Après l’amour avec Bambi

Une voix dans l’oreillette m’apprend à l’instant que je suis heureux.

L’allégresse me saisit à bras le corps. Je cours, je bondis et je vole.
Je sème des fleurs partout. Les papillons se posent en riant sur mon nez mutin. Viens, toi, petit mouton frisé, allons nous abreuver dans le courant d’une onde pure !  Venez, amis lutins, courons avertir Heidi ! Chantons et dansons la vie ! Roulons-nous tout nus dans ces pousses de trèfle tendre que le printemps complice a éparpillées sur le doux drapé de mousse qui garnit les sous-bois.
Esbaudissons-nous !
Exultons !
Célébrons ma béatitude certifiée par la publication du troisième rapport sur le Bonheur Dans le Monde, une édude menée par le SDSN (Sustainable Development Solutions Network) et également rédigée par John Helliwell de l’Université canadienne UBC (University of British Columbia), et Richard Layard, de la London School of Economics.
Que découvre-t-on dans cette très scientifique étude remplie de courbes et de diagrammes en branches ? Eh bien, on apprend qu’en l’an de grâce 2015 la Suisse est devenue officiellement le pays le plus heureux au monde. Rien que ça ! Boum ! Que tous les autres malheureux habitants de notre petite planète se consolent en consultant ce document qui établit  le classement général du championnat du monde de la félicité (p.26-28) ainsi que sa cartographie détaillée. (p.20)

Après nous être rhabillés, les lutins et moi poursuivons notre course folle vers la cabane d’Heidi là-haut sur la montagne. En chemin nous croisons Bambi. Hors d’haleine, je parviens à lui dire dans un souffle :
– Bambi, aujourd’hui, c’est officiel, toi, moi et eux, nous sommes le bonheur.
Il me regarde. Il tremble et son beau regard profond se brouille. Il murmure :
– Toi et moi ?
Je m’approche, j’avance la main qui frôle son museau velouté. Il se jette sur moi et nos corps s’emmêlent. Cette étreinte subite nous conduit très vite jusqu’au bord de l’extase. Quand soudain, une interrogation se forme, un questionnement naît dans mon esprit  qui vient figer nos transports et interrompre mes élans.
– Dis-donc Bambi, c’est quoi le bonheur au juste ?
– Facile, le bonheur c’est dans trente secondes, quand tu kiffes ta race au point de n’être plus qu’un long frisson.
– Ok, d’accord, mais comment tu fais pour mesurer, hein ? Tu ouvres la bouche et tu dis trente-trois ? Tu regardes la couleur des amygdales ? Tu prends ta température rectale ?
Bambi me regarde consterné.
– Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de mesurer le bonheur. Le bonheur est là. Il nous tend les bras. Reprenons nos ébats. Ah oui, prends-moi par là.

À l’heure de la cigarette, nous sommes étendus Bambi, moi et cette question qui me taraude les intérieurs. N’y tenant plus, j’appelle John Helliwell et Richard Laylard : messieurs, bonjour, c’est au sujet du bonheur. Sortez vos instruments  et mesurez-moi sur le champ. Qu’on m’ausculte, qu’on m’examine, je voudrais savoir combien nous sommes heureux. La conversation s’engage, remplie de considérations techniques qui pourraient lasser le lecteur et que je résumerai ainsi : en gros, une nation riche, en bonne santé, bien gaulée en matière d’infrastructures et si possible pas trop corrompue est plus heureuse qu’une nation pauvre, ravagée par le choléra, les tremblements de terre, les guerres civiles ou la pratique généralisée de l’enveloppe fourrée à la dinde aux marrons.
Donc, si, dans un grand bol, vous mélangez trois pièces de monnaie à une mesure de vitamines B, C, D et que vous ajoutez une pincée d’éthique et de commerce équitable, vous obtenez une belle motte de bonheur frais que vous pourrez ensuite étendre tous les matins sur votre épiderme pour sublimer l’éclat évanescent de votre teint scandinave.

Je relève les yeux et Bambi est là, alangui et offert, ses beaux yeux bruns qui se noient dans le clair-obscur de la clairière. Je sors les couverts, la nappe et le petit pot de beurre. Allez, faut retourner au charbon, ne pas mollir, ne pas faiblir. Allons, enfants de la patrie, tous ensemble, marchons  vers l’extase collective !
Puisse l’année prochaine notre belle bannière flotter à nouveau sur la première marche du podium qui consacre l’avènement du bonheur reconstitué par ordinateur.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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