Le petit voyage de Fausto Coppi

Fausto Coppi, né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont et mort le 2 janvier 1960 à Tortone, est considéré comme l’un des plus grands coureurs de l’histoire du cyclisme.
En mars 1943, il est envoyé avec son régiment en Tunisie. Coppi est fait prisonnier par les Anglais au cap Bon le 13 avril 1943. Il est détenu au camp de Medjez el-Bab, puis à celui de Blida en Algérie. Il y devient chauffeur de poids lourds, ce qui lui permet en février 1945 d’être affecté à un camp de la Royal Air Force à Caserte, et donc de rentrer en Italie. Faisant connaître son désir de reprendre le cyclisme, bénéficie d’une permission pour aller disputer une première compétition  à Rome, puis d’autres dans le sud du pays. À la fin du conflit en mai 1945, Coppi est libéré et rentre à Castellania. 
Wikipedia 

« Entre-temps, la guerre avait pris fin. 
Je fus pris d’un irrésistible désir de retrouver ma famille, de retourner à Castellania. Je traversai des semaines d’angoisse avant de pouvoir trouver le moyen de faire ce petit voyage vers le Nord. D’abord, il me fallait obtenir la permission de mes supérieurs. Je décidai de demander l’autorisation de participer à une course prévue à Rome, juste un prétexte, car ma destination était bien Castellania. J’avais décidé de me rendre jusqu’à mon village à vélo et, à peine avais-je obtenu cette autorisation de courte durée, je partis de Naples comme si j’allais lancer un sprint.

Long et pénible, le voyage dura trois jours. Le soir, je m’arrêtais dans une petite ferme près de la route, je demandais l’hospitalité et devais me débrouiller pour dormir. J’avais très  peu d’argent, en traversant les villages, je mangeais un minimum, j’étais raide mort pourtant je pédalais avec enthousiasme en surmontant la fatigue. La joie de pouvoir revoir très bientôt mes proches me donnait le courage de poursuivre ce voyage interminable. En chemin, j’étais parfois terrorisé à la pensée de ne plus retrouver en vie certains de mes proches dont j’étais sans nouvelles depuis plus de deux ans. Pendant trois jours, j’ai pédalé sans relâche, sans interruption, jusqu’à ce mes yeux voilés par l’émotion aperçoivent enfin le profil des douces collines de Castellania (…)

Le séjour fut bref. Je devais repartir, le permis allait expirer. Je remontai sur mon vélo et me mis en route pour retourner à Rome, que j’atteignis en deux étapes. Après une journée de repos dans la capitale, je participai, le lendemain à la Coupe Salvioni qui se déroulait à Castel Gandolfo et pour laquelle on m’avait accordé cette courte permission. (…)
J’ai gagné en devançant Bartali au sprint. »

NDLR : Naples – Castellania : 850 kilomètres. Castellania – Rome : 620 kilomètres

Traduit de l’Italien : Non ho tradito nessuno, Autobiografia del Campionissimo attraverso i suoi scritti, A cura di Gabriele Moroni, Neri Pozza Editore 2019.

Fausto Coppi, printemps 1945.

Prière pour un Dieu méchant

Prendre la route et voilà tout.
Se dresser sur les pédales et partir pour n’importe où. N’importe comment. Qu’importe. Fuir ? Même pas. Glisser. Flotter. Aller. Allez ! Impératif si souvent crié du bord de la route. Le cycliste provoque souvent l’amusement, la compassion, parfois un élan de tendresse, le souvenir de la première envolée, de la première chute sur l’asphalte brûlant, des genoux râpés, de la sensation de voler, du grésil soyeux de la roue libre en liberté.
Une autre façon de marcher.
Prendre la route droit devant soi, le monde sous ses roues, le monde à ses pieds. Sa vie rangée dans un grand sac de selle, maillot, cuissard, chaussettes, veste imperméable et pantalon léger pour le soir. Deux bidons remplis à ras bord et devant, bien à l’abri dans une vaste poche accrochée au guidon, sommeillent une pomme et quelques barres de céréales.
Avec les kilomètres, la route devient l’unique paysage, noire, grise, bleue ou blanc étincelant. La route aux infinis visages, les chemins de traverse que l’automobile ne connait presque pas. La route à trop de voies. L’impasse. Le chemin de halage qui borde le canal où se reflètent les nuages et quelques cygnes de passage.
Et à l’intérieur,
Le coeur qui bat,
Tout se concentre là, à l’intérieur.
Le soir, la ville ou un village peut-être,
Les néons bien sûr et la lumière artificielle,
Des visages faméliques,
Des mares de sang,
Les explosions du monde sur tous les écrans,
Les années qui passent et la mort qui vient,
Doucement.
Systole,
Diastole.
Il n’y a rien à dire, plus rien à espérer, juste faire advenir demain, se lever, petit-déjeuner, se remettre en selle, les bidons pleins. Sortir de la ville. Rouler, traverser tranquille les champs de l’été avant qu’ils ne se transforment en champs de bataille.
Bande de gros cons.
Il faut vraiment espérer Dieu.
Un Dieu méchant, vengeur et sans pitié. Qu’avant l’apocalypse, il saisisse tous ces grands mâles maîtres du monde. Qu’il les pende par les pieds avant d’aller voir le diable. Qu’ensemble ils les embrochent, attendrissent leurs chairs molles, à feu doux, en cuisson lente, en mort différée, suspendue, contenue, cadavres rôtissants, agonisant éternellement.

Moïse à vélo

Le jour hésite et moi aussi, au départ de cet été coincé dans ses cale-pieds. Du noir profond au gris glacé, les nuages s’entassent aux quatre points cardinaux.

Pour l’instant, il ne pleut pas.
Pour l’instant.

Ensuite, c’est à toi de voir. Dehors, le vent mutin te siffle qu’il t’attend et que rien de fâcheux ne pourra t’arriver. Toi, tu sais bien qu’il ment. Tu auras à peine mis ton derrière sur ta selle qu’il mettra en perce les barriques du ciel. Pourtant cette lueur à la lisière des montagnes te décide à enfourcher Rossinante, avec quand même une veste imperméable dans la poche arrière gauche, faudrait pas prendre les cyclistes du bon Dieu pour des grenouilles météo.

Donc, nous voilà partis, mon vélo et moi, petite montée, gravier, descente rafraîchissante avant le raidillon à quinze degrés qu’à ma grande surprise je franchis sans mettre pied à terre. Et pas une seule goutte. Se pourrait-il qu’une force venue du ciel retienne ses torrents et infuse un sang neuf à mes jarrets usés ?

Il se pourrait.

J’avance, vent de face et ma proue fend la coulée de nuages.
Moïse peut aller se rhabiller. En plus, son canal de Suez c’était même pas la mer Rouge mais un vague delta du Nil plein de roseaux que le vent avait découverts jusqu’à la plante des pieds.
Donc, à ma droite un rideau de pluie. Même topo à ma gauche et moi bien au sec au milieu. Il y a des jours où on se prend à rêver d’un monde où les orages épargneraient les cyclistes et réserveraient leur courroux à l’usage exclusif des conducteurs de gros 4X4 ou de motards à explosion. Presque deux heures que je roule et je ne suis à peine brumisé. Soigneusement pliée dans la poche gauche, ma veste imperméable s’étonne d’être encore là. Le vent est presque tombé. Quelque chose a dû se passer, une météorite à explosé le carburateur de la mécanique céleste et le culbuteur a culbuté.
Je ne peux pas ne pas finir inondé de la tête aux pieds.
C’est mathématique.
Statistique.

Et pourtant, je roule tranquille aux franges d’un orage immobile, lové dans cette poche de bonheur étale, étanche, insensible à la lueur des éclairs, hors de portée de la horde, du tonnerre qui gronde et du fracas du monde.

Faire revenir les chromes

Il luisait doucement dans la pénombre.
Discret. Rouge fatigué. Le guidon plat et recourbé. Penché sur sa béquille, nonchalant, sans rien dire. Et terni. Terni aussi, blanchi par la poussière du ciel, vieilli, ridé, usé par les années. La toile de ses pneus un peu ébouriffée. Le cadre fin et les haubans légers. La silhouette filigrane, le haut de la fourche chromé, encore brillant après toutes ces années. Né dans les années 70 dans les usines Cilo, comme mon premier vrai vélo. Sans crier gare, ces quatre lettres me transportent sur ce foutu raidillon à cinq heures d’un matin de juillet.

Il fait déjà si chaud et je n’ai pas dormi.
Des nuits blanches de l’adolescence et de leurs lendemains qui déchantent on tire des conclusions douces-amères quand il s’agit d’attaquer cinq kilomètres de plan incliné à la seule force de ses jarrets.
Je voudrais bien m’arrêter là, sur le plat, me coucher entre deux murs de pierres sèches et dormir tranquille jusqu’à la fin de mon échec scolaire. Seulement, il y a maman. Elle va se lever dans un peu plus d’une heure. Faire sa toilette. S’habiller. Prendre son petit-déjeuner. Ne pas me voir sortir de ma chambre alors que le car va bientôt arriver. Elle ouvre la porte de ma chambre. Le lit est vide. Vide.
Vingt minutes plus tard, j’ai franchi le premier palier sans mettre pied à terre et en souplesse, s’il vous plait. Sur le long faux-plat, je m’interroge, comment est-ce possible que j’avance à cette allure, les jambes en manches de veste et des haut-le-cœur plein l’estomac ? Je ne sais pas. Les deux derniers kilomètres d’ascension, je les efface de la même manière, au train, et presque sans transpirer. J’arrive chez moi, je mets pied à terre et range mon vélo sous l’abricotier. Ensuite, je grimpe sur cet arbre commodément situé juste sous ma fenêtre que j’ai pris soin de laisser entrebâillée. D’un bond léger je glisse de la branche vers l’intérieur de ma chambre, stratagème ingénieux qui supprime le passage par la porte d’entrée et le déclic de son loquet bruyant qui ne manque jamais de réveiller maman.
Je rejoins mon lit. Aucun bruit. Tout le monde dort.

Devant moi, le vélo rouge marqué désir. Je le voulais pourtant, commun, ordinaire et si possible un peu fané, juste ce qu’il faut pour ne pas craindre la morsure de la pince monseigneur pendant que papa déambule dans les rayons remplis de légumes ou de chocolat.
Je le voulais aussi invisible que cet adolescent caché au dernier rang.
Je vais te le démonter aussi sec, le nettoyer, le graisser, lui changer les pneus, faire reluire ses jantes et ses garde-boue.
L’oindre des meilleurs produits.

Refaire à neuf mes souvenirs.

Habiller la lumière

Pour entourer la lumière, les ouvriers dressaient d’épais murs de pierre.
Pour habiller la lumière ils mélangeaient les couleurs, tendaient des fils de plomb arachnéens entre deux éclats de verre. Ils perçaient d’infimes lucarnes aux faites de leurs coupoles pour mieux voir les mouvements du ciel, de l’aube au crépuscule, du bleu paisible au noir d’orage.

Le dedans pour le dehors, faire parler le jour, enchâsser le soleil dans une fente étroite, forcer ses rayons dans lame oblique à peine troublée par le voile tissé dans la poussière du temps. 

C’est ainsi qu’assis dans la pénombre on comprend la clarté, immobiles dans le mouvement du monde, tranquilles dans un océan d’intranquillité.