La voix de Jean

Au sortir d’une nuit au sommeil élusif, je m’ébrouai sans grâce, la tête enfouie dans le coaltar. De la douche à l’habillage et du thé au volant, un rideau de brume s’obstinait à gâcher les courbes pures de ce beau matin d’été.

Pourtant, pas l’ombre d’un nuage, du bleu partout et infiniment.

Contact, moteur et en voiture.
Simone et même les essuie-glaces n’y pourront rien changer, ce sont mes deux hémisphères qu’il faudrait essuieglacer. Je me tasse un peu plus dans mon siège, écrasé par le poids des heures immenses qui me séparent de mon lit, mon île, ma terre promise et si éloignée. Devant moi et pour tout horizon, une journée à ranger dans le tiroir du temps perdu à attendre que le temps passe, alors qu’il y aurait tellement mieux à voir ou à faire.
La sieste par exemple.

Surgie des baffles et des ondes courtes, une voix sous-marine plaque sans prévenir un air de tango sur mon requiem fatigué. Cette voix aux voyelles gaillardes et consonnes roulantes, égrillarde, tamisée par les brins de moustache, qui hume les mots, en déguste le parfum rare et parfois désuet pour nous, pauvres en vocabulaire et dépourvus de cinémascope ou de subjonctif imparfait. Rien d’apprêté, rien d’empesé, le mot juste, rien de plus.

La voix de Jean Rochefort.

Irrésistible, intelligente, facétieuse et surtout, au milieu d’une phrase, après le silence qui ponctue un bon mot, cette exclamation amusée, ce H profond, extrait du fond d’une barrique où sommeille un vieil armagnac qu’on ne saurait réveiller autrement qu’à la lueur des bougies.

Lettre à ma robe de chambre

Un tissu aux reflets satinés. Vieux rouge, imprimé de motifs sombres. Une ceinture pour serrer les deux pans et au bord du col un liséré noir. Je dois t’avouer que je ne suis plus sûr pour l’imprimé. Mais les couleurs, le carmin aux reflets soyeux, je l’ai encore dans l’œil, je le reconnaitrais entre mille. Aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard, tu vois, je ne t’ai pas oubliée, ma robe de chambre de l’enfance.

Le chagrin, non plus, ne s’est pas effacé. Bien sûr, j’ai grandi et les larmes d’aujourd’hui coulent sur des plaies ouvertes ou des cercueils qu’on referme de peur que leur locataire ne puisse s’en échapper.
Mais quand même.
J’aimerais bien savoir pour quelle raison ta poche unique, qui tombait dans ma main droite, a subitement changé de côté.
Un soir, c’est ainsi que je t’ai retrouvée, changée, modifiée, défigurée pour tout dire. J’ai tout de suite pensé à ma maman, sa machine à coudre de marque Pfaff, pas un nom, une onomatopée vulgaire, un bruit de pneu crevé. Entre deux sanglots j’ai questionné ma mère pour connaitre la raison de cette modification dans ma tenue vestimentaire. Droite, gauche. Evidemment, elle a fait semblant de ne pas comprendre, elle avait même l’air très étonnée de savoir que la poche de ma robe de chambre avait déménagé. Je suis allé chercher l’objet du délit que j’ai ramené en courant. Elle l’a examiné attentivement.

– Regarde là, Nicolas. Tu vois. Si quelqu’un a décousu la poche, on devrait voir les petits trous laissés par l’aiguille. Tu vois quelque chose ?
– Non, je vois rien, mais ça veut rien dire, peut-être que c’était une toute toute petite aiguille
– Peut-être, mais on devrait voir la trace de la couture avec la forme de la poche.
– Alors c’est une autre robe de chambre.
– Comment ça, une autre robe de chambre ?
– Oui, vous êtes allés au magasin et vous en avez acheté une autre, pareille, sauf la poche.
– Mais pourquoi on aurait fait ça ?
– J’en sais rien. Pour que j’aie du chagrin.
– Tu crois vraiment que je veux te faire du chagrin ?
– Je veux juste qu’on me rende ma vraie robe de chambre, celle avec la poche du bon côté.

J’ai bien essayé d’argumenter, mais ma mère ne voulut rien entendre, si ce n’est que rien n’avait changé, sauf moi qui m’étais mis en tête quelque chose qui n’était jamais arrivé. Je répondis que je n’étais pas dupe. Cet ersatz ne remplacerait jamais l’original et vivrait désormais séparé de moi.

Il y eut des torrents de larmes. Je défendis ma cause devant la famille réunie et ne rencontrai que stupeur et incompréhension. Bien sûr, ils faisaient tous partie du complot, ils riaient même, ravis de la blague et du vilain tour qu’ils m’avaient joué.
Je finis par sécher mes larmes et allai me coucher.
Alors, tu vois, chère robe de chambre, après toute ces années, je voulais te dire qu’il m’arrive très souvent de repenser à toi, ma main droite orpheline, suspendue dans le vide. Bien sûr, personne ne me croit et toi aussi, lectrice, lecteur, tu penses que j’ai été bercé trop près du mur.

Un complot mondial. Je sais. Je ne vous en veux pas. J’ai ma conscience pour moi.


Un autre ciel

Est-ce qu’elle se rend compte ?
Est-ce qu’elle se représente ainsi dans l’espace ?

Pas un corps, pas un visage, pas une paire de jambes et de bras.
Une impression.
Un élan.
Un moment.
Savent-elles vraiment, toutes ces femmes, que dans le vent de l’été les pans de leurs robes qui décollent, leurs cheveux qui s’envolent et et le sillon gracieux que trace leur démarche légère nous laissent entrevoir l’existence d’un ciel différent ?

Dans cette fraction de seconde où elle s’inscrit dans mon regard, je vois l’essence même du mouvement, ses lignes claires, son tracé fluide et transparent, une esquisse vivante que seule une main venue d’un autre monde pourra jamais dessiner.

Moïse à vélo

Le jour hésite et moi aussi, au départ de cet été coincé dans ses cale-pieds. Du noir profond au gris glacé, les nuages s’entassent aux quatre points cardinaux.

Pour l’instant, il ne pleut pas.
Pour l’instant.

Ensuite, c’est à toi de voir. Dehors, le vent mutin te siffle qu’il t’attend et que rien de fâcheux ne pourra t’arriver. Toi, tu sais bien qu’il ment. Tu auras à peine mis ton derrière sur ta selle qu’il mettra en perce les barriques du ciel. Pourtant cette lueur à la lisière des montagnes te décide à enfourcher Rossinante, avec quand même une veste imperméable dans la poche arrière gauche, faudrait pas prendre les cyclistes du bon Dieu pour des grenouilles météo.

Donc, nous voilà partis, mon vélo et moi, petite montée, gravier, descente rafraîchissante avant le raidillon à quinze degrés qu’à ma grande surprise je franchis sans mettre pied à terre. Et pas une seule goutte. Se pourrait-il qu’une force venue du ciel retienne ses torrents et infuse un sang neuf à mes jarrets usés ?

Il se pourrait.

J’avance, vent de face et ma proue fend la coulée de nuages.
Moïse peut aller se rhabiller. En plus, son canal de Suez c’était même pas la mer Rouge mais un vague delta du Nil plein de roseaux que le vent avait découverts jusqu’à la plante des pieds.
Donc, à ma droite un rideau de pluie. Même topo à ma gauche et moi bien au sec au milieu. Il y a des jours où on se prend à rêver d’un monde où les orages épargneraient les cyclistes et réserveraient leur courroux à l’usage exclusif des conducteurs de gros 4X4 ou de motards à explosion. Presque deux heures que je roule et je ne suis à peine brumisé. Soigneusement pliée dans la poche gauche, ma veste imperméable s’étonne d’être encore là. Le vent est presque tombé. Quelque chose a dû se passer, une météorite à explosé le carburateur de la mécanique céleste et le culbuteur a culbuté.
Je ne peux pas ne pas finir inondé de la tête aux pieds.
C’est mathématique.
Statistique.

Et pourtant, je roule tranquille aux franges d’un orage immobile, lové dans cette poche de bonheur étale, étanche, insensible à la lueur des éclairs, hors de portée de la horde, du tonnerre qui gronde et du fracas du monde.