Nadine s’assied et attend. Elle a déjà rencontré ce regard qui se noie. Elle connaît le bruit mat des cartes de crédit qui glissent sans faire de bruit sur le dos d’un miroir. Elle connaît les usages, mais elle a toujours eu peur. Peur de perdre le contrôle, et surtout, de brûler son image. Alors, elle boit. Elle s’abreuve aux flots d’alcool qui irriguent le monde. Tout le monde boit. On peut boire à ciel ouvert et sans courir le risque de voir une horde de policiers débarquer chez soi au petit matin.
Elle boit.
Au fil des verres, ses doigts se réchauffent jusqu’au moment où la chaleur fait place à une vibration imperceptible. Le moment où mille fourmis s’éveillent et grouillent aux extrémités de son corps engourdi; lui donnent envie de se gratter, de se déshabiller, de se plonger dans un bain glacé. Alors, elle pose son verre ou elle se fait reconduire dans un endroit où, enfin seule, elle peut s’asseoir en face d’une bouteille de whisky qu’elle vide avec méthode. C’est ainsi qu’elle s’achève. C’est ainsi qu’elle se noie, blonde métallique dans le liquide doré.
Catégorie : Noir
Exercice de dactylographie
C’est l’histoire de Néria.
À venir.
La peau des blondes préfère le noir
Elle ne sait pas. Elle s’interroge sur la véritable couleur des blondes, sur ce regard qu’elle croyait bleu clair mais qui s’enfonce dans une zone d’ombre accrochée aux faux-cils. Elle voudrait bien refermer ses mains sur ce visage, soulever la peau entre deux ongles et l’éplucher délicatement, couche après couche, jusqu’au sang ou à la pulpe, qu’on voie enfin comment elle respire sous cette écorce de plâtre et de peinture.
Chloé a dit qu’en maquillage, la peau des blondes préfère le noir.
Accroupi
Si les mots te manquent, invente-les.
Si les mots te fuient, ralentis, laisse-leur le temps de te rattraper. Baisse-toi. Étends le bras, sans bouger, la paume ouverte et tournée vers le ciel. Tu verras, ils finiront par s’approcher. Tu sentiras leur odeur et leur souffle. Tu devineras leur ombre, leur pas léger sur le gravier. Tu les attendras encore, accroupi et immobile, pendant que tes chevilles s’ankylosent et que des colonnes de fourmis s’installent lentement sous le pli de tes genoux.
Le soir tombera et ils apparaîtront à la lueur du crépuscule, lucioles fragiles et chargées de la lumière du jour. Du coin de l’œil tu les verras former des tracés incertains, des ruelles en clair-obscur, des immeubles aux contours vacillants, aux façades qui dansent à la lumière des bougies, un monde translucide qui durera le temps que durent les étoiles.
L’aube venue, tu les sentiras remonter le cours de ta colonne vertébrale, longer tes omoplates, la ligne de crête de tes épaules, redescendre de l’autre côté, hésiter et finir par s’engager dans l’étroit défilé de tes poignets. Ils scintilleront faiblement dans le jour bleu. À ce moment précis, tu pourras baisser les yeux et tu les verras s’avancer, un à un, pâles et fatigués, les mots, avant d’aller dormir, les mots viendront en file indienne s’abreuver dans le creux de ta main.
Viande froide
Assise
Sur un nuage de poussière blanche
Je tombe.
La chute longue
Et dure un siècle d’étoiles coupantes.
Je tombe,
À la vitesse de la lumière rouge,
Dans un repli de poussière noire.
Cold turkey.
Je me retiens
À tous les clous du désespoir.
Rouge,
Le sang de mes mains déchirées,
Sur mes ongles bleus,
Mes ongles pour t’arracher les yeux.
Debout
Sur un tapis de cendres rouges
Je marche.
Le pas lourd
Et dure un siècle de lumière rouge.
Je marche,
A la vitesse d’une femme au pas,
Dans l’air brûlé au fer rouge.
Dans l’air brûlé je meurs de froid.
Cold Turkey.
Je me retiens
Aux épines qui coupent dans le noir.
Rouge,
J’essuie le sang de mon crâne rasé
Sur mes yeux bleus,
Mes yeux pour t’arracher les yeux.
Ma peau à vif,
Ma peau à nu contre le mur,
Trace un dessin à l’encre rouge.
Je te dessine avec mon dos,
Avec mes hanches qui bougent.
Je déchire mon ventre dur,
Ma peau à nu contre le mur,
Écrit ton nom à l’encre rouge.
Mon personnage
Alors, j’ai créé mon personnage.
Mon personnage à coller sur les murs, pour les arrêter dans la rue, les faire venir le soir, qu’ils me regardent sans jamais pouvoir me voir. Je voulais qu’ils me devinent, qu’ils m’entrevoient. Je voulais les suspendre aux replis de ma robe, je voulais qu’ils attendent, qu’ils guettent l’instant où apparaîtrait un coude ou une cheville, un bout de bras ou de jambe, l’espace d’un quart de seconde.
Un tout petit quart de seconde.
Je voulais les frôler, les effleurer, les tenir délicatement entre deux doigts avant de les relâcher, la tête remplie de creux et d’ombres, les yeux fatigués d’avoir essayé de me reconstituer avec quelques éclats de chair, de tout petits morceaux de moi.
Sur la face Nord de Paris (II)
Il y a « Pris » dans Paris.
Dans Paris il y a « Pars. »
Il y a « Parti » dans Paris.
Paris sans laisser d’adresse.
Dans Paris il y a la mer,
Les pavés accrochés à la terre,
Les coulées des phares qui ondulent
Et projettent leurs rayons parallèles
Sur le ciel de nos crépuscules
Paris endormie et bouffie
Paris prise dans la résille
Du passage des heures pendulaires.
Le métro fait trembler les murs,
Déchire le ventre tordu de l’orage
Et les gouttes sifflent sur ses rails brûlants.
Ça sent le fer, la rouille et la mer.
Ça sent le couscous et la bière.
Toutes les odeurs du monde
Se rejoignent ici,
Entre le sale gris et la terre,
Sur la face nord de Paris.
Il y a « Partie » dans Paris.
Allongée sur le dos,
Je reste.
En attendant la nuit.
Deux jambes et une aiguille talon
Je tourne et je retourne
L’aiguille dorée de mon talon
Dans le cœur de ton cœur rouge.
Je tourne,
Mon pied nu sur ton menton,
Mon pied nu sur tes mains qui bougent.
Deux jambes et une aiguille talon,
Je trace un cercle à l’encre rouge
Du bout des doigts de mon pied nu,
Je fais le tour de ma prison.
Je tourne et je mélange
La couleur claire de mon poison
À ton sang plus noir que rouge.
Mon cœur,
Mes mains tout au fond de ta bouche
Ont fait le tour de ta question.
Du haut du compas de mes jambes
Je vois l’aiguille de mes talons
Au milieu de la foule qui danse
Autour des murs de ma prison.


