Bleu nuit

Elle regarde le soir tomber.
Sa peau blanche dans la couleur orange.

Elle entend le soir tomber.
Le tintement des casseroles.

Elle sent le soir tomber.
L’odeur lourde de l’huile brûlée.

Bientôt, ils mangeront. L’huile brune ressortira par tous les pores de leur peau. L’huile jaunira leur maillot de corps. Ils s’essuieront le front. Ils parleront peu. Ils mastiqueront. Ils reprendront un peu de viande. Ils boiront une bière qui ressortira par tous les pores de leur peau. Ils reprendront un peu de salade. Ils regarderont le monde à la télévision.

Elle regarde le soir tomber. Sa peau passer du  blanc au crépuscule. Du crépuscule au bleu.
Elle regarde le noir couler sur sa peau bleu nuit.

Votre fiction est ma réalité


J’ai de longues conversations avec Blaise Cendrars. Pierre Desproges ou René Fallet. John Irving ou Nick Hornby. Avec Françoise Sagan ou Gustave Flaubert.

Le plus souvent avec René Fallet qui est mort en 1983 et qui a écrit des livres remplis d’alcools gais ou tristes. Fallet qui écrivait des livres populaires avec une langue d’élite. Paris au mois d’août, où Henri Plantin, vendeur au rayon pêche à La Samaritaine rencontre Patricia Seagrave, Anglaise, blonde et longue, dans les rues de Paris, qui « balancait, heureuse, un petit sac à main noir. » Le soir, Plantin regarde la nuit qui tombe et je regarde avec lui.

Un de mes meilleurs amis s’appelle Owen Meany. C’est un petit garçon qui grandit en restant très petit. Il écrit toujours en majuscules, c’est sa voix. SA SIGNATURE. Il est si léger que ses camarades peuvent le porter à bout de bras. C’est un garçon qui vivait en Amérique, je dis « vivait » parce qu’il est mort. Dans le roman de John Irving, Une Prière Pour Owen, Owen Meany meurt écartelé par une grenade. Sans bras. Un peu comme Cendrars qui perd sa main droite sur un champ de bataille.
Je parle aussi avec Rob, le disquaire anglais de Championship Vinyl, dans Haute-Fidélité. Un type plutôt chauve et très anglais qui ressemble à son auteur, Nick Hornby, tout à fait chauve et très anglais. Tous les jours de football que Dieu fait, Nick Hornby va voir jouer Arsenal. Françoise Sagan joue dans un casino à Deauville. Ça, c’est pour la vitrine. Pour faire vendre de la copie. En réalité, Françoise Sagan est une femme qui traverse les années, droit et intelligente, en étalant sur sa vie une large couche de vernis brillant pour protéger sa profondeur et ses excès de gravité. Elle partage avec Flaubert la sainte détestation de la bêtise. Ils ont tous les deux un nez pour ça. Un radar infaillible. Flaubert, plutôt replet, à l’épaisse moustache en guidon de vélo, Flaubert qui n’a jamais écrit : « Madame Bovary, c’est moi ». Mais c’est une belle histoire et peut-être qu’il l’a dit. On ne sait jamais avec ces gens-là. Ces gens qui racontent des histoires. Qui existent ou qui n’existent pas. Des romans. De la fiction. Et pourtant Madame Bovary existe et elle a eu des enfants. Des petits-enfants. Des arrière-petits-enfants. Des femmes et des hommes qui vivent aujourd’hui. Pourtant Salambô existe. Et Rob dans Haute-Fidélité. La petite Jehanne de France à côté de Cendrars dans le Transsibérien.

Quand Pierre Lazareff lui demande s’il a réellement pris le Transsibérien, Cendrars répond «Qu’est-ce que ça peut te faire puisque je vous l’ai fait prendre à tous ? ». Qu’est-ce que ça peut faire Blaise ? Qu’est-ce que ça peut nous faire, que le train soit en fer ou en petits caractères, ce sont deux trains qui nous font traverser la terre.
Pour que votre réalité et ma fiction se rejoignent, il suffit de trouver le point d’intersection qui relie les voies de ces deux trains. Deux voies ferrées et parallèles qui se croisent seulement à l’infini.

Your fiction is my reality.

Journal d’un ventre lisse


Tout le monde naît. Copulation. Accouchement. Cordon ombilical qui tombe et laisse un trou noir à la base du ventre.

Je suis née sans nombril.

J’ai un ventre parfaitement lisse. Du haut en bas. Ça vous étonne, hein ? Vous avez tous les trous qu’il faut à la place qu’il faut. Vous marchez, solides, à la surface de la terre. Vos pas lourds s’impriment sur le gravier. Vos pas font du bruit sur les pavés. Vous avez le pas concret, vos deux pieds bien plantés dans la terre. Vos corps tièdes mangent des croissants et boivent du café. Vos corps tièdes se serrent contre d’autres corps tièdes pour en éprouver la tiédeur. Lorsque vos corps tièdes se refroidissent, c’est votre nombril qui pourrit en premier.

Je suis née sans nombril, c’est normal. Vos pavés, je m’en tape. Vos pieds interminables, je vous les laisse. Votre monde n’est pas le mien. Il y a cent mille autre mondes. Cent millions d’autres mondes qui apparaissent chaque jour. Des mondes en gestation. Des mondes en construction. Des mondes finis. Pour rassurer votre chair tiède, vous dites que c’est de la fiction. Vous dites que ce sont des histoires, que toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé relève de la plus parfaite coïncidence. Vous dites que c’est la faute à l’imagination. Vous dites que ce sont des histoires, juste des histoires à raconter avant de s’endormir, des histoires pour rire ou avoir peur, des histoires pour aller voir ailleurs. Avant de revenir ici.
Ça vous rassure. Ça vous rassure de savoir que vos cartes sont remplies de lieux bien solides, qu’on peut visiter. À aucun endroit, sur aucune carte du monde, il existe une ville noire que la pluie dilue et qui s’appelle Gotham City. Gotham City n’existe pas. Essayez pour voir. Introduisez « Gotham City » dans un système de navigation. Le système ne sait pas. Il n’a pas d’itinéraire à vous proposer. Le système ne visite que des endroits ayant réellement existé.

Et pourtant j’existe, mon ventre intact, et je bouge. J’habite un quartier de Paris. Le soir tombe. Allongée sur mon lit,  j’attends la suite.

J’attends mon prochain chapitre.

Un jour neuf est un jour d’occasion

Après 24 heures un nouveau jour. C’est mécanique.

Une semaine fait 7 jours et il faut 12 mois pour une nouvelle année. Cent ans pour un siècle. Et dix siècles empilés forment un millénaire.

C’est mathématique.

Un jour neuf est un jour d’occasion. Un jour usé qui a déjà vécu.
Il n’y a pas de remise à zéro. A minuit, rien ne recommence. Le 31 décembre rien ne meurt et rien ne renaît. Ce jourd’hui contient hier, avant-hier et tous les autres jours du monde. Rien de plus et rien de moins. Rien ne s’efface ou ne s’éteint. Seule notre mémoire oublie, qui a la mémoire courte. Notre mémoire suffoque, étouffée par le poids des choses à ne pas oublier. Le pain et  le loyer. La lessive. Se lever à six heures. Se rappeler des belles choses. Se rappeler des crimes atroces et des tyrans qui passent. Des crimes qu’on oublie pendant que la terre trépigne de rage sous nos pieds.
Les jours passent et nos mémoires oublient. Les jours passent mais pas la terre qui tremble et refuse d’absorber tout le sang versé, chaque jour, depuis que nous existons.
Alors, nous marchons sur la terre gorgée de sang. Nous marchons et ce sang colle à nos semelles, du fond des océans jusqu’au toit du monde.  Qu’importe, nous marchons.

Sans jamais nous retourner.

Cris d’Égypte, extrait du blog d’Aalam Wassef

Extrait d’ Égypte : Lettre à Nicolas Sarkozy d’ Aalam Wassef

« La manifestation s’est formée au pied du Muggamaa, un bâtiment administratif situé place Tahrir, devant lequel se trouve une esplanade. Un groupe de femmes et d’hommes tiennent des affiches et scandent des slogans sur l’égalité des femmes et des hommes, la place de la femme dans la vie politique et la vie en générale, une législation et une constitution qui garantissent les droits et les libertés de chaque citoyen, quelque soit son sexe, son origine, ses croyances religieuses… En somme, le b-a, ba d’une démocratie digne de ce nom.

A peine 30 minutes plus tard, se forme une contre-manifestation d’hommes. Extraits: « Rentrez nous faire à bouffer », « La constitution ne sera pas laïque », « Quoiqu’il arrive, on va vous baiser! On va vous baiser! ». Les manifestantes et manifestants de l’autre bord, redoublent d’ardeur et répondent aux provocations, suscitant l’excitation elle aussi redoublée des contre-manifestants qui décident alors de charger. Ils sont arrêtés, pour un temps, par un cordon de volontaires qui font bloc contre une violence et une furie invraisemblables.

Puis, l’horreur absolue.
Deux femmes, puis deux autres sont pourchassées par une horde de 150 ou 200 hommes. Tandis qu’elles tentent de s’éloigner en marchant, ce sont des centaines de mains qui leur attrapent les seins, le sexe, leur tirent les cheveux, les battent. Elles sont entourées par des hommes qui les protègent sur 500 mètres de pur cauchemar. L’intervention de trois militaires, dans les deux poursuites, est providentielle et in-extremis. Nous savions tous, dans cette bataille, que nous allions être les témoins de meurtres, de viols et peut-être des deux à la fois, là, en plein jour.

S’en est suivie une nuit de consolation avec les victimes de cette ignomie, quatre femmes dont le courage me fait encore fondre en larmes tandis que je vous écris ces lignes. »

Le Caire, 9 mars 2011.

En attendant que les hommes arrivent

« Nous avons peur. Nous avons peur parce que nous sommes des femmes. »

La voix vient de Tripoli. Aujourd’hui. 26 février 2011. La voix d’une femme qui entend le bruit des avions, des armes lourdes. Le bruit des balles qui se rapproche. Une femme qui a peur. La même histoire qui se répète à travers le temps jusqu’à la nausée. Un général, un commandant, roi, empereur, président, chef, guide autoproclamé de la révolution. Un homme plus fou, plus dangereux et plus mauvais que la moyenne des autres hommes. Un homme emporte tous les autres hommes qui le suivent, fusil à la main. Exterminer les noirs, les jaunes, les petits ou les grands. Les juifs ou les musulmans. Ceux qui aiment le rouge. Ceux qui aiment le noir. Un homme prend l’âme des autres hommes, il prend leurs mains et leurs pieds qu’il fait marcher au pas. Il prend leurs biens et leur argent. Ensuite, il dit qu’il est roi, empereur ou commandant. Il dit que Dieu lui parle. Il dit que Dieu lui dit d’étendre son royaume jusqu’aux confins de la terre. Il dit qu’il entend des voix. Il dit qu’il sait ce qu’il faut faire. Il dit : « Suivez-moi. Dieu, c’est moi. »

Alors, ils sont dix à le suivre. Cent. Mille. Dix mille. Dix mille, c’est bien. Avec dix mille personnes on peut se glisser partout. Prendre la tête de de cent mille personne et la serrer dans un étau. 10’000 personnes forment une garde rapprochée, des troupes d’élite ou des escadrons de la mort. Dix-mille personnes contrôlent cent mille personnes qui en contrôlent un million.

A la fin, il y a la terreur, parfois une guerre mondiale, parfois une guerre civile, parfois toute une population qu’on entasse dans des camps. A la fin, il y a un génocide et des cadavres enfouis à la hâte dans des fosses qu’on n’a pas eu le temps de creuser. A la fin, on découvre les crimes, les viols, les tortures, on découvre dans les palais en ruines, les montagnes d’or, de billets de banques, de bijoux, de chaussures, parfois. On découvre des comptes dans toutes les banques du monde et on s’étonne à peine que, d’un pays si pauvre, le guide suprême ait réussi à soutirer tant d’argent. A la fin de la fin, il y a parfois un jugement. Un guide suprême de cent vingt ans condamné à cent vingt ans, pendant qu’un autre guide de la révolution répare le palais en ruines pour abriter de nouveaux trésors, faire de nouvelles collections. Partout, sur toutes les chaines de télévision, dans tous les journaux et sur la toile, les photos du nouveau guide, de son château, des réceptions qu’il organise pour ses amis présidents, généraux ou commandants. Partout, sa parole obscène qui salit tous ceux qu’elle touche. Partout. Tout le temps.

Pendant tout ce temps, les femmes naissent, vivent, protègent leurs enfants dans des maisons où les seules armes sont des couteaux. Les femmes ont peur en écoutant le bruit des bombes. Les hommes arrivent, leur passent sur le corps et les laissent pour mortes, elles et leurs enfants. Les femmes ont peur avant tout parce que les hommes leur passent sur le corps. Elles bloquent la porte de la chambre de leurs filles avec des armoires et des tables. Elles voudraient barricader leur corps. Elles n’ont pas très peur de la mort.

Les hommes finissent toujours par arriver.

Aujourd’hui en Lybie, demain ailleurs. Aujourd’hui en Lybie, Kadhafi parle, hurle et gesticule. Les hommes se battent et la garde rapprochée se prépare pour le dernier assaut. Pendant ce temps, les femmes attendent dans le noir. Personne ne les entend. Personne ne les entend jamais, leur voix recouverte par les imprécations délirantes du guide suprême et les gesticulations des autres présidents stupéfaits qui découvrent d’un seul coup que le roi est nu.

Pendant ce temps, les femmes ont peur. Elles essaient de vivre encore quelques heures ou quelques jours. Elles attendent l’arrivée des hommes dans un silence de mort. Je ne peux pas faire grand-chose. Ce que je peux faire, c’est chercher leur voix dans le bruit de la guerre. Rechercher leurs voix ici et maintenant. Retranscrire leurs voix, les faire entendre et les garder sur mon espace. Faire écouter ces voix avant les viols et les fosses communes.

Pendant ces heures où les femmes vivent encore en attendant que les hommes arrivent. 
 

« Dites-le. » Transcription de l’appel à l’aide d’une habitante de Tripoli

« Je vous en prie, il faut essayer de nous délivrer. On en a marre. Moi j’aurais pu partir, j’ai un fils handicapé, s’il voit la foule, s’il voit  les militaires, il deviendra fou. Il faudrait que vous nous délivriez. Il faut faire  un appel à la communauté européenne, on est en train d’être décimés comme c’est arrivé déjà au Rwanda. On ne peut pas nous laisser comme ça. Oh non. Au 21ème  siècle, il arrive encore des choses pareilles, c’est pas possible on est terrorisés, tout le monde est terrorisé. 

Moi j’ai un Africain qui travaille avec moi, il a peur. Il peut plus mettre le nez même dans le jardin, le pauvre. Il est terré dans sa chambre, tellement qu’il a peur il me dit on va me confondre pour les mercenaires, parce qu’il y a beaucoup de mercenaires qui se promènent dans les rues là. On en a marre, je vous assure, on en a marre.

Il faut faire parvenir mon appel, je vous en prie, dites-le. N’importe comment, mais dites-le qu’il y a des gens qui souffrent qui souffrent et des parents qui ont peur que leurs filles soient violées. Moi j’ai une amie qui tremble. Elle a bloqué la porte de la chambre de ses filles avec des armoires, des tables. Elle a mis ses deux garçons devant la porte parce qu’ils ont peur des représailles, on sait jamais ce qu’ils peuvent faire. »

L’intégralité du témoignage enregistré par Pierre-François Decourcelle pour France-Info, le 26 février 2011.

« Nous n’avons pas très peur de la mort. » Message vocal laissé par une habitante de Tripoli

Une habitante de Tripoli, capitale de la Lybie, a laissé ce message vocal, sur le compte Twitter de @Feb17voices. Elle dit :
« Nous avons peur. Nous avons peur parce que nous sommes des femmes, j’ai mes filles ici. Dans chaque maison, les seules armes sont les couteaux. Nous n’avons rien d’autre, mais nous avons Dieu(…) Nous n’avons pas très peur de la mort(…)
C’est un désastre mais, s’il vous plait, que pensent les gens des institutions  internationales? Est-ce qu’ils ne font que se rassembler, attendre, faire des réunions? S’il vous plait, si vous pouvez aider de quelque manière que ce soit, faites-le maintenant. S’il vous plait, faites-le maintenant. »

« We are not very much afraid of death. » A voice note from a woman living in Tripoli

A resident of the Libyan capital, Tripoli, just left this voice note posted on Twitter by @Feb17voices. She says:
« We are afraid. We are afraid because we are women, I have daughters here. Every house is armed only by knives. We have nothing else, but we have God. (…) We are not very much afraid of death(…)
It is a disaster, but please, what do think the international people?  They just gather, waiting, have meetings? Please if there is anything that you can help, do it now. Please, do it now. »

Quand arriva le froid

Rien d’autre que le bleu du ciel.
Bleu pur. Bleu métallique. Bleu électrique, intense, profond et long. Bleu intact.
Suspendue entre le bleu des montagnes et l’argent du lac une ligne blanche et flottante. La brume que l’eau exhale et qui porte les montagnes sur ses épaules. Cette ligne d’horizon blanche coupe en deux le monde, la ligne de coupe avance au ras de l’eau, à mesure que les montagnes s’envolent.

Tout est si calme et bleu. L’été vient d’atterrir sur la terre. Vient d’effacer jusqu’au dernier souvenir de l’hiver.
Alors, l’été arriva, chargé de bleu. L’été devint la seule saison, le seul ciel possible. L’été demeura ainsi, ses deux pieds bien plantés dans la terre. À la fin du jour, le soleil se coucha en attendant la fin de la nuit et revint le matin suivant, tout aussi brillant et jaune. Le même soleil, chaque jour, encore et encore. Chaque jour un autre jour d’été. Chaque jour une autre nuit d’été. De l’été pour le crépuscule. De l’été pour l’aube. De l’été au petit matin. De l’été avant de dire bonne nuit.

Quand arriva l’air froid, j’ai cru que c’était de l’air conditionné.