Le fil qui danse

 

Un silex effilé,
Une pyramide,
L’empreinte colorée de deux mains déployées,
L’arc manquant d’un aqueduc,
Une ballerine,
Les fleurs du mal,

Et Rembrandt sous son bonnet de nuit.

Toutes les traces éparses qui tracent un chemin compliqué dans la poussière du temps, s’arrêtent  juste sous nos pieds, traversent le dur de nos semelles, la plante de nos pieds, remontent le long des artères qui parcourent nos cœurs, nos têtes, nos mains et les transforment en gestes lumineux qui éclairent une fraction de seconde les derniers recoins sombres de la grotte où nous grelottons, apeurés et perdus, dans l’attente d’un petit moment de grâce absolue.

Les arabesques et les pas chassés. La feuille blanche. Le bruit du clavier. La mer qu’on fait danser. La couleur. Une mouche de crème fraîche sur une framboise carmin. Une goutte de parfum. Un profil d’escarpin. Le vent pris dans la course d’une robe en été.

Toute la grâce contenue dans nos âmes suspendues à la beauté du monde par un fil si fragile qu’il ne cesse de se casser.

La journée mondiale de mes fesses

Si vous prévoyez de sortir de chez vous au matin 13 janvier, vous pourrez braver les frimas en slip pour célébrer les mérites de la journée mondiale sans pantalon. Une fois de retour dans votre hôtel particulier, les genoux bleuis par le froid, vous vous réjouirez à la perspective de l’embrasement programmé de votre libido, huit jours plus tard, à l’occasion de la journée internationale des câlins.

On voit bien là combien l’institut chargé de la planification des journées mondiales se préoccupe du bon ordonnancement de la séquence de nos émotions.

Donc, le 21 janvier, ce ne sont qu’effusions, mélangeages, abouchages, voir tripotages pour les sujets les plus tactiles. L’augmentation de la température interne fait reluire une fine zone en triangle entre les lèvres et les narines là où habituellement on trouve une moustache. Les corps se collent aux corps. La vue se brouille. On perd pied. Les bustes se penchent et ils basculent, mais où va-t-on ? Eh bien nulle part, petits fripons. Et d’abord qui vous a dit d’y aller ? Défaites-moi sur le champ ces fougueuses étreintes ! Que vos émois se figent ! Que vos mains quittent ces peaux étrangères pour aller se terrer au plus profond de vos poches ! Plongez vos ardeurs dans un bain froid et laissez-les mariner jusqu’au mois de décembre. Le 21 pour être précis. Là vous pourrez enfin lâcher les chevaux, aller jusqu’au bout des choses et de multiples fois, la journée mondiale de l’orgasme a été créée exprès pour ça.

Que grâces soient rendues aux créateurs de tous ces jalons placés dans notre année solaire qui stoppent le cours des jours ordinaires et réveillent nos consciences anesthésiées par l’apparition fortuite d’une parcelle de sein sur un fond de tapis rouge ou la greffe d’un postérieur callipyge sur les fesses étiques de Miss téléréalité. Il faut nous extraire de cette fange. Prenons de la hauteur. Offrons à notre esprit la nourriture qui lui convient et célébrons comme il convient la Journée Européenne de la glace artisanale, le 24 mars prochain.

Le rideau de graisse

Bientôt, nous serons tous très gros.

Très très gros. Lourds, massifs et rebondis. Obèses pour tout dire, obèses à un point où chaque habitation sera munie d’un palan. Nous serons treuillés pour manger, treuillés pour sortir, treuillés pour rentrer. Nous passerons nos vies suspendus par des harnais aux crochets des grues et petit à petit nos pieds disparaîtront. Il nous restera juste une petite boule au-dessous des chevilles, une boule grosse comme le poing pour se souvenir qu’un jour nous avons su marcher.

Un jour, les grues cèderont sous le poids de nos quintaux et nous serons coincés.
Prisonniers de nos panses qui peu à peu recouvriront nos jambes et mangeront nos bras. Assis, nous ressemblerons à des poires immenses et petit à petit nos ventres rempliront nos maisons, feront sauter nos portes, éclater nos fenêtres pour se répandre sur les routes et sous les ponts. Ils se déverseront dans le lit des rivières, ils rempliront les vallées et les mers, combleront les fosses noires des océans.

Nos ventres.
Arrivés à la lisière des déserts, ils glisseront sans effort sur les premiers mètres de sable surchauffé. Une odeur de friture rance remplira l’air. Sur le bord mouvant de la marée de nos ventres, on verra se former une auréole sombre qui ira en s’élargissant. En fondant, ils formeront une flaque d’huile brillante que le sable assoiffé boira goulûment. À longs traits. Inlassablement. Jusqu’à ce que disparaisse la dernière trace luisante de la dernière tache de graisse.
Et lorsque le désert nous aura épongés, apparaîtront dans les ondulations de l’air incandescent les silhouettes floues, étiques et haves de tous les peuples oubliés que nous avons enfermés derrière notre rideau de graisse.

Les longs corps efflanqués des derniers êtres humains encore pourvus de pieds.


Selon des chiffres diffusés par l’Organisation Mondiale de la Santé plus d’1,9 milliard d’adultes étaient en surpoids en 2014 dans le monde, dont plus de 600 millions d’obèses.
D’après l’OMS, la prévalence de l’obésité a plus que doublé au niveau mondial entre 1980 et 2014.

Après l’amour avec Bambi

Une voix dans l’oreillette m’apprend à l’instant que je suis heureux.

L’allégresse me saisit à bras le corps. Je cours, je bondis et je vole.
Je sème des fleurs partout. Les papillons se posent en riant sur mon nez mutin. Viens, toi, petit mouton frisé, allons nous abreuver dans le courant d’une onde pure !  Venez, amis lutins, courons avertir Heidi ! Chantons et dansons la vie ! Roulons-nous tout nus dans ces pousses de trèfle tendre que le printemps complice a éparpillées sur le doux drapé de mousse qui garnit les sous-bois.
Esbaudissons-nous !
Exultons !
Célébrons ma béatitude certifiée par la publication du troisième rapport sur le Bonheur Dans le Monde, une édude menée par le SDSN (Sustainable Development Solutions Network) et également rédigée par John Helliwell de l’Université canadienne UBC (University of British Columbia), et Richard Layard, de la London School of Economics.
Que découvre-t-on dans cette très scientifique étude remplie de courbes et de diagrammes en branches ? Eh bien, on apprend qu’en l’an de grâce 2015 la Suisse est devenue officiellement le pays le plus heureux au monde. Rien que ça ! Boum ! Que tous les autres malheureux habitants de notre petite planète se consolent en consultant ce document qui établit  le classement général du championnat du monde de la félicité (p.26-28) ainsi que sa cartographie détaillée. (p.20)

Après nous être rhabillés, les lutins et moi poursuivons notre course folle vers la cabane d’Heidi là-haut sur la montagne. En chemin nous croisons Bambi. Hors d’haleine, je parviens à lui dire dans un souffle :
– Bambi, aujourd’hui, c’est officiel, toi, moi et eux, nous sommes le bonheur.
Il me regarde. Il tremble et son beau regard profond se brouille. Il murmure :
– Toi et moi ?
Je m’approche, j’avance la main qui frôle son museau velouté. Il se jette sur moi et nos corps s’emmêlent. Cette étreinte subite nous conduit très vite jusqu’au bord de l’extase. Quand soudain, une interrogation se forme, un questionnement naît dans mon esprit  qui vient figer nos transports et interrompre mes élans.
– Dis-donc Bambi, c’est quoi le bonheur au juste ?
– Facile, le bonheur c’est dans trente secondes, quand tu kiffes ta race au point de n’être plus qu’un long frisson.
– Ok, d’accord, mais comment tu fais pour mesurer, hein ? Tu ouvres la bouche et tu dis trente-trois ? Tu regardes la couleur des amygdales ? Tu prends ta température rectale ?
Bambi me regarde consterné.
– Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de mesurer le bonheur. Le bonheur est là. Il nous tend les bras. Reprenons nos ébats. Ah oui, prends-moi par là.

À l’heure de la cigarette, nous sommes étendus Bambi, moi et cette question qui me taraude les intérieurs. N’y tenant plus, j’appelle John Helliwell et Richard Laylard : messieurs, bonjour, c’est au sujet du bonheur. Sortez vos instruments  et mesurez-moi sur le champ. Qu’on m’ausculte, qu’on m’examine, je voudrais savoir combien nous sommes heureux. La conversation s’engage, remplie de considérations techniques qui pourraient lasser le lecteur et que je résumerai ainsi : en gros, une nation riche, en bonne santé, bien gaulée en matière d’infrastructures et si possible pas trop corrompue est plus heureuse qu’une nation pauvre, ravagée par le choléra, les tremblements de terre, les guerres civiles ou la pratique généralisée de l’enveloppe fourrée à la dinde aux marrons.
Donc, si, dans un grand bol, vous mélangez trois pièces de monnaie à une mesure de vitamines B, C, D et que vous ajoutez une pincée d’éthique et de commerce équitable, vous obtenez une belle motte de bonheur frais que vous pourrez ensuite étendre tous les matins sur votre épiderme pour sublimer l’éclat évanescent de votre teint scandinave.

Je relève les yeux et Bambi est là, alangui et offert, ses beaux yeux bruns qui se noient dans le clair-obscur de la clairière. Je sors les couverts, la nappe et le petit pot de beurre. Allez, faut retourner au charbon, ne pas mollir, ne pas faiblir. Allons, enfants de la patrie, tous ensemble, marchons  vers l’extase collective !
Puisse l’année prochaine notre belle bannière flotter à nouveau sur la première marche du podium qui consacre l’avènement du bonheur reconstitué par ordinateur.

Le nom de l’oiseau

Un oiseau chante, invisible, dans l’arbre derrière le balcon.

Un oiseau chante dont je ne connais pas le nom, pas plus que le chant, non. Je n’y connais rien d’ailleurs, ni en oiseaux, ni en arbres, ni en fleurs, je n’y connais rien en printemps. Il est caché dans le feuillage, il vocalise, il fait ses gammes et le silence suspendu entre ses trilles rend un son léger et cristallin.

Un oiseau chante dans le jardin qui verdoie, s’étire et se déploie, vert tendre, pomme et vert de soie, vert de menthe fraîche, vert acidulé au parfum de fleurs sucrées, vert de miel et de rosée.

C’est peut-être un rossignol, pourquoi pas, ou alors, un rouge-gorge, une fauvette des jardins, une alouette pispolette ou une bergeronnette printanière, après tout, c’est le printemps, mais moi je ne sais pas.
Je ne veux pas savoir.
Je ferme les yeux.
Le soir tombe et le silence se fait.
Le vent glisse entre les feuilles et siffle doucement.

Deux gouttes explosent et ça fait clac. Claclac. Claclaclac. La pluie murmure, la pluie grésille, les feuilles s’étirent et se délient sous la caresse amoureuse de l’eau qui frappe de mille mains, mille pattes, mille doigts légers qui effleurent la peau délicate du monde qui vient.

384’000 kilomètres

Le drame de ce monde, c’est le manque d’acheteurs.

Prenez l’automobile : les usines recouvrent des hectares de terre autrefois agricole. La main d’œuvre foisonne. Nous disposons aujourd’hui d’un réseau autoroutier de première bourre où nous pouvons passer de zéro à cent à l’heure sans dérager d’un millmètre l’ordonnancement impeccable de notre brushing élagué par ordinateur.

Des siècles de civilisation, la découverte de la roue, du moteur, de la courroie de transmission. L’invention de la chaîne de production. La poussière volage domptée, policée, compactée, aplatie sous une lame épaisse de goudron visqueux. Des milliers d’années de recherche pour aboutir à quatre roues propulsées par une armée de chevaux-vapeur montés sur des jantes en alliage léger plutôt que sur des sabots de plomb. Pare-brise en verre feuilleté que le choc d’un caillou n’étoile plus d’une toile d’araignée. Sièges chauffants recouverts de cuir Conolly pleine fleur. Vide-poches pour celles et ceux qui veulent marcher léger. Écrans plats et climatisation à tous les étages.

Des millions d’heures de travail pour arriver à ce morne constat : aujourd’hui l’automobile est là mais pas le conducteur. Le drapeau noir flotte sur les usines. À l’intérieur, quelques squelettes métalliques sont accrochés par les pieds aux crochets des chaines de montage. Le personnel est en réunion avec la direction. L’heure tourne, qui est grave. Le temps passe, qui ne fait rien à l’affaire. L’univers de l’automobile manque de conducteurs. Et si on offrait un permis de conduire à tous les enfants à partir de huit ans ? Et les Chinois, alors oui, les Chinois ? Que chaque Chinois achète une voiture et nous serons tirés d’affaire. Et tous les pays d’Afrique ? Est-ce qu’on y pense à tous ces pays qu’on méprise mais qui pourraient dans un avenir très proche être décorés par nos concessions automobiles, subjugués par nos offres spéciales de leasing à 0.5 pour cent remboursable en 192 mensualités avec kilométrage illimité et jeux de tapis personnalisés ? Il est là, le secret de la croissance, dans ce gisement de population, ce minerai vierge qui attend béant le long baiser goulu de la foreuse. Alors enfin, on construit des usines partout dans le monde et c’est le début d’un nouvel âge d’or : tous ces nouveaux conducteurs ont besoin d’essence, de routes, de parkings immenses où aller regarder passer les dimanches, en famille, en léchant leurs doigts luisants du sang douceâtre qui gorge le ventre mou de leurs hamburgers. Les chaines de montage tournent à plein régime et le prix de la baguette à presque doublé. À la bourse les valeurs automobilistes atteignent des niveaux jamais égalés. Nous sommes enfin sortis du tunnel, les affaires reprennent et l’argent revient. Le monde exulte, c’est la reprise, c’est bon pour l’emploi et ça fait rire l’économie.

Un jour pas si lointain, toutes les autoroutes de la terre ne suffisent plus à contenir 7 milliards d’automobiles. Pris dans les bouchons, les conducteurs s’irritent de ne plus pouvoir bouffer du kilomètre. Une rumeur sourde monte du fog poisseux où ils sont à jamais englués. Les conducteurs se réunissent en associations de conducteurs. Ils rédigent une charte où sont inscrits leurs droits, surtout le premier : « Chaque conducteur a le droit de rouler. » Alors, tous les conducteurs roulent vers la capitale. Le gouvernement se réunit en toute hâte. Il déroule un plan rouge, vert ou bleu. Sur la carte routière, chaque croisement est un point noir, chaque carrefour une zone d’engorgement. Dehors, on entend déjà les klaxons de 7 milliards d’automobiles qui s’approchent lentement. Il faut trouver une solution ici et maintenant. C’est alors qu’une main se lève et qu’un petit bonhomme tout gris prend la parole.

« Monsieur Le Président, que penseriez-vous d’une autoroute de trois-cent quatre-vingt mille kilomètres aller et tout autant au retour ? Il y aurait là, je crois, de quoi retrouver la croissance et régler tous nos problèmes de trafic : 384’000 kilomètres de péages et de relais autoroutiers, vous imaginez le marché ? »

Monsieur Le Président demande à ses conseillers de faire un rapide calcul.
Monsieur Le Président sourit.
Monsieur Le Président fait construire une autoroute qui relie la terre à la lune.

Mac Millénium

C’est l’histoire d’un journaliste d’investigation qui a dix romans dans la tête et meurt avant d’avoir terminé le quatrième.  Si l’ascenseur avait fonctionné ce jour-là,  Stieg Larsson aurait peut-être écrit la fin de « La vengeance de Dieu », mais non. L’ascenseur était en panne et son cœur chargé de nicotine et de café s’est arrêté de battre dans la septième volée de l’escalier qui menait à son appartement.

Larsson meurt et ses romans sont publiés. Ils font le tour de la terre. Ils deviennent des films. Ils font beaucoup d’argent et toute une histoire, aussi : Stieg et sa compagne de toute une vie, Eva Gabrielsson, n’étaient pas mariés. Il n’y a pas de testament. Dans ces conditions, la loi suédoise dit que l’héritage revient aux plus proches parents et le père et le frère de Stieg touchent un très gros jackpot. Reste la question du quatrième livre, un fichier de deux-cents pages dans l’ordinateur professionnel de feu le journaliste qu’Eva a réussi à garder. Elle pourrait terminer le roman, c’est sûr. En réalité, ils ont toujours travaillé ensemble, jusqu’à quel point, elle refuse de le dire ; mais c’est comme s’il avait fait le travail de recherche et elle la mise en forme. Alors, oui, elle pourrait sûrement terminer le roman, mais son mari est mort et pour elle, l’histoire doit s’arrêter là, au sommet de la cage d’escaliers, à cet instant où il s’est effondré.

Et voici qu’en en l’an de grâce 2015 sort le quatrième tome de la saga Millénium qui n’a rien à voir avec Larsson, sa compagne et leur manuscrit inachevé. L’auteur est un journaliste suédois qui a retranscrit le verbe creux d’un footballeur à catogan pour transformer ce galimatias prétentieux en un ouvrage relié et vendu vingt Euros dans les aéroports du monde entier.
L’éditeur est heureux  : on remonte l’enseigne Millénium !  Papa Larsson nage dans le bonheur et son fils survivant ne se sent plus de joie. On allume. Ça clignote. Les premières voitures arrivent au drive-in. Bientôt elles forment une colonne de plusieurs kilomètres. Une fois déballé, le produit sent à peu près la même odeur et le goût, on s’en fout. Les couleurs ? On s’en fout. On veut juste connaître la suite et ensuite, la suite de la suite, peu importe si l’huile est frelatée ou si c’est écrit avec les pieds. L’important c’est de retrouver le même logo, la même salle à manger, les mêmes néons accrochés au plafond. Repus trop vite, un Big Mac tiède qui flotte au fond de l’estomac, on se réjouit du prochain Big Mac ou alors ce sera un Big Cheese, pour changer, pourquoi pas ?

Ce siècle qui s’ouvre est celui du filon. Le filon qu’un mineur inconnu découvre, qu’on défonce jusqu’à la garde, la foreuse en bandoulière et de la boue jusqu’au nez. Jusqu’au moment où une poche de gaz remonte à la surface et fait exploser les mineurs dans leurs wagons. On attend alors que la poussière retombe,  on remonte les morts. On compte les cadavres. On se recueille devant les cercueils alignés. Ensuite, on redescend dans la mine.
On étaie.
On continue à creuser le vide.

Dire Combray

« Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Même moi qui en plus de cinquante ans d’existence n’ai jamais dépassé la page dix, d’À la recherche du temps perdu, je connais par cœur ces quelques mots, on pourrait même parler de slogan, ou de sample, tant cette phrase revient obstinément clignoter de loin en loin dans la lumière des phares qui balisent les marées du grand texte.

Il est arrivé sur scène et s’est assis, son visage creusé par la lumière blanche. Entre ses mains un vieux Folio ouvert. Il regarde la salle et il sourit. Il ferme les yeux.
« Longtemps, je me suis levé de bonne heure. »
Il ferme le livre.
Il se lance.
Par cœur.

« Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se refermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. »
Entre ses mains, le livre refermé reste là comme un talisman, un gri-gri, un grimoire rempli de signes qui bougent et vivent entre ses doigts, les mots. Dans l’ordre. Qui remontent  le long de ses bras, de sa nuque et attentent leur tour en file indienne, sagement entre deux virgules, attendent qu’arrive l’instant T, le moment où ils sortiront de sa gorge pour entrer en scène, malheureux, lisses ou brillants, des mots comme « métempsychose », « kaléidoscope » ou « désorbités », des mots simples ou très compliqués, entrelacés dans une résille de phrases que je n’ai jamais su détricoter.

Et pourtant tout le monde écoute  quand Michel Voïta dit Proust. Propulsé par lui, le texte s’envole vers la lumière de l’unique projecteur, s’allume, s’éclaire de l’intérieur. On découvre des goûts, des odeurs, une couleur et surtout la phrase révèle  une portée, un rythme qu’on avait jamais pu écouter. Dépliée, déroulée, déshabillée par Voïta, la prose de Proust se met à chanter, pas vraiment sur un air d’opéra, non, plutôt comme un thème en construction dans le saxophone de Stan Getz, trois notes claires et sans vibrato qui prennent des chemins de traverse, s’éparpillent et s’envolent en ordre dispersé avant de se reprendre leur formation et d’atterrir sur un fil dans un ensemble parfait.
« Mais depuis peu de temps, je recommence à percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé , et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner  dans le silence du soir. »

En me débouchant les oreilles, Michel Voïta, m’a aussi débouché un peu la tête. Je n’ai toujours  pas lu À la recherche du temps perdu, mais grâce à lui, j’ai compris que la phrase de Proust ressemblait à une escadrille d’hirondelles qui se prépare à quitter l’automne pour un nouvel été.

(Si jamais Michel Voïta emmène danser Proust pas trop loin de chez vous, courez au bal, même si vous ne connaissez pas le jerk ou le cha-cha-cha. Le spectacle s’intitule « Dire Combray ». Pendant une heure il apporte la preuve que Proust peut se dire et il faudrait un jour que Fabrice Luchini puisse entendre Proust chanté par Voïta, ce serait un beau moment, je crois.
Et vous savez quoi, on a souri et même ri pendant cette heure passée en cinq minutes et, ça, je l’aurais jamais cru. Sous ses dehors brillantinés d’intellectuel souffreteux, Marcel Proust avait vraiment un putain de sens de l’humour.)

Zee Town

Quelque part en Californie, 80 hectares de terrain attendent leur heure.
Un jour, bientôt, les pelleteuses viendront planter leurs crocs dans cette terre friable pour construire une ville bleue barrée d’un petit F blanc : Zee Town, la ville facebook. Juste à côté de Googleville et pas trop loin d’Apple City.

Le 26 mai 1938, Adolf Hitler Hitler se rendait à Wolsfbourg, petite bourgade allemande de 900 habitants. Lui aussi avait un plan pour une ville nouvelle, une ville construite pour fabriquer des automobiles que les Allemands les plus moyens pourraient utiliser pour aller s’éclater en vacances partout en Europe et même plus loin si affinités. Avec son pote Ferdinand Porsche, ils ont déjà dessiné la voiture. Pour la marque, le Führer a pensé à un nom qui claque, Volkswagen, la voiture du peuple. Et pour le nom de modèle, ce sera un slogan, une tagline, comme on dit aujourd’hui : la VW KdF, Kraft durch Freude, « la force par la joie », il avait le sens de la formule, le petit Autrichien moustachu.
Aujourd’hui, Wolfsbourg est une bourgade de 120’000 habitants et on y fabrique des voitures du peuple à la pelle. Les enfants rient dans les écoles, midi sonne au clocher du village et le stade de football peut contenir jusqu’à 30’000 Wolfsbourgeois en liesse lorsque leur équipe marque un but ou deux. Pour des raisons logistiques on a construit le stade à côté de l’usine et on l’a baptisé Wolsfburg Volkswagen Arena au cas où certains autochtones n’auraient pas encore compris qu’ils s’appellent VW eux aussi.

Loin de moi l’idée de faire monter le PDG de facebook et le Führer dans la même Coccinelle, même si Adolf et Mark pourraient faire un beau couple sur la banquette avant. Non, c’est seulement lorsque Hitler s’installe à côté de Zuckerberg que la tension monte d’un seul coup et qu’on comprend à quel point leurs destins ne pourront jamais être liés. Par contre, on peut tout de même se demander ce que cet ado post-boutonneux a vraiment dans la tête avec son plan de facebookville. Pareil pour Larry Page qui veut aussi sa Goggletown et accessoirement un accès rapide à l’immortalité. Que se passera-t-il lorsqu’ils auront construit leurs capitales ? La prochaine étape, c’est quoi ? La presse facebook ? L’école facebook ? Les évangiles selon facebook ? Le pays Google ? La terre Google ? L’au-delà Google ?
Une théorie élablorée sur la base d’une étude de tous les allumés que la terre a engendrés dans un passé récent précise qu’à partir d’une certain nombre de milliards de dollars les connections synaptiques des cerveaux les plus entraînés finissent par surchauffer et produire une foison d’utopies grand-guignolesques, un phénomène communément appelé méga-déconnade ou folie des grandeurs.
La même étude indique que l’heureux possesseur du même nombre de milliards de dollars pourra très vite trouver de très nombreux disciples décérébrés qui n’auront cesse de chanter son saint nom et d’acheter ses produits bénis, au nom du Père, du Fils et de la Pomme marquée du saint dentier d’Adam. (Je possède un iPhone et j’écris sur un Macbook Pro trop beau.) Et c’est là qu’on commence à avoir les boules et même à flipper notre race, sauf votre respect, parce que des religions et des disciples armés jusqu’aux dents il y en a déjà suffisamment pour faire sauter dix-mille fois notre planète et aussi parce qu’on est déjà servis en matière d’hymnes nationaux qui promettent une belle raclée à l’étranger mugissant venu égorger nos fils et nos compagnes.

Zuckerberg, Page et tous les autres, soyez cool, il y a tant d’argent et si peu de riches, alors, faites-vous plaisir ! Soyez créatifs : bien claquer son pognon peut être très divertissant : pensez à l’art contemporain, à tous ces tableaux de Van Gogh que vous pourriez soustraire à la vue de la foule vulgaire, à ces voitures de collection que vous enterrerez au vingt-quatrième sous-sol, à ces rangées de bouteilles millésimées qui dormiront dans le noir de votre cave et que personne ne boira jamais. Pensez également à construire des garçonnières, que vos sens puissent exulter à l’abri des regards et des yachts de trois cent mètres pour que vos pieds délicats soient préservés du sel des vagues.
Enfin, éclatez-vous, que diable ! On ne vit qu’une fois. Donnez des fêtes somptueuses. Défoncez-vous aux alcools rares, au pesto, à la truffe blanche, à la cuillère qu’on chauffe et aux mélanges d’herbes des hauts-plateaux. Et surtout, surtout, faites-ça entre vous. Tel qu’il est, ce monde n’a plus besoin d’être acheté, conquis ou dominé.

Tel qu’il est, ce monde est déjà bien assez fou sans vous.

MM

Ses lèvres se sont figées un instant de plus pour lancer un petit pont suspendu entre les deux M.
Immense.

Ainsi allongé, le mot grandit encore et déploie son ombre au-dessus de la phrase.
Immense.

Ces deux blanches liées sont une véritable merveille : elles illuminent la face cachée du mot, furtivement, l’espace d’un quart de seconde, et soudain on se souvient des longueurs que parcouraient toutes ces jambes sur une ligne de cahier d’écolier. La plume qu’il fallait plonger dans le trou noir de l’encrier, égoutter et déposer délicatement sur la feuille lignée pour éviter les taches.
Le grésillement du métal sur le papier.
La réserve qui s’épuise trop vite, au milieu d’un plein ou d’un délié. Le mot qui pâlit avant de s’arrêter. Alors, il faut recommencer. Recharger la plume. La repositionner à l’endroit exact où l’encre a cessé de couler, quelque part entre les jambes de ces deux M reliés par une modulation infime dans le tombé de sa voix.
Immense.

Un ruban de sable lisse et blanc avec un petit pli au milieu. Une faille légère où s’allonger pour écouter en silence le son désuet que font deux M lorsqu’une voix de femme les étend sur une corde à linge en été.