Un jour mes mains

J’appuie sur les pédales. Il me reste cent, cent cinquante mètres pour rejoindre ce trou percé dans la paroi où éclate l’ardoise au soleil.

J’appuie sur les pédales et je reste collé. Collé au goudron qui fond, à la route qui monte vers l’entée du tunnel que je ne franchirai jamais. Je vais m’arrêter là, au bord de la falaise. M’asseoir sur un croc de béton coulé sur le rebord de cette route de montagne pour marquer la limite du monde suspendu. Poser mes fesses sur le rebord du vide. Refroidir. Reprendre mon souffle. Boire un peu d’eau.

Il fait trop chaud. L’air liquéfié fait onduler le paysage et les sapins font des vagues. J’avais dit que j’allais m’arrêter, mais non ! Suprise, mes jambes ! Papa ne s’arrêtera pas. Papa continue, mes cuisses. Eh oui, c’est comme ça. Il ne faut pas se fier à ces deux hémisphères déliquescents qui fondent comme un morceau de Gruyère – sans trou, le Gruyère ! – enfermé dans la cage d’un micro-ondes. Eh oui, mes mollets chéris, même si le souffle me manque et même si je vais probablement vomir sous peu, il est hors de question de s’arrêter, je disais ça juste pour rire, maintenant continuez à tourner !

Dans le tunnel il faisait frais. Ensuite, j’ai zigzagué jusqu’au barrage et je me suis assis à son extrémité. En face de moi le cirque des montagnes reprenait des couleurs au gré de la course des nuages. J’ai bu un peu d’eau, doucement, pour que ça descende sans remonter. Deux promeneurs m’ont demandé leur chemin. Je leur ai répondu que oui, sans doute, leur chemin passerait par là.

Mon chemin, je le connais si bien et pourtant. Chaque année, quelqu’un en modifie le profil, ajoute un virage, quelques degrés à la pente et à la température qui ne cesse d’augmenter. Un jour, il faudra mettre pied à terre. Un jour, il faudra laisser le vélo. Un jour il faudra rester en plaine, marcher à l’ombre et à plat. Un jour, il faudra une canne et le jour où mes jambes ne voudront plus marcher, je resterai assis à contempler la marche des nuages.

Il me restera mes mains pour écrire des voyages.

Un jour mes mains interrompront leur course légère et j’espère de toutes mes forces que ce jour-là, je ne serai plus là.

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Même si

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise.

Même si les vacances
Allongent les plages
Et déroulent une bande de peau turquoise
Sur le dos blanc des nuages,
Allongée sur un coude,
Indolente,
Liane souple et sinueuse,
La mort lente.
Même au fond de l’été.

Sous la résille des arbres immenses
Qui quadrille la courbe du soleil
Du petit matin au crépuscule
Et jusqu’au cœur des nuits blondes,
La mort pâle.
Même si l’ambre solaire
Fait briller les murs de l’année scolaire.

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise,
Liane souple et nonchalante,
La mort se love autour d’un nœud coulant.

Les enfants jouent, il fait si beau.
L’été coule au fond d’un bateau.
D’un coup sec, la liane claque, la mort se tend.
Ses anneaux glissent, resserrent d’un cran
La longue étreinte du nœud coulant.

Il fait trop chaud encore.
Alors, lisse et luisante, la mort,
La mort se détend.
Reprend son sac et sa serviette,
Remonte dans sa chambre
Ferme la porte et les volets.

Allongée dans le noir,
La mort
S’endort,
En attendant le soir.

L’agneau à la méduse

En novembre 2014 Ruby franchit les portes de l’abattoir et c’est la fin.
Ensuite, on la transforme en ragoût, filets et côtelettes, une gousse d’ail et un peu de romarin. En matière d’accompagnement, je suggérerais un Côte de Baune-Villages encore assez vif pour faire la course avec l’agneau.
Les végétariens pourront se contenter de notre galette de sésame sur son lit de verdure. Ils boiront de l’eau minérale et ils auront mille fois raison. En accompagnement avec Ruby, ce n’est pas un vin rubis qu’il eut fallu choisir.
Non.
Mauvaise réponse.
La solution était un Entre-Deux-Mers sec et surfant sur l’iode de la vague remplie de poissons. Ou de fruits de mer, c’est selon la saison. En Asie, on sèche la méduse. On la découpe ensuite en très fine lamelles qui retrouvent leur souplesse originelle lorsqu’on les plonge dans un bain de bouillon.

Avec Ruby, la gastronomie fait une embardée, un triple toe loop et deux tonneaux avant de s’immobiliser, les roues à l’envers et les quatre fers en l’air.  En réalité, Ruby est une agnelle chargée jusqu’au garrot de protéines de méduses. Ruby, herbivore amphibie dont on a un jour perdu la trace et qui a été vendue à un boucher quelque part, en Île-de-France, on n’a pas retenu le nom du boucher. Franciliennes, Franciliens, prenez garde, peut-être qu’un jour, en plus de favoriser votre transit intestinal, votre carré d’agneau vous fera pousser des palmes.

Alors, c’est la panique ! Alarme ! Plan rouge vert ou bleu ! Indignation majuscule. Comment a-t-on pu laisser s’échapper ce poulpe à quatre pattes ? Qui l’a acheté ? Et surtout, qui l’a mangé ? Pendant que l’enquête suit son cours et que les plus hautes autorités judiciaires et administratives se concertent pour définir les modalités d’une action concertée en vue de l’organisation d’une conférence de presse impliquant tous les acteurs impliqués, il y a quand même un truc qui me chiffonne et que j’ose à peine mentionner :
Qui a eu l’idée de l’agnelle-méduse et pour faire quoi ?
Et pourquoi pas un cheval-serpent ou un canard-éléphant ? Et si mariait la pieuvre au poussin, vous imaginez un peu le progrès : 8 cuisses sur chaque poulet !

Et si on essayait l’homme-rat de laboratoire, un jour comme ça, juste pour voir ?

Des pierres qui roulent

Tu vois un chemin sur ta droite et tu te dis pourquoi pas.

Tu sais bien que c’est habituellement là que les ennuis commencent mais c’est plus fort que toi. Devant toi la route asphalte monte en pente régulière et dans trois quarts d’heure tu seras arrivé en haut, au départ du télésiège abandonné en été. En contrebas, tu pourras t’enfiler dans une fine saillie pratiquée dans les sapins et tu suivras le chemin étroit au bord du fil de l’eau. Les racines voudront faire glisser les roues de ton vélo. Mais toi, pas bête, tu mettras le pied à terre dans les passages délicats. Parce que le bain dans l’onde glacée, les quatre fers en l’air et les pieds coincés dans les pédales, tu connais déjà, bougre d’imbécile. Counifle. Idiot.
Le franchissement du gué à plat-ventre, ça aussi, tu as déjà donné. L’immersion dans les cours d’eaux alpins et glacés, une main sur la bicyclette, l’autre qui empêche le sac de couler, tu connais ça très bien. Trempage rapide à dix, douze degrés, récupération du matériel et des esprits égarés, l’home se redresse. Il sort de l’eau. Il est tout mouillé. Son vélo à la main, il retrouve la terre ferme et laisse une trace humide sur le chemin de pierre. Il a froid. Il se dirige vers une petite étable en bois. Il en fait le tour. Personne. Il a froid. Personne, vraiment. Alors, il retire son maillot. Ses chaussettes. Son cuissard. Pour dire les choses comme elles sont, le voilà luisant et nu sous le soleil qui peine à réchauffer ses vieux os détrempés. Il essore. Il attend, sobrement vêtu d’un coupe-vent épargné par la subite montée des eaux.

Alors, c’est sûr qu’on ne t’y reprendra pas.

Mais quand même.

Ce petit chemin sur ta droite, on dirait qu’il monte tout droit vers le ciel.

Tu descends de ton vélo et tu t’engages en te disant que tout ce qui se monte se descend.
Vingt minutes plus tard tu t’accroches aux arbustes rares qui font une haie entre l’étroite coulée de rocaille. Ton vélo sur l’épaule, tu sues, tu pestes et tu jures à voix haute, puisque dans cette paroi où les mélèzes s’accrochent avec peine, personne, vraiment personne ne t’entend. Il fait au moins cinquante degrés dans cette fournaise. Surchauffée, la caillasse se dérobe sous mes pas. Je me retourne. Derrière moi le chemin descend en pente presque verticale, qui me happera en hurlant de rire, si jamais l’idée me venait redescendre, mon fidèle destrier sous le bras. Donc, montons, ducon, montons. Le port altier et la bicyclette à bout de bras. Si tu la lâches, c’est sûr, jamais tu ne la retrouveras. La pente augmente encore de quelques degrés. Mais quel est l’ancêtre décérébré qui a eu l’idée de tracer dans cette forêt un chemin au profil vertical ? Et pourquoi l’avoir recouvert de pierres qui roulent ? Ho, les anciens, je vous parle, c’était quoi l’idée, ici, hein ? Énuquer l’écureuil ou estropier le chamois ? Mais moi, je n’ai pas de queue gonflable que je pourrais déployer pour amortir ma chute et je n’ai que deux pieds. Deux pieds. Et un vélo qui se demande bien ce qu’il fait là, sur ce sentier si abrupt que même une chèvre refuserait de fouler.

Mon cadre sur le dos, penché à l’horizontale, je grimpe en suant sang et eau. Personne dans la montée pour m’essuyer le visage. Le Golgotha, tu parles c’était une rigolade, de la gnognotte, une petite promenade de santé : rien qu’à la vue de cette pente, Jésus aurait posé sa croix. Plus jamais, qu’on se le dise, plus jamais je ne sortirai du parcours officiel, du parcours balisé, connu et reconnu. Plus jamais, vous m’entendez ! Le peu d’air qui me reste, je l’expulse avec force pour effrayer les oiseaux en braillant tous leurs noms.

Je fais une pause. Je reprends mon souffle. Je repars. Un pas en avant et deux en arrière. Une source venue d’on ne sait d’où à le bon goût de lisser les cailloux. Peut-être qu’ensuite il va se mettre à neiger ? Mais non, d’un seul coup devant moi la tranchée s’efface, la diagonale se casse et il n’y a plus rien à grimper. Le chemin s’étire, s’allonge, s’enfile en silence dans une fente couleur sapin.
Par terre les cailloux sont mangés par la mousse. À cent mètres coule un petit bassin.
Je m’assieds.
Je remplis ma gourde.
Je prends de l’eau dans le creux de la main.
Un peu plus haut, je vois le toit d’un chalet.
L’ombre verte me recouvre.
Je retire mes chaussures.
Le ciel est vert, il fait si beau.

Je ferme les yeux. Les pieds dans l’eau.

Le fil qui danse

 

Un silex effilé,
Une pyramide,
L’empreinte colorée de deux mains déployées,
L’arc manquant d’un aqueduc,
Une ballerine,
Les fleurs du mal,

Et Rembrandt sous son bonnet de nuit.

Toutes les traces éparses qui tracent un chemin compliqué dans la poussière du temps, s’arrêtent  juste sous nos pieds, traversent le dur de nos semelles, la plante de nos pieds, remontent le long des artères qui parcourent nos cœurs, nos têtes, nos mains et les transforment en gestes lumineux qui éclairent une fraction de seconde les derniers recoins sombres de la grotte où nous grelottons, apeurés et perdus, dans l’attente d’un petit moment de grâce absolue.

Les arabesques et les pas chassés. La feuille blanche. Le bruit du clavier. La mer qu’on fait danser. La couleur. Une mouche de crème fraîche sur une framboise carmin. Une goutte de parfum. Un profil d’escarpin. Le vent pris dans la course d’une robe en été.

Toute la grâce contenue dans nos âmes suspendues à la beauté du monde par un fil si fragile qu’il ne cesse de se casser.

La journée mondiale de mes fesses

Si vous prévoyez de sortir de chez vous au matin 13 janvier, vous pourrez braver les frimas en slip pour célébrer les mérites de la journée mondiale sans pantalon. Une fois de retour dans votre hôtel particulier, les genoux bleuis par le froid, vous vous réjouirez à la perspective de l’embrasement programmé de votre libido, huit jours plus tard, à l’occasion de la journée internationale des câlins.

On voit bien là combien l’institut chargé de la planification des journées mondiales se préoccupe du bon ordonnancement de la séquence de nos émotions.

Donc, le 21 janvier, ce ne sont qu’effusions, mélangeages, abouchages, voir tripotages pour les sujets les plus tactiles. L’augmentation de la température interne fait reluire une fine zone en triangle entre les lèvres et les narines là où habituellement on trouve une moustache. Les corps se collent aux corps. La vue se brouille. On perd pied. Les bustes se penchent et ils basculent, mais où va-t-on ? Eh bien nulle part, petits fripons. Et d’abord qui vous a dit d’y aller ? Défaites-moi sur le champ ces fougueuses étreintes ! Que vos émois se figent ! Que vos mains quittent ces peaux étrangères pour aller se terrer au plus profond de vos poches ! Plongez vos ardeurs dans un bain froid et laissez-les mariner jusqu’au mois de décembre. Le 21 pour être précis. Là vous pourrez enfin lâcher les chevaux, aller jusqu’au bout des choses et de multiples fois, la journée mondiale de l’orgasme a été créée exprès pour ça.

Que grâces soient rendues aux créateurs de tous ces jalons placés dans notre année solaire qui stoppent le cours des jours ordinaires et réveillent nos consciences anesthésiées par l’apparition fortuite d’une parcelle de sein sur un fond de tapis rouge ou la greffe d’un postérieur callipyge sur les fesses étiques de Miss téléréalité. Il faut nous extraire de cette fange. Prenons de la hauteur. Offrons à notre esprit la nourriture qui lui convient et célébrons comme il convient la Journée Européenne de la glace artisanale, le 24 mars prochain.

Le rideau de graisse

Bientôt, nous serons tous très gros.

Très très gros. Lourds, massifs et rebondis. Obèses pour tout dire, obèses à un point où chaque habitation sera munie d’un palan. Nous serons treuillés pour manger, treuillés pour sortir, treuillés pour rentrer. Nous passerons nos vies suspendus par des harnais aux crochets des grues et petit à petit nos pieds disparaîtront. Il nous restera juste une petite boule au-dessous des chevilles, une boule grosse comme le poing pour se souvenir qu’un jour nous avons su marcher.

Un jour, les grues cèderont sous le poids de nos quintaux et nous serons coincés.
Prisonniers de nos panses qui peu à peu recouvriront nos jambes et mangeront nos bras. Assis, nous ressemblerons à des poires immenses et petit à petit nos ventres rempliront nos maisons, feront sauter nos portes, éclater nos fenêtres pour se répandre sur les routes et sous les ponts. Ils se déverseront dans le lit des rivières, ils rempliront les vallées et les mers, combleront les fosses noires des océans.

Nos ventres.
Arrivés à la lisière des déserts, ils glisseront sans effort sur les premiers mètres de sable surchauffé. Une odeur de friture rance remplira l’air. Sur le bord mouvant de la marée de nos ventres, on verra se former une auréole sombre qui ira en s’élargissant. En fondant, ils formeront une flaque d’huile brillante que le sable assoiffé boira goulûment. À longs traits. Inlassablement. Jusqu’à ce que disparaisse la dernière trace luisante de la dernière tache de graisse.
Et lorsque le désert nous aura épongés, apparaîtront dans les ondulations de l’air incandescent les silhouettes floues, étiques et haves de tous les peuples oubliés que nous avons enfermés derrière notre rideau de graisse.

Les longs corps efflanqués des derniers êtres humains encore pourvus de pieds.


Selon des chiffres diffusés par l’Organisation Mondiale de la Santé plus d’1,9 milliard d’adultes étaient en surpoids en 2014 dans le monde, dont plus de 600 millions d’obèses.
D’après l’OMS, la prévalence de l’obésité a plus que doublé au niveau mondial entre 1980 et 2014.

Après l’amour avec Bambi

Une voix dans l’oreillette m’apprend à l’instant que je suis heureux.

L’allégresse me saisit à bras le corps. Je cours, je bondis et je vole.
Je sème des fleurs partout. Les papillons se posent en riant sur mon nez mutin. Viens, toi, petit mouton frisé, allons nous abreuver dans le courant d’une onde pure !  Venez, amis lutins, courons avertir Heidi ! Chantons et dansons la vie ! Roulons-nous tout nus dans ces pousses de trèfle tendre que le printemps complice a éparpillées sur le doux drapé de mousse qui garnit les sous-bois.
Esbaudissons-nous !
Exultons !
Célébrons ma béatitude certifiée par la publication du troisième rapport sur le Bonheur Dans le Monde, une édude menée par le SDSN (Sustainable Development Solutions Network) et également rédigée par John Helliwell de l’Université canadienne UBC (University of British Columbia), et Richard Layard, de la London School of Economics.
Que découvre-t-on dans cette très scientifique étude remplie de courbes et de diagrammes en branches ? Eh bien, on apprend qu’en l’an de grâce 2015 la Suisse est devenue officiellement le pays le plus heureux au monde. Rien que ça ! Boum ! Que tous les autres malheureux habitants de notre petite planète se consolent en consultant ce document qui établit  le classement général du championnat du monde de la félicité (p.26-28) ainsi que sa cartographie détaillée. (p.20)

Après nous être rhabillés, les lutins et moi poursuivons notre course folle vers la cabane d’Heidi là-haut sur la montagne. En chemin nous croisons Bambi. Hors d’haleine, je parviens à lui dire dans un souffle :
– Bambi, aujourd’hui, c’est officiel, toi, moi et eux, nous sommes le bonheur.
Il me regarde. Il tremble et son beau regard profond se brouille. Il murmure :
– Toi et moi ?
Je m’approche, j’avance la main qui frôle son museau velouté. Il se jette sur moi et nos corps s’emmêlent. Cette étreinte subite nous conduit très vite jusqu’au bord de l’extase. Quand soudain, une interrogation se forme, un questionnement naît dans mon esprit  qui vient figer nos transports et interrompre mes élans.
– Dis-donc Bambi, c’est quoi le bonheur au juste ?
– Facile, le bonheur c’est dans trente secondes, quand tu kiffes ta race au point de n’être plus qu’un long frisson.
– Ok, d’accord, mais comment tu fais pour mesurer, hein ? Tu ouvres la bouche et tu dis trente-trois ? Tu regardes la couleur des amygdales ? Tu prends ta température rectale ?
Bambi me regarde consterné.
– Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de mesurer le bonheur. Le bonheur est là. Il nous tend les bras. Reprenons nos ébats. Ah oui, prends-moi par là.

À l’heure de la cigarette, nous sommes étendus Bambi, moi et cette question qui me taraude les intérieurs. N’y tenant plus, j’appelle John Helliwell et Richard Laylard : messieurs, bonjour, c’est au sujet du bonheur. Sortez vos instruments  et mesurez-moi sur le champ. Qu’on m’ausculte, qu’on m’examine, je voudrais savoir combien nous sommes heureux. La conversation s’engage, remplie de considérations techniques qui pourraient lasser le lecteur et que je résumerai ainsi : en gros, une nation riche, en bonne santé, bien gaulée en matière d’infrastructures et si possible pas trop corrompue est plus heureuse qu’une nation pauvre, ravagée par le choléra, les tremblements de terre, les guerres civiles ou la pratique généralisée de l’enveloppe fourrée à la dinde aux marrons.
Donc, si, dans un grand bol, vous mélangez trois pièces de monnaie à une mesure de vitamines B, C, D et que vous ajoutez une pincée d’éthique et de commerce équitable, vous obtenez une belle motte de bonheur frais que vous pourrez ensuite étendre tous les matins sur votre épiderme pour sublimer l’éclat évanescent de votre teint scandinave.

Je relève les yeux et Bambi est là, alangui et offert, ses beaux yeux bruns qui se noient dans le clair-obscur de la clairière. Je sors les couverts, la nappe et le petit pot de beurre. Allez, faut retourner au charbon, ne pas mollir, ne pas faiblir. Allons, enfants de la patrie, tous ensemble, marchons  vers l’extase collective !
Puisse l’année prochaine notre belle bannière flotter à nouveau sur la première marche du podium qui consacre l’avènement du bonheur reconstitué par ordinateur.

Le nom de l’oiseau

Un oiseau chante, invisible, dans l’arbre derrière le balcon.

Un oiseau chante dont je ne connais pas le nom, pas plus que le chant, non. Je n’y connais rien d’ailleurs, ni en oiseaux, ni en arbres, ni en fleurs, je n’y connais rien en printemps. Il est caché dans le feuillage, il vocalise, il fait ses gammes et le silence suspendu entre ses trilles rend un son léger et cristallin.

Un oiseau chante dans le jardin qui verdoie, s’étire et se déploie, vert tendre, pomme et vert de soie, vert de menthe fraîche, vert acidulé au parfum de fleurs sucrées, vert de miel et de rosée.

C’est peut-être un rossignol, pourquoi pas, ou alors, un rouge-gorge, une fauvette des jardins, une alouette pispolette ou une bergeronnette printanière, après tout, c’est le printemps, mais moi je ne sais pas.
Je ne veux pas savoir.
Je ferme les yeux.
Le soir tombe et le silence se fait.
Le vent glisse entre les feuilles et siffle doucement.

Deux gouttes explosent et ça fait clac. Claclac. Claclaclac. La pluie murmure, la pluie grésille, les feuilles s’étirent et se délient sous la caresse amoureuse de l’eau qui frappe de mille mains, mille pattes, mille doigts légers qui effleurent la peau délicate du monde qui vient.

384’000 kilomètres

Le drame de ce monde, c’est le manque d’acheteurs.

Prenez l’automobile : les usines recouvrent des hectares de terre autrefois agricole. La main d’œuvre foisonne. Nous disposons aujourd’hui d’un réseau autoroutier de première bourre où nous pouvons passer de zéro à cent à l’heure sans dérager d’un millmètre l’ordonnancement impeccable de notre brushing élagué par ordinateur.

Des siècles de civilisation, la découverte de la roue, du moteur, de la courroie de transmission. L’invention de la chaîne de production. La poussière volage domptée, policée, compactée, aplatie sous une lame épaisse de goudron visqueux. Des milliers d’années de recherche pour aboutir à quatre roues propulsées par une armée de chevaux-vapeur montés sur des jantes en alliage léger plutôt que sur des sabots de plomb. Pare-brise en verre feuilleté que le choc d’un caillou n’étoile plus d’une toile d’araignée. Sièges chauffants recouverts de cuir Conolly pleine fleur. Vide-poches pour celles et ceux qui veulent marcher léger. Écrans plats et climatisation à tous les étages.

Des millions d’heures de travail pour arriver à ce morne constat : aujourd’hui l’automobile est là mais pas le conducteur. Le drapeau noir flotte sur les usines. À l’intérieur, quelques squelettes métalliques sont accrochés par les pieds aux crochets des chaines de montage. Le personnel est en réunion avec la direction. L’heure tourne, qui est grave. Le temps passe, qui ne fait rien à l’affaire. L’univers de l’automobile manque de conducteurs. Et si on offrait un permis de conduire à tous les enfants à partir de huit ans ? Et les Chinois, alors oui, les Chinois ? Que chaque Chinois achète une voiture et nous serons tirés d’affaire. Et tous les pays d’Afrique ? Est-ce qu’on y pense à tous ces pays qu’on méprise mais qui pourraient dans un avenir très proche être décorés par nos concessions automobiles, subjugués par nos offres spéciales de leasing à 0.5 pour cent remboursable en 192 mensualités avec kilométrage illimité et jeux de tapis personnalisés ? Il est là, le secret de la croissance, dans ce gisement de population, ce minerai vierge qui attend béant le long baiser goulu de la foreuse. Alors enfin, on construit des usines partout dans le monde et c’est le début d’un nouvel âge d’or : tous ces nouveaux conducteurs ont besoin d’essence, de routes, de parkings immenses où aller regarder passer les dimanches, en famille, en léchant leurs doigts luisants du sang douceâtre qui gorge le ventre mou de leurs hamburgers. Les chaines de montage tournent à plein régime et le prix de la baguette à presque doublé. À la bourse les valeurs automobilistes atteignent des niveaux jamais égalés. Nous sommes enfin sortis du tunnel, les affaires reprennent et l’argent revient. Le monde exulte, c’est la reprise, c’est bon pour l’emploi et ça fait rire l’économie.

Un jour pas si lointain, toutes les autoroutes de la terre ne suffisent plus à contenir 7 milliards d’automobiles. Pris dans les bouchons, les conducteurs s’irritent de ne plus pouvoir bouffer du kilomètre. Une rumeur sourde monte du fog poisseux où ils sont à jamais englués. Les conducteurs se réunissent en associations de conducteurs. Ils rédigent une charte où sont inscrits leurs droits, surtout le premier : « Chaque conducteur a le droit de rouler. » Alors, tous les conducteurs roulent vers la capitale. Le gouvernement se réunit en toute hâte. Il déroule un plan rouge, vert ou bleu. Sur la carte routière, chaque croisement est un point noir, chaque carrefour une zone d’engorgement. Dehors, on entend déjà les klaxons de 7 milliards d’automobiles qui s’approchent lentement. Il faut trouver une solution ici et maintenant. C’est alors qu’une main se lève et qu’un petit bonhomme tout gris prend la parole.

« Monsieur Le Président, que penseriez-vous d’une autoroute de trois-cent quatre-vingt mille kilomètres aller et tout autant au retour ? Il y aurait là, je crois, de quoi retrouver la croissance et régler tous nos problèmes de trafic : 384’000 kilomètres de péages et de relais autoroutiers, vous imaginez le marché ? »

Monsieur Le Président demande à ses conseillers de faire un rapide calcul.
Monsieur Le Président sourit.
Monsieur Le Président fait construire une autoroute qui relie la terre à la lune.