Ma main amie

 

Laisse aller ta main, laisse, ne réfléchis pas.

Ferme les yeux. Ferme-les, ne pense pas. Ne pense plus aux ombres et aux volumes. Ne dissèque pas ce corps en muscles et en os. N’écris pas ces trois plans que tu ne suivras pas. Ta main, elle, ne réfléchit pas. Ta main va. Elle commence d’un côté de la toile, pas besoin de cadre, elle sait où elle va.

Ta main.

Trace un trait qu’elle corrige d’un revers du petit doigt, qu’elle reprend, en plus souple, en plus noir, qu’elle transforme en courbe, d’un geste nerveux et souple à la fois, qu’elle estompe encore. Qu’elle reprend. Retouche. Reformule. Suit un chemin invisible sur la surface lisse et blanche, petit à petit, au fur et à mesure, la tranche de la paume qui crisse sur la surface, brouille le trait tracé au frais, étale la poudre noire qui remplit les contours d’ombres involontaires.

Oublie l’apprentissage, les échecs et les peurs. Tes années passées que tu comptes, effaré, tes années passées sont un trésor. Elles vivent en toi, profondes et silencieuses, elles sont ton tour de main quand tu fais tourner tes phrases, elles sont tes points de fuite ou tes ombres portées. Le reflet toujours un peu plus pâle et qui s’évanouit. La ligne de symétrie. Chaque année, chaque jour, chaque heure passée sur le métier à écrire ou à dessiner, chaque seconde est là, vivante, vibrante et prête à l’emploi.

Ta main le sait. Elle n’a plus besoin de toi.

Les hommes du supermarché

J’entasse, systématique.

D’abord les produits lourds. Les produits emballés. Au fond. Les pâtes. Le riz. Tout ce qui est en boîte. Tout ce qui est rigide. Tout ce qui ne se déforme pas. Au fond. Ensuite, les fromages à pâte dure. Les yaourts. Le pain. Les pains. Six ou sept. Après, les légumes plus costauds, poivrons, brocolis, carottes, courgettes. Au-dessus, les fruits qui résistent aux chocs. Ensuite, sur le tapis, arrivent, suivant la saison, fraises, framboises, mûres, mangues, abricots, pêches, chair juteuses et peaux délicates juste à même de supporter le poids léger d’une laitue pommée ou frisée, ça dépend du moment, de l’envie et de l’appétit des enfants.

Sur le ruban, la salade arrive toujours en dernier. La salade, c’est fragile, vous comprenez.

Dans mon caddy, quatre sacs remplis à ras bord et non madame, je n’ai toujours pas ma carte de fidélité. C’est au moment de payer que j’y pense maintenant, chaque fois depuis quelques semaines, depuis ces deux colonnes écrites d’une main de femme à la dernière page d’un hebdomadaire que je lis depuis longtemps.
Deux colonnes.
Qui peuvent être futiles ou profondes. Deux colonnes pour raconter un fragment de vie, une histoire, un étonnement. Deux colonnes pour s’emporter, rire ou s’émerveiller. Deux colonnes agiles, aérées, aussi légères que l’air du temps.

Ces deux colonnes que je relis dans ma tête. Chaque semaine. Depuis quelque temps. À chaque fois que je paie mon dû à la caisse du supermarché.
Deux colonnes où elle parle des hommes. Les hommes. Les hommes qui font les courses. Les hommes s’égarent dans les allées. Les hommes ne savent pas où est le beurre et ne trouvent pas le jambon. Avec leur liste, les  hommes auraient besoin d’un plan. Les hommes handicapés de la tomate ou du stick de poisson. Constructeurs de navettes spatiales mais infoutus de faire la différence entre lait entier et lait écrémé. Les hommes, enfin, qui congestionnent, qui forment à la caisse un goulet d’étranglement, parce que les hommes justement, les hommes passent mille ans à ranger une brique de lait rectangulaire dans le ventre rétif d’un cabas à demi ouvert.
J’y pense maintenant, chaque fois que je passe à la caisse, chaque fois que je remplis mes sacs, le plus systématiquement possible, le plus rapidement possible, mes quatre ou cinq sacs, pour la semaine, pour mes deux garçons et moi, depuis dix ou douze ans.
Quatre ou cinq sacs remplissent un frigidaire et vendredi prochain, il n’en restera plus rien.

Je ne sais pas pourquoi ce texte m’a pincé jusqu’au sang. Peut-être parce que j’aime bien la femme qui écrit ces deux colonnes, son écriture, son regard amusé, elle est à la fois drôle et pertinente, malicieuse et intelligente et je crois que c’est ce qui m’a troublé. Elle était certainement pressée, en retard, et il y avait ce type à la caisse, ce type maladroit et lent, cet enfoiré, mais qu’est-ce qu’il fait purée ? Il prend son paquet de pâtes, voilààà, comme çaaaa. C’est bien. Maintenant, tu essaies de les mettre dans le sac. Mais d’abord, banane, il faut le déplier, le sac ! Maintenant, dépose le paquet de pâtes. Et le sac ! Tiens-le à deux mains ! Enfoiré ! Ah le con. Il ne va jamais y arriver. Il faut lui donner un mode d’emploi, faire venir le service clients. Cinq heures trente-cinq, je ne vais jamais y arriver. Mais bouge ton cul, enculé !
L’enculé bouge son cul. Lentement. Elle est au bord de l’altercation et puis non, finalement. Elle attendra sagement qu’il dégage, ce qu’il finit par faire, à regret, on dirait.

Le soir venu, il faut que ça sorte et elle écrit d’un jet. D’un cri, elle dit : « Les hommes sont. Les hommes font. » Elle est encore sur des charbons ardents. Mais le lendemain ?  Ou le surlendemain ? Elle a eu le temps de faire d’autres courses, de voir d’autres hommes. Elle a eu le temps de se reprendre, de relire le texte au calme, à tête reposée.

Les hommes sont. Les hommes font. Les hommes donc et moi, en négatif, je lis : « Les femmes sont. Les femmes font. »

J’ai toujours trouvé ça normal, mais, pour la première fois de ma vie, j’ai envie de revendiquer mon statut d’homme ménager, coursier, cuisinier, lavandier et repasseur. D’un seul coup, je hisse le grand pavois. Je m’assieds au sommet du grand mât. « Oyez, oyez braves gens, voyez ici le repasseur ! » Ça vous la coupe hein ! Repasseur, c’est très fort, encore plus fort qu’homme-élastique ou homme-canon. Repasseur, c’est l’homme bionique : passez Superman, Spiderman et Batman à la centrifugeuse, faites revenir le jus, laissez refroidir, incorporez les blancs d’oeuf battus en neige, déposez dans un moule chemisé et vous obtenez Ultraman : l’homme qui chasse et qui repasse.

Mais qu’est-ce que je raconte ? Je perds la tête ou quoi ? Le fer à repasser n’a pas de sexe. Il a juste besoin d’électricité.

On raconte vraiment n’importe quoi quand on est énervé.

Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier, la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre entier et suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.

Un jour mes mains

J’appuie sur les pédales. Il me reste cent, cent cinquante mètres pour rejoindre ce trou percé dans la paroi où éclate l’ardoise au soleil.

J’appuie sur les pédales et je reste collé. Collé au goudron qui fond, à la route qui monte vers l’entée du tunnel que je ne franchirai jamais. Je vais m’arrêter là, au bord de la falaise. M’asseoir sur un croc de béton coulé sur le rebord de cette route de montagne pour marquer la limite du monde suspendu. Poser mes fesses sur le rebord du vide. Refroidir. Reprendre mon souffle. Boire un peu d’eau.

Il fait trop chaud. L’air liquéfié fait onduler le paysage et les sapins font des vagues. J’avais dit que j’allais m’arrêter, mais non ! Suprise, mes jambes ! Papa ne s’arrêtera pas. Papa continue, mes cuisses. Eh oui, c’est comme ça. Il ne faut pas se fier à ces deux hémisphères déliquescents qui fondent comme un morceau de Gruyère – sans trou, le Gruyère ! – enfermé dans la cage d’un micro-ondes. Eh oui, mes mollets chéris, même si le souffle me manque et même si je vais probablement vomir sous peu, il est hors de question de s’arrêter, je disais ça juste pour rire, maintenant continuez à tourner !

Dans le tunnel il faisait frais. Ensuite, j’ai zigzagué jusqu’au barrage et je me suis assis à son extrémité. En face de moi le cirque des montagnes reprenait des couleurs au gré de la course des nuages. J’ai bu un peu d’eau, doucement, pour que ça descende sans remonter. Deux promeneurs m’ont demandé leur chemin. Je leur ai répondu que oui, sans doute, leur chemin passerait par là.

Mon chemin, je le connais si bien et pourtant. Chaque année, quelqu’un en modifie le profil, ajoute un virage, quelques degrés à la pente et à la température qui ne cesse d’augmenter. Un jour, il faudra mettre pied à terre. Un jour, il faudra laisser le vélo. Un jour il faudra rester en plaine, marcher à l’ombre et à plat. Un jour, il faudra une canne et le jour où mes jambes ne voudront plus marcher, je resterai assis à contempler la marche des nuages.

Il me restera mes mains pour écrire des voyages.

Un jour mes mains interrompront leur course légère et j’espère de toutes mes forces que ce jour-là, je ne serai plus là.

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Même si

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise.

Même si les vacances
Allongent les plages
Et déroulent une bande de peau turquoise
Sur le dos blanc des nuages,
Allongée sur un coude,
Indolente,
Liane souple et sinueuse,
La mort lente.
Même au fond de l’été.

Sous la résille des arbres immenses
Qui quadrille la courbe du soleil
Du petit matin au crépuscule
Et jusqu’au cœur des nuits blondes,
La mort pâle.
Même si l’ambre solaire
Fait briller les murs de l’année scolaire.

Même si les vacances,
Les plages,
Et le ciel de l’eau turquoise,
Liane souple et nonchalante,
La mort se love autour d’un nœud coulant.

Les enfants jouent, il fait si beau.
L’été coule au fond d’un bateau.
D’un coup sec, la liane claque, la mort se tend.
Ses anneaux glissent, resserrent d’un cran
La longue étreinte du nœud coulant.

Il fait trop chaud encore.
Alors, lisse et luisante, la mort,
La mort se détend.
Reprend son sac et sa serviette,
Remonte dans sa chambre
Ferme la porte et les volets.

Allongée dans le noir,
La mort
S’endort,
En attendant le soir.

L’agneau à la méduse

En novembre 2014 Ruby franchit les portes de l’abattoir et c’est la fin.
Ensuite, on la transforme en ragoût, filets et côtelettes, une gousse d’ail et un peu de romarin. En matière d’accompagnement, je suggérerais un Côte de Baune-Villages encore assez vif pour faire la course avec l’agneau.
Les végétariens pourront se contenter de notre galette de sésame sur son lit de verdure. Ils boiront de l’eau minérale et ils auront mille fois raison. En accompagnement avec Ruby, ce n’est pas un vin rubis qu’il eut fallu choisir.
Non.
Mauvaise réponse.
La solution était un Entre-Deux-Mers sec et surfant sur l’iode de la vague remplie de poissons. Ou de fruits de mer, c’est selon la saison. En Asie, on sèche la méduse. On la découpe ensuite en très fine lamelles qui retrouvent leur souplesse originelle lorsqu’on les plonge dans un bain de bouillon.

Avec Ruby, la gastronomie fait une embardée, un triple toe loop et deux tonneaux avant de s’immobiliser, les roues à l’envers et les quatre fers en l’air.  En réalité, Ruby est une agnelle chargée jusqu’au garrot de protéines de méduses. Ruby, herbivore amphibie dont on a un jour perdu la trace et qui a été vendue à un boucher quelque part, en Île-de-France, on n’a pas retenu le nom du boucher. Franciliennes, Franciliens, prenez garde, peut-être qu’un jour, en plus de favoriser votre transit intestinal, votre carré d’agneau vous fera pousser des palmes.

Alors, c’est la panique ! Alarme ! Plan rouge vert ou bleu ! Indignation majuscule. Comment a-t-on pu laisser s’échapper ce poulpe à quatre pattes ? Qui l’a acheté ? Et surtout, qui l’a mangé ? Pendant que l’enquête suit son cours et que les plus hautes autorités judiciaires et administratives se concertent pour définir les modalités d’une action concertée en vue de l’organisation d’une conférence de presse impliquant tous les acteurs impliqués, il y a quand même un truc qui me chiffonne et que j’ose à peine mentionner :
Qui a eu l’idée de l’agnelle-méduse et pour faire quoi ?
Et pourquoi pas un cheval-serpent ou un canard-éléphant ? Et si mariait la pieuvre au poussin, vous imaginez un peu le progrès : 8 cuisses sur chaque poulet !

Et si on essayait l’homme-rat de laboratoire, un jour comme ça, juste pour voir ?

Des pierres qui roulent

Tu vois un chemin sur ta droite et tu te dis pourquoi pas.

Tu sais bien que c’est habituellement là que les ennuis commencent mais c’est plus fort que toi. Devant toi la route asphalte monte en pente régulière et dans trois quarts d’heure tu seras arrivé en haut, au départ du télésiège abandonné en été. En contrebas, tu pourras t’enfiler dans une fine saillie pratiquée dans les sapins et tu suivras le chemin étroit au bord du fil de l’eau. Les racines voudront faire glisser les roues de ton vélo. Mais toi, pas bête, tu mettras le pied à terre dans les passages délicats. Parce que le bain dans l’onde glacée, les quatre fers en l’air et les pieds coincés dans les pédales, tu connais déjà, bougre d’imbécile. Counifle. Idiot.
Le franchissement du gué à plat-ventre, ça aussi, tu as déjà donné. L’immersion dans les cours d’eaux alpins et glacés, une main sur la bicyclette, l’autre qui empêche le sac de couler, tu connais ça très bien. Trempage rapide à dix, douze degrés, récupération du matériel et des esprits égarés, l’home se redresse. Il sort de l’eau. Il est tout mouillé. Son vélo à la main, il retrouve la terre ferme et laisse une trace humide sur le chemin de pierre. Il a froid. Il se dirige vers une petite étable en bois. Il en fait le tour. Personne. Il a froid. Personne, vraiment. Alors, il retire son maillot. Ses chaussettes. Son cuissard. Pour dire les choses comme elles sont, le voilà luisant et nu sous le soleil qui peine à réchauffer ses vieux os détrempés. Il essore. Il attend, sobrement vêtu d’un coupe-vent épargné par la subite montée des eaux.

Alors, c’est sûr qu’on ne t’y reprendra pas.

Mais quand même.

Ce petit chemin sur ta droite, on dirait qu’il monte tout droit vers le ciel.

Tu descends de ton vélo et tu t’engages en te disant que tout ce qui se monte se descend.
Vingt minutes plus tard tu t’accroches aux arbustes rares qui font une haie entre l’étroite coulée de rocaille. Ton vélo sur l’épaule, tu sues, tu pestes et tu jures à voix haute, puisque dans cette paroi où les mélèzes s’accrochent avec peine, personne, vraiment personne ne t’entend. Il fait au moins cinquante degrés dans cette fournaise. Surchauffée, la caillasse se dérobe sous mes pas. Je me retourne. Derrière moi le chemin descend en pente presque verticale, qui me happera en hurlant de rire, si jamais l’idée me venait redescendre, mon fidèle destrier sous le bras. Donc, montons, ducon, montons. Le port altier et la bicyclette à bout de bras. Si tu la lâches, c’est sûr, jamais tu ne la retrouveras. La pente augmente encore de quelques degrés. Mais quel est l’ancêtre décérébré qui a eu l’idée de tracer dans cette forêt un chemin au profil vertical ? Et pourquoi l’avoir recouvert de pierres qui roulent ? Ho, les anciens, je vous parle, c’était quoi l’idée, ici, hein ? Énuquer l’écureuil ou estropier le chamois ? Mais moi, je n’ai pas de queue gonflable que je pourrais déployer pour amortir ma chute et je n’ai que deux pieds. Deux pieds. Et un vélo qui se demande bien ce qu’il fait là, sur ce sentier si abrupt que même une chèvre refuserait de fouler.

Mon cadre sur le dos, penché à l’horizontale, je grimpe en suant sang et eau. Personne dans la montée pour m’essuyer le visage. Le Golgotha, tu parles c’était une rigolade, de la gnognotte, une petite promenade de santé : rien qu’à la vue de cette pente, Jésus aurait posé sa croix. Plus jamais, qu’on se le dise, plus jamais je ne sortirai du parcours officiel, du parcours balisé, connu et reconnu. Plus jamais, vous m’entendez ! Le peu d’air qui me reste, je l’expulse avec force pour effrayer les oiseaux en braillant tous leurs noms.

Je fais une pause. Je reprends mon souffle. Je repars. Un pas en avant et deux en arrière. Une source venue d’on ne sait d’où à le bon goût de lisser les cailloux. Peut-être qu’ensuite il va se mettre à neiger ? Mais non, d’un seul coup devant moi la tranchée s’efface, la diagonale se casse et il n’y a plus rien à grimper. Le chemin s’étire, s’allonge, s’enfile en silence dans une fente couleur sapin.
Par terre les cailloux sont mangés par la mousse. À cent mètres coule un petit bassin.
Je m’assieds.
Je remplis ma gourde.
Je prends de l’eau dans le creux de la main.
Un peu plus haut, je vois le toit d’un chalet.
L’ombre verte me recouvre.
Je retire mes chaussures.
Le ciel est vert, il fait si beau.

Je ferme les yeux. Les pieds dans l’eau.

Le fil qui danse

 

Un silex effilé,
Une pyramide,
L’empreinte colorée de deux mains déployées,
L’arc manquant d’un aqueduc,
Une ballerine,
Les fleurs du mal,

Et Rembrandt sous son bonnet de nuit.

Toutes les traces éparses qui tracent un chemin compliqué dans la poussière du temps, s’arrêtent  juste sous nos pieds, traversent le dur de nos semelles, la plante de nos pieds, remontent le long des artères qui parcourent nos cœurs, nos têtes, nos mains et les transforment en gestes lumineux qui éclairent une fraction de seconde les derniers recoins sombres de la grotte où nous grelottons, apeurés et perdus, dans l’attente d’un petit moment de grâce absolue.

Les arabesques et les pas chassés. La feuille blanche. Le bruit du clavier. La mer qu’on fait danser. La couleur. Une mouche de crème fraîche sur une framboise carmin. Une goutte de parfum. Un profil d’escarpin. Le vent pris dans la course d’une robe en été.

Toute la grâce contenue dans nos âmes suspendues à la beauté du monde par un fil si fragile qu’il ne cesse de se casser.

La journée mondiale de mes fesses

Si vous prévoyez de sortir de chez vous au matin 13 janvier, vous pourrez braver les frimas en slip pour célébrer les mérites de la journée mondiale sans pantalon. Une fois de retour dans votre hôtel particulier, les genoux bleuis par le froid, vous vous réjouirez à la perspective de l’embrasement programmé de votre libido, huit jours plus tard, à l’occasion de la journée internationale des câlins.

On voit bien là combien l’institut chargé de la planification des journées mondiales se préoccupe du bon ordonnancement de la séquence de nos émotions.

Donc, le 21 janvier, ce ne sont qu’effusions, mélangeages, abouchages, voir tripotages pour les sujets les plus tactiles. L’augmentation de la température interne fait reluire une fine zone en triangle entre les lèvres et les narines là où habituellement on trouve une moustache. Les corps se collent aux corps. La vue se brouille. On perd pied. Les bustes se penchent et ils basculent, mais où va-t-on ? Eh bien nulle part, petits fripons. Et d’abord qui vous a dit d’y aller ? Défaites-moi sur le champ ces fougueuses étreintes ! Que vos émois se figent ! Que vos mains quittent ces peaux étrangères pour aller se terrer au plus profond de vos poches ! Plongez vos ardeurs dans un bain froid et laissez-les mariner jusqu’au mois de décembre. Le 21 pour être précis. Là vous pourrez enfin lâcher les chevaux, aller jusqu’au bout des choses et de multiples fois, la journée mondiale de l’orgasme a été créée exprès pour ça.

Que grâces soient rendues aux créateurs de tous ces jalons placés dans notre année solaire qui stoppent le cours des jours ordinaires et réveillent nos consciences anesthésiées par l’apparition fortuite d’une parcelle de sein sur un fond de tapis rouge ou la greffe d’un postérieur callipyge sur les fesses étiques de Miss téléréalité. Il faut nous extraire de cette fange. Prenons de la hauteur. Offrons à notre esprit la nourriture qui lui convient et célébrons comme il convient la Journée Européenne de la glace artisanale, le 24 mars prochain.

Le rideau de graisse

Bientôt, nous serons tous très gros.

Très très gros. Lourds, massifs et rebondis. Obèses pour tout dire, obèses à un point où chaque habitation sera munie d’un palan. Nous serons treuillés pour manger, treuillés pour sortir, treuillés pour rentrer. Nous passerons nos vies suspendus par des harnais aux crochets des grues et petit à petit nos pieds disparaîtront. Il nous restera juste une petite boule au-dessous des chevilles, une boule grosse comme le poing pour se souvenir qu’un jour nous avons su marcher.

Un jour, les grues cèderont sous le poids de nos quintaux et nous serons coincés.
Prisonniers de nos panses qui peu à peu recouvriront nos jambes et mangeront nos bras. Assis, nous ressemblerons à des poires immenses et petit à petit nos ventres rempliront nos maisons, feront sauter nos portes, éclater nos fenêtres pour se répandre sur les routes et sous les ponts. Ils se déverseront dans le lit des rivières, ils rempliront les vallées et les mers, combleront les fosses noires des océans.

Nos ventres.
Arrivés à la lisière des déserts, ils glisseront sans effort sur les premiers mètres de sable surchauffé. Une odeur de friture rance remplira l’air. Sur le bord mouvant de la marée de nos ventres, on verra se former une auréole sombre qui ira en s’élargissant. En fondant, ils formeront une flaque d’huile brillante que le sable assoiffé boira goulûment. À longs traits. Inlassablement. Jusqu’à ce que disparaisse la dernière trace luisante de la dernière tache de graisse.
Et lorsque le désert nous aura épongés, apparaîtront dans les ondulations de l’air incandescent les silhouettes floues, étiques et haves de tous les peuples oubliés que nous avons enfermés derrière notre rideau de graisse.

Les longs corps efflanqués des derniers êtres humains encore pourvus de pieds.


Selon des chiffres diffusés par l’Organisation Mondiale de la Santé plus d’1,9 milliard d’adultes étaient en surpoids en 2014 dans le monde, dont plus de 600 millions d’obèses.
D’après l’OMS, la prévalence de l’obésité a plus que doublé au niveau mondial entre 1980 et 2014.