire.

Dans le matériel de construction pour assembler un visage, on trouvera donc : un front, un menton, deux oreilles et une bouche avec des dents. Des cheveux bleus ou noirs. Des yeux verts avec du jaune dedans. Des bouts d’étoiles pour mettre dans le ciel. Une cascade. Le bruit du vent. Une moissonneuse-batteuse et une odeur du foin séché. Il suffira ensuite d’un peu de colle et d’une paire de ciseaux : découpez les oreilles, la bouche et les dents, les bouts d’étoiles et le bruit du vent. Respectez la ligne des pointillés. C’est important. Surtout pour le vent. Lorsque vous aurez découpé le vent, déposez deux points de colle. Assemblez avec la cascade en suivant bien les contours du tracé. Ajoutez les bouts d’étoiles et l’odeur du foin. Laissez reposer. Le temps de séchage variera entre cinq minutes et une éternité.

Lorsque la colle aura séché, soulevez délicatement ce visage. Regardez les traces légères que le vent imprime à l’angle des paupières. L’eau du ruisseau. Les étoiles filantes et le bleu du ciel. L’ombre grise des cils qui s’allonge sur les yeux verts aux éclats dorés.

Lorsque la colle aura séché, il y aura bien deux yeux une bouche et un nez au milieu. Mais dans mes mains ouvertes je tiens un moment de grâce, une seconde unique au monde qu’aucune montre ne pourra jamais dire ni jamais répéter.