Épilation du langage

Est-ce que les aveugles voient mieux quand ils sont non-voyants ?

Nous avons si peur des mots, si peur. De plus en plus peur, les mots nous regardent droit dans les yeux, droit dans leurs bottes, ils nous disent que nous sommes faibles, tremblants, passagers, ils nous disent qu’un jour nous serons malades et qu’une longue maladie peut avoir plusieurs noms de cancers : le cancer du foie ou du côlon, le cancer des os ou n’importe quel cancer, n’importe quelle tumeur du cerveau.

Les mots nous disent les choses telles qu’elles sont, c’est pour ça qu’ils sont nés : dire au plus droit, au plus court, au plus précis. Dire ce que nous sommes, notre réalité et le monde qui nous entoure; il nous a fallu des siècles pour casser ces cailloux, les polir, en faire des galets lisses et plats que nous caressons amoureusement dans le creux de nos mains. Des mots tendres et des mots doux, des mots terribles, des mots crus, des mots âpres, des mots sortis d’un tamis ou d’une râpe à fromage, des adjectifs si précis qu’ils nous font saliver, rire ou bander.
Des adjectifs méchants, trop méchants, alors, il faut qu’on les efface : ils pourraient nous blesser, nous rappeler que nous sommes vieux, vieux, vieux, alors que nous poussons la porte du troisième âge ou celle du quatrième, la belle affaire, on pourra inventer tous les âges qu’on voudra, la réalité sera que nous serons vieux, séniles et souvent, nous seront malheureux.

Je ne sais pas qui a commencé. Les militaires étatsuniens peut-être qui n’en pouvaient plus de décompter les morts vietnamiens et les ont remplacés par des casualties, des choses vagues, incertaines, le produit indéterminé de la rencontre d’une balle et d’un abdomen dans le cadre très général d’un conflit armé mais pas d’une guerre, surtout pas une guerre, surtout pas ce mot.
Ou alors, ce sont peut-être les politiciens, qui ont rasé le langage, qui l’ont épilé au rayon laser pour que ne subsiste plus un seul poil, plus un seul point noir, plus aucun grain de beauté, juste une surface atone et lisse où plus rien ne peut tenir et plus personne ne peut s’accrocher. Un discours creux et vain qui tourne en boucle monocorde, le bruit de fond de nos vies, plus insignifiant et plus vide que toute la musique qui encrasse les cages de nos ascenseurs.

Je ne sais pas qui a commencé à faire bouillir le langage pour en faire de la pâte à tartiner.
Je ne connais pas les gens qui veulent stériliser le monde, en faire un plat pré-cuisiné.

Je me sens vieux, mort et vivant et parfois je bande, parfois je sens le fromage de chèvre. L’ail frais. Le pâté de campagne et le Beaujolais. Parfois, j’ai vraiment envie de chialer tellement c’est beau la neige qui tombe, le froid, le parfum des arbres en été. Parfois, je crie, et ce sont tous des enculés. Parfois, je bégaie, je bafouille, je m’emporte, c’est la vie qui monte ou qui descend, la vie en jeans ou robe du soir, la vie propre, sale, la vie qui sent les fleurs et les égouts.

Toute la vie qui ne tiendra jamais dans le cylindre écrasé d’un tube de pâte à tartiner.

MC Christmas

– Assez discuté! Pour 2020, Mc Donald’s me propose trois milliards et demi de dollars. Un jet privé. Et le déplacement du siège principal de Rovaniemi à Hawaï. Vous vous alignez ?

Autour de l’immense table de conférence, les costumes trois-pièces gris sont plus gris que trois-pièces. Derrière les baies vitrées, Atlanta se noie. Au petit matin barbouillé du 25 décembre 2019, la dinde bouge encore dans tous les estomacs. Tout au bout de la table un costume plus intensément gris que tous les autres costumes gris s’est levé.

– Vous pouvez pas nous faire ça. Impossible! Nous avons commencé il y a 89 ans, en 1931, vous vous rappelez ? 1931: magazine ads for Coca-Cola featured St. Nick as a kind, jolly man in a red suit. St. Nick, un bonhomme jovial en habit rouge. Les débuts du co-branding. Vous n’êtes rien sans Coca-Cola. Juste un gnome minable! Un troll rubicond échappé du Grand Nord.
– Justement, j’ai froid et j’en ai marre du Grand Nord. J’en ai soupé des rennes et du traîneau décapotable par moins cinquante degrés. Je me les gèle, vous comprenez ? Et il est où, l’anglophone décérébré qui m’a appelé St. Nick ? St. Nick Pourquoi pas St. Fornick, tant qu’on y est ? Ah! Justement, ça me fait penser! L’abstinence aussi, j’en ai soupé. Va falloir que la chair exulte, sinon je vais exploser.
– Écoutez Nick…
– Ah bordel, qu’est-ce que je viens de dire, hein ? Plus de Nick ou de Nicolas. Assez de ce prénom ridicule! Appelez-moi Noël. Juste Noël ça suffira.
– Écoutez Noël, la situation est difficile sur le marché des sodas. Je vous rappelle qu’en termes de revenus, nous avons été dépassés par Pepsi. Sans parler de la concurrence des pays émergents qui fabriquent du Coca démarqué avec n’importe quoi. La pression sur nos marges est toujours plus forte. Alors, il faut bien qu’on coupe quelque part. Pour 2020, je peux vous offrir 2 milliards. Point final. Et pour le reste, je vais voir ce que je peux faire.
– C’est pas tout. Il y a aussi le groupe-cible.
– Qu’est-ce qui va pas avec le groupe-cible ?
– Il y a que j’en ai marre des enfants.
– ???
– Parfaitement, j’en ai assez. Les enfants sont sales. Ils sont bruyants. Insupportables. Il arrive même qu’ils s’oublient sur mes genoux ou qu’ils se mouchent dans ma barbe. J’en peux plus. Les enfants, c’est terminé. D’ailleurs, j’en ai déjà parlé avec MacDo. L’année prochaine, ce sera Happy Meals pour tout le monde. On leur balancera des bons sur Facebook que leurs parents pourront retirer au Mc Drive. Moi, pendant ce temps, je pourrai enfin m’occuper des filles. Des filles! Vous comprenez ? Si possible entre 18 et 25 ans. Alors, ce sera campagne de pub dans tous les magazines féminins. Et dans ma hotte, seulement des Manolo Blahnik et des Louboutin.
– Noël, vous avez perdu la raison.
– Non. Après toutes ces années ceinture, j’veux de la meuf. Des filles, vous comprenez ? D’ailleurs pour l’année prochaine, ce sera total changement de look. Fini la couperose, la barbe ZZ Top permanentée et la taille Bibendum. En 2020, je serai poivre, sel, barbe de trois jours et cheveu dru. Le corps huilé. Blazer vert aux bordures dorées avec rappel contrasté du logo MacDo, juste sur le haut de la pochette. Pantalons slim velours mauve. Boots glitter. Aston-Martin, naturellement. C’est mon côté James Bond.
– Monsieur Noël, reprenez-vous! Tout ça ne va pas être possible. Votre cœur de cible, c’est les enfants. Votre couleur, c’est le rouge avec du blanc. Nous n’allons pas vous laisser détruire 89 années de personal branding. Les enfants aux yeux brillants. La plus belle histoire du monde!
– Ton histoire, elle fait surtout tourner ta caisse enregistreuse. Alors, on dit trois milliards et demi de dollars. Un jet. Une Aston-Martin One-77 et des Bond girls pour mettre dedans.
– Monsieur Noël, je vous répète que la conjoncture actuelle ne nous permet pas de nous aligner sur l’offre de Mc Donald’s. Mais j’ose espérer que 89 années d’une collaboration sans faille pèseront dans la balance à l’heure de votre choix.
– Tu me prends pour un clown ? C’est vrai qu’avec ces habits et cette barbe, ce serait difficile de faire autrement. Alors, écoute-moi bien, Monsieur Cola à la Coca. Notre collaboration s’arrête ici et maintenant. Tu reprends ton traineau et tes billes. À partir de maintenant, le Père Noël s’appelle MC Xmas.

Et tu sais quoi ? Avec les Happy Meals, on mettra du PEPSI!

Feu! Chatterton

Un après-midi d’été, au jardin du Luxembourg, Arthur Rimbaud tombe sur Led Zeppelin.
La conversation s’engage autour du Grand Bassin. Il fait chaud. Il fait soif. John Bonham boirait bien une petite mousse. Rimbaud connaît un pub pas loin de là, un vrai pub avec de la Guinness épaisse et plus sombre qu’une nuit en enfer. Le petit groupe se met en route, Bonzo devant, qui marche au radar et pousse en premier la porte, une pinte ! Une pinte tout de suite, un trait de bière assez long pour  irriguer la plaine du Pô.
Derrière le bar, Oscar Wilde imperturbable tire sur le levier et le liquide noir s’écoule sans bruit sous son beau col doré.
Le soir est venu avec le whisky. Robert Plant et Arthur Rimbaud ont écrit trois-quatre courts poèmes en prose et Jimmy Page trois-quatre plages de guitare. John-Paul Jones a fait les arrangements.
À l’aube, Rimbaud est parti mais Arthur est arrivé et le groupe s’est métamorphosé. Led Zeppelin chante en Français, une chanson nouvelle qui s’appelle « Bic Medium ». On y retrouve l’épaisseur et la couleur d’un blues enragé écrit à l’aube des années 70.
Since I’ve been loving you,
I’m about to lose
My worried mind.

C’est toujours pareil, en musique, en littérature ou en peinture : on cite des références, on glose, on essaie de se rassurer, de savoir par quel mystère, quelque chose de nouveau naît de tout ce qui a déjà été créé. On voudrait bien comprendre comment ces corps immenses et insaisissables ne cessent de grandir et de se transformer alors qu’ils se nourrissent des mêmes notes, des mêmes mots, des mêmes traits de pinceau, des mêmes phrases recomposées, des mêmes harmonies reformulées et des refrains qui semblent si faciles à deviner une fois qu’on les a écoutés.

C’est toujours la même chanson.

Et pourtant, un soir, on reste saisi dans l’habitacle de sa voiture. Les phares, la pluie, les pointillés de la ligne blanche sont happés par le grain du son rugueux qui sort des portières en écorchant les haut-parleurs. La voix creuse, tranche, parle, raconte l’histoire d’un ami qui est parti de l’autre côté de la terre; l’histoire d’une barre d’immeubles qui navigue au large des côtes toscanes, mais sur la mer, les immeubles finissent toujours par couler. La voix murmure, rage, hurle, blême, emphatique, mélodique, sans jamais réciter, sur le fil d’un blues parlé qui ne chante que lorsqu’il doit chanter.

Feu! Chatterton, mélange inédit de rock aux bras noueux et de textes scandés remplis d’adjectifs que l’on ne retrouve que dans des recueils de poésie que plus personne ne lit. Feu! Chatterton, du feu qu’on étend sur le ruban adhésif d’une toile isolante pour éviter que le froid de la nuit adhère à nos semelles et nous empêche de décoller.
Feu! Chatterton était en concert à Lausanne et nous nous sommes envolés pour une heure, une heure ailleurs, hors du brouillard et du temps atone où les heures inutiles s’écoulent sans bruit du flanc entaillé de la vie.

Il faut choisir.
La vie est ailleurs.

Merci au groupe, à Arthur, qui a si bien su traduire « Oh yeah » en Français, à Raphaël qui répond aux coups de feu du texte avec ses baguettes, comme un autre batteur qui aimait trop la bière. Longue vie à Feu! Chatterton!
Le concert de Couleur 3 en écoute dans Pl3in le poste LIVE.

Congeler la femme

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que les entreprises découvrent que les femmes sont des hommes comme les autres.

En effet, prenons un câble d’alimentation. Branchons-le sur le secteur. Relions-le à un ordinateur. Appuyons sur le gros bouton vert, gris, rouge ou bleu. Peu importe la couleur, l’écran s’allume et apparaît devant nos yeux éblouis un fond d’écran vert, gris, rouge ou bleu, ou rempli de photos d’enfants, de chiens, de paysages exotiques, de voitures surpuissantes, de tous ces petits riens qui illuminent le cœur des gens et qu’ils contemplent entre deux tableurs Excel remplis de graphiques illustrés en forme de camembert.

En face de l’ordinateur allumé, installons une femme et observons. La femme regarde l’écran. Elle introduit son mot de passe. Après un temps d’hésitation, l’ordinateur acquiesce et accepte de dévoiler son intimité. La femme ouvre alors sa boite à lettres, consulte ses mails, télécharge ses fichiers. Pour illustrer ses statistiques, elle produit une série de graphiques illustrés en forme de camembert. Elle exporte ensuite ses camemberts dans un logiciel de présentation. Elle met en page, elle explique avec des titres, des sous-titres, des points et des sous-points. Au bout d’un certain nombre d’heures elle se lève et rentre à la maison.

Prenons un autre ordinateur allumé. Derrière l’écran installons un homme et observons. Eh bien, et vous n’allez pas le croire : la séquence enregistrée, même ralentie, disséquée image par image et passée au microscope à ultrasons, révèle que l’homme fait exactement la même chose que la femme, on croit rêver, non ? Bien sûr, si on chipote, on relève des variations infimes dans la couleur des camemberts ou des fonds d’écrans, mais, si on se livre à une expérience similaire sur deux sujets masculins, on remarque également que Gérard aime le vert alors que Karl-Heinz préfère le bleu.

Ici, marquons une pause et esbaudissons-nous devant la nature facétieuse du grand tout qui a donné à Stieg le goût du rose et à Marieke celui du bleu noir plus noir que la nuit.

Le problème, lorsqu’on est assis derrière l’ordinateur, c’est qu’à un moment donné, il faut se lever. Aller boire ou manger. Faire pipi. Rentrer chez soi pour aller regarder un autre écran. Manger encore, sortir, se frotter à d’autres peaux pour les plus aventureux. Vieillir et copuler, c’est justement là que réside le problème : dans leur hâte de s’envoyer en l’air, les humains oublient parfois de se prémunir contre les affres de la reproduction et crac boum pif, voici venir neuf mois de gestation. Neuf mois ? Neuf mois ! Une éternité pour un ordinateur qui sera mort avant l’avant l’avènement du nouvel enfant. Neuf mois, vous n’y pensez-pas, presque le temps d’une année fiscale, neuf mois, le temps qu’il faut pour concevoir une copie de téléphone portable aux angles arrondis, le temps pour une crise financière de préparer une autre crise financière, neuf mois trop longs, pour cette économie numérique qui change de monde à la vitesse du con.

Alors voilà, Madame, vos neuf mois, on vous les accorde, d’accord, mais avant, installez-vous et ouvrez les jambes, qu’on puisse se pencher à l’intérieur, sur cet endroit intime qui gêne, sur ces cellules reproductrices qui pourraient, si on y prend garde, vous mettre sur le flanc. Neuf mois, vous n’y pensez pas, nous avons besoin de vos bras et vos cellules, Madame, on les congèle, le temps de votre mission, le temps de votre carrière, le temps que mûrisse la Pomme entamée qui éclaire le dos de votre ordinateur.

Un jour, à force de huit heures par jour, la Pomme aura grandi, un peu grâce à vous, et le temps sera venu de faire place aux jeunes. L’homme à la Pomme prononcera un beau discours. Comme cadeau de départ, il vous offrira une glacière rectangulaire aux coins arrondis qui vous permettra de transporter vos ovocytes congelés en toute sécurité. Vous recevrez également un chèque en blanc à faire valoir dans la banque de sperme de votre choix. Vous remercierez la Pomme. Vos yeux s’embueront. Vos collègues vous promettront de venir vous voir régulièrement dans votre pavillon de banlieue. Vous rendrez votre badge et la porte à la Pomme se refermera définitivement derrière vous.

Vous aurez alors 60, 65, ou peut-être même 70 ans. Le temps de commencer une nouvelle vie, le temps de fonder une famille, tout le temps qu’il faut pour faire des enfants.

« Rien n’arrête le progrès. Il s’arrête tout seul. » Alexandre Vialatte.

Un kilo de lard

– Bonjour monsieur le boucher, j’aimerais un kilo de lard s’il vous plait.
– Et son lard, il le veut comment, frais ou fumé ?
– Euh, frais s’il vous plait, j’aime bien le goût, avec les choux.
– Ah ça, il a bien raison, et du petit salé, il veut aussi du petit salé ?
– Non merci, juste du lard et des choux
– Ah ben il fait comme il veut, moi les choux je fais toujours avec du petit salé, un kilo, ça lui fera 17,90.

Le client stupéfait regarde le boucher

– 17,90 quoi ?
– Ben 17 euros et 90 centimes. Il a pas vu ? C’est le prix affiché au kilo.
– Attendez, vous voulez dire 17 euros 90 pour un bout de viande rempli de gras et d’os.
– Il peut toujours trier les os.
– Et vos 20 balles, vous pensez sérieusement que je vais vous les donner.
– Ben oui, sinon, comment il fera, pour acheter son bout de gras ?

Ben oui, ça tombe sous le sens, si on y pense : avant de le passer au fil du couteau, il a fallu l’acheter, ce petit cochon, le nourrir, l’entourer de soins jaloux, le gaver d’antibiotiques rares et onéreux; en extraire, une fois occis, les morceaux les plus tendres et les recouvrir d’un bouquet d’herbes fines pour faire rire les amygdales et tiédir l’estomac.
Je sors mes biffetons, il me file son cochon.
Il ne viendrait à personne l’idée de contester la pertinence de cette transaction. Le ventre exige qu’on le remplisse plusieurs fois par jour sinon tout s’étiole et part en couille. On a des vapeurs et les jambes en manches de veste. On dépérit, on s’allonge. On reste là en attendant la fin. Alors, on paie cash pour sucer les glucides, les lipides, les protides. On raque sans moufter, les calories, c’est la survie.

On paie pour une livre de viande mais pourquoi payer pour un livre de chair ? Pourquoi payer pour des mots qui finissent toujours par nous échapper ? Pour le bruit que font les cordes prises dans la résille de nos rêves ? Pour des images fabriquées à partir d’extraits de nuages ?

Pour tous les moments de grâce qui nous transportent ailleurs, dans un monde où les cochons s’envolent et ne sont pas débités en quartiers de lard.

L’envol des arbres

Un jour les arbres s’inclineront. Leur colonne vertébrale formera un arc de cercle et tout au bout, leur cime ira toucher le sol. Lentement, la terre séchée se fendillera, se craquèlera, sera parcourue de fractures sombres et sans fond d’où émergeront en sifflant les premiers nœuds des racines.

Le vent tombera, effrayé et muet.

Au milieu de l’air immobile, les arbres se redresseront, repasseront à la verticale, se pencheront à nouveau vers le sol, à gauche, à droite, au nord, au sud, régulièrement, deux fois en deux temps, des heures durant, jusqu’à ce que la terre épuisée desserre son étreinte et les libère dans un grand craquement.
Alors les arbres s’en iront voir ailleurs, chercher une autre terre où leurs troncs seront à l’abri des haches. Chercher d’autres nuages, moins lourds, moins acides, moins chargés en missiles. Chercher des collines rondes et dépourvues de croix. N’allumer que des fours à cuire les tartes aux abricots et des bûchers pour éclairer la nuit de nouvelles étoiles ou regarder comment le profil du monde s’allonge à la lueur des flammes.
Les arbres partiront. Un à un, en file indienne, en escadrilles, en troupeaux immenses qui obscurciront le bleu du ciel. Sur leurs dos, ils emmèneront les oiseaux et tous les autres animaux. Les fleurs s’agripperont à leurs branches et leurs feuilles déployées retiendront toute l’eau de nos pluies, tous les cristaux de nos neiges, toute la grêle de nos orages.

Tout ce qui tombe de nos nuages.

Lorsque la poussière retombera, il restera de la terre écrasée de lumière et des barres de béton traversées de verre. Le plomb du soleil fera fondre le cœur des pierres. Nous nous battrons pour un carré d’ombre, un gobelet d’eau fraîche, un palmier gonflable ou un chêne en carton.
Les Pluviasionistes obligeront les femmes à se couvrir de toile grise pour que le ciel obstinément bleu se rappelle de la couleur des nuages. Les Ensolleillistes enduiront d’huile ambrée le corps de leurs compagnes et leur imposeront le port d’un simple string en paille tressée en espérant que l’étalage de toutes ces peaux brillantes favorise l’apparition d’un deuxième soleil.

Les nuages ne reviendront pas.
Aucun nouveau soleil n’apparaitra dans le ciel.

Alors, le Grand Pluvieux dira qu’il est écrit dans le Livre de la Grande Ondée : « Les nuages refuseront de venir recouvrir le bleu du ciel aussi longtemps que durera l’exposition indécentes de toutes les chairs de ces chiennes infidèles. »
Le Grand Lumineux montera sur une estrade. Il ouvrira le Livre de l’Aube Brillante, page 51 où il est écrit : « En vérité, je vous le dis, aucun soleil nouveau ne se lèvera aussi longtemps qu’une infâme nuée de voile gris recouvrira de son ombre morbide des pans entiers de la surface de la terre. »
La tension montera. Des tirs seront échangés. Des ultimatums seront lancés. Des émissaires viendront s’asseoir à la table des négociations qui échoueront après une ultime tentative de conciliation. On hissera le grand pavois. Les canons tonneront. Les missiles s’écraseront. Gris ou dorés, ils provoqueront des dégâts considérables. Des morts par milliers.

Les nuages ne reviendront pas.
Le soleil étouffé par la fumée des bombes décidera lui aussi de s’en aller voir ailleurs.
La nuit tombera pour toujours.

Après un court instant de stupeur, le Grand Pluvieux et le Grand Lumineux feront quérir des voitures et des camions qu’on disposera en carré autour du champ de bataille.
On allumera les phares.
On continuera à se battre dans le noir.

Code pénal pour aller sur Mars

Le temps est au beau qui incite à la promenade. Dans la ville pimpante, à droite, à gauche et à perte de vue, des vitrines clinquantes scintillent au soleil. Et là, juste devant moi, cette bijouterie remplie de montres grosses comme mon poing, les reflets irisés de leurs cadrans métalliques lascivement offerts à ma concupiscence horlogère.
Je transpire.
Je n’y tiens plus.
J’ouvre sans dire bonjour la porte de la bijouterie. J’entre. Je saisis le bijoutier. J’entrave la bijoutière. Je prends à pleines mains. Je dévalise. Je me gave, je m’en mets jusque-là. Mes deux sacs remplis de nourriture, je les vide sur le tapis lie-de-vin tendance délicat. À la place, j’entasse la quincaillerie, de la montre au kilo, jusqu’à la garde, jusqu’à la glotte.

Bâillonné par mes soins, le personnel ne moufte pas.
Je ressors plus chargé qu’une mule du Tour de France. Après un laps de temps plus ou moins long, une alarme résonne. La volaille rapplique, découvre mon meilleur profil dans la captation de ma performance saisie par les caméras de surveillance.
Les limiers liment.
L’électronique électronise.
On sonne à ma porte. Ding-dong, c’est l’facteur. J’ouvre et non c’est la maréchaussée. Sous une pile de porte-jarretelles, on découvre 20 kilos de garde-temps made in Switzerland. Le flic me regarde bizarrement. J’explique que rien ne m’excite plus que de sentir le frôlement soyeux des bas sous mon pantalon d’alpaga. Il me répond que tous les goûts sont dans la nature, porte-jarretelles, fixe-chaussettes et montres mécaniques, tout ceci peut très bien se concevoir. Juste, pour les montres, il voudrait bien que je lui fournisse des pièces justificatives, des tickets, des reçus, n’importe quoi qui prouve qu’elles proviennent bien d’une transaction où une somme d’argent a été offerte en échange de son équivalent horloger. Devant mon refus de produire un tel document, le policier m’emmène croupir dans une geôle quelconque, pour quelques heures ou quelques jours, selon la gravité du délit converti en unités de pognon.
Ensuite, enquête, instruction, comparution, tribunal, procès et même, peine de prison, si j’ai subtilisé plus d’un quintal de quincaillerie helvétique. On dira ici que la lourdeur de la sanction prononcée sera proportionnelle à la valeur du matériel dérobé. Par extension, ce principe s’applique à tout ce qui a été volé : minéraux, végétaux, objets, argent, animaux et êtres humains. Jusque-là, le système a bien fonctionné, mais aujourd’hui, à l’heure où nous nous apprêtons à revêtir nos combinaisons spatiales pour aller sur Mars, le temps n’est plus à l’examen minutieux des traces d’ADN pour savoir si Gérard était bien les deux fesses dans son slip le 10 octobre à 19 heures 43.
Nous n’avons plus de temps à perdre et toutes ces années d’enquête, ces tribunaux sombres, ces avocats confits dans leurs robes surannées, ces prisons surpeuplées, tout ce fatras nous retient en palabres inutiles alors que l’espace nous tend les bras.

Notre nouveau système est beaucoup plus simple et adapté aux réalités du monde supersonique.
Désormais, on échange un crime contre une somme d’argent.

Et les pauvres, me direz-vous ? Les nouveaux Martiens ont besoin de piscines et parfois la croûte du sol rouge s’écroule sous le poids des machines. Alors, s’ils veulent protéger leurs mains fragiles, les pauvres n’ont qu’à bien se tenir.

Pompistero & Pompistera

Prenez un nouveau-né dans vos bras.
Qu’il soit blanc, noir, rouge ou vert, rien n’y fait : on retrouve toujours deux jambes, deux bras, un ventre et une tête au-dessus. Les plus attentifs auront noté la présence ou l’absence d’une douille oblongue suspendue par les oreilles au rebord de l’entrejambe, l’unique fonction de cet objet incongru étant de lever le doute engendré par des parents possédés par le démon du prénom androgyne.

D’ailleurs, tout commence par un prénom : Adam, Dieu ne s’est pas foulé : il a ouvert le dictionnaire des prénoms, lettre A, Aa, pas terrible… Ab, Abel, pas mal, je garde l’idée… Abraham, génial, mais un peu long… Achille, un peu fragile… Adalric, qu’est-ce qu’on va lui mettre à la récré… Adam…. ADAM!! Voilà un prénom qui claque comme il faut, facile, simple et presque réversible; réversible! Ça aussi, c’est une bonne idée, le prénom réversible, je suis en feu moi aujourd’hui, je pète la forme, je bouillonne, un peu de terre et un peu d’eau et hop, voilà Adam.

Ensuite Dieu endort Adam et le projette contre un rocher. Adam explose. Dans la bouillie d’os éparpillés sur le sol, Son Altitude repère une côte encore intacte, il souffle dedans, la côte se transforme en femme et Dieu qui n’était pas gâteux se souvient de l’idée du prénom symétrique, il met un accent sur la première lettre pour aider les dyslexiques et voilà Ève, debout, une pierre à la main, voir le dernier chapitre de ma retranscription incomplète des premiers émois d’Adam.

Adam et Ève ont deux fils, Cain et Abel, c’est là que tout part en couille et définitivement. Revenons en arrière et corrigeons ce moment. Adam et Ève ont deux fils, Agriculturo et Bergero. Agriculturo est fort et grand. Ses mains appellent l’outil. Agriculturo sera agriculteur. Bergero, lui est taillé pour la route, shapé pour traverser les grands espaces de son pas altier, en plus, il possède un flair infaillible. Bergero sera berger. Vous voyez l’idée ? On peut l’étendre à tous les champs d’activités : Banquiero et Banqiuera, Computero et Computera et aussi le très beau Conducteurdecammiono qui gare son quarante tonnes devant la station-service où l’attend Pompistera pour faire le plein. Le monde sera enfin rangé. L’ordre règnera. Dès la maternelle, le pompiste n’apprendra que le pompisme, l’instituteur, l’institutrisme, le voyeur, le voyeurisme, l’agriculteur, l’agricultrisme et l’ordinateur, l’ordinatrisme.

Cain et Abel, et pourquoi pas Gérard et Gérard, tant qu’on y est ? Ça commence par les prénoms et ça se termine par un moi tout boursouflé qui voudrait interroger les Présocratiques pour connaitre le sens de l’existence, alors que l’existence ne connait qu’un seul sens, qui est unique et préprogrammé. Mais voilà, Cain est Cain et pas Agriculturo. On lui apprend la vie, l’histoire de France et le Grec ancien; juste pour voir, essayez d’épandre du Grec ancien sur un champ de pommes de terre, vous croyez que les doryphores vont être impressionnés ?

En vérité, je vous le dis, nous nous sommes égarés. Revenons à nos moutons. La technologie est là qui nous tend les bras. Il suffirait, lors d’une courte visite intra-utérine de démonter l’ADN du futur nourrisson pour savoir s’il s’appellera Ramoneuro ou Camerista. Ensuite, cours de maniement de l’échelle et de la brosse pour lui,  ateliers d’empesage de cols pour elle. Pline le Jeune ? On s’en fout. Aux chiottes l’impressionnisme. Pythagore ? On le noie dans sa baignoire en ayant soin de récupérer l’eau du bain pour arroser nos pommes de terre. Il suffit que Ramoneuro sache ramoner. Le reste est superfétatoire. L’année de ses 10 ans, il obtiendra son diplôme, la retraite viendra à 75 ans. La suie accumulée dans ses poumons le fera mourir d’un cancer deux années plus tard. Avant de rendre son dernier soupir, il remerciera la Société Générale de Ramonage, son balai, son échelle et sa brosse. Il demandera à être séché à l’air libre avant d’être incinéré pour ne pas encrasser la cheminée du four crématoire. Il n’y aura pas de musique à son enterrement. Juste des ramoneurs.

Pour une fois, tout le monde sera en noir.

Andrés Iniesta

Né en 1984. 1m70, 63 kilos.

Trente ans et déjà dégarni, grisonnant. Le teint cireux, gris aussi, la plupart du temps; imperméable à la lumière du sud ou des projecteurs. Trop petit et trop maigre, les manches jusqu’aux phalanges, comme un enfant de 5 ans qui entre sur la pelouse dans ses habits trop grands, les manches qui pendent, le maillot qui descend trop bas sur les shorts en tire-bouchon au-dessous du genou.

Silhouette lunaire sur un fond vert, il transpire avec difficulté et son crâne pelé fait tache au milieu des brushings lustrés et des raies au milieu taillées au quart de millimètre. Aucun tatouage sur sa peau pâle, pas de bijou, juste deux pieds.

Deux pieds dessinés pour jouer à la balle au pied, un jeu d’adresse où la vitesse n’est pas toujours égale à la distance divisée par le temps. En football, le temps s’arrête parfois pendant une fraction de seconde et Iniesta sait comme personne se faufiler dans les failles de cet instant immobile. Il relève la tête. Il photographie la géométrie du terrain, le placement des joueurs. Il estime leur vitesse, leur trajectoire et leur accélération. Ensuite, son pied relâche le ballon, recule, prend la balle par-dessous, à la cuillère, délicatement; dans un frisson elle s’envole, décrit une courbe ou une parabole, retombe exactement dans la course d’un autre joueur que personne n’a imaginé arriver là, à cet instant, personne sauf lui, Andrés Iniesta, passeur de balle magique, frêle et mélancolique qui s’excuse* aujourd’hui de ne pas avoir été à la hauteur.

Même à trente ans, certains enfants ne sont jamais assez grands.

Andres IniestaImage Wikipedia

* En 2014, l’Espagne, tenante du titre, a été éliminée dès le premier tour de la Coupe du Monde de Football.

Les moule-bites (VI)

Alors, j’ai skié la nuit.

Mais bientôt les lampes frontales ont éteint la lumière des étoiles et j’ai dû abandonner
ce rêve modeste et fou,
qu’il aurait mieux valu taire,
suivant les bons conseils d’Aragon qui avait bien compris que toutes les étoiles finissent au fond d’un trou.

On n’est jamais seul sur le flanc des montagnes ou au milieu des déserts et il se trouvera toujours un plongeur au fin fond des océans pour venir vous parler de la pluie et du beau temps. On n’est à l’abri de personne au milieu de la neige alors qu’on voudrait écouter le bruit que fait le ciel quand il frotte les ailes des grands oiseaux noirs. S’asseoir sur ce caillou nu et désolé au milieu de cette mer immense, au-dessus du monde qui reverdit en vain, beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, dans un monde lointain.

Je me suis assis sur ce caillou, un tout petit point noir, une toute petite tache sombre sur un fond blanc. J’ai posé ma veste. Comme il faisait chaud, j’ai retiré mon bonnet et mes gants. Il me restait de l’eau et une pomme, j’ai croqué dedans. J’ai bu. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un bruit de voix. Des pas qui s’avançaient vers moi. Je me suis retourné et elles sont arrivées, deux silhouettes flottant sur deux paires de jambes allumettes, skieurs de fond frêles et imberbes, marathoniens de la verticale dans leur combinaison moulée sur des attributs atrophiés par l’abus de barres énergétiques arôme banane.

Moi j’étais seul, vous comprenez, seul sur ce vaste plateau neigeux. Pour vous donner une idée, je pense qu’une dizaine de terrains de football auraient pu y tenir à l’aise et pour les non-footballeurs, disons qu’il y avait là de quoi implanter un quartier entier de villas avec garage, barbecue et pelouse en plastique.

Sur ma plaque d’ardoise, une tête d’épingle sur ce haut-plateau, j’étais tout petit, certes, mais quand même pas invisible, quand même pas transparent, non ? Je n’étais pas couleur neige, caillou ou camouflage. Alors pourquoi ? Pourquoi ces deux farfadets anorexiques sont venus s’assoir dans mon sac à dos ? Leurs genoux contre mes lombaires et leur haleine dans mon cou. Pourquoi ? Pourquoi, hein, alors qu’il y avait suffisamment d’espace sur ce replat pelé pour qu’ils puissent poser leurs fesses malingres n’importe où mais pas là, sur ce caillou où je voulais juste regarder, respirer, sentir l’odeur tendre de la neige qui fond.

Je n’ai pas dit bonjour. Eux non plus, d’ailleurs. Ils se sont assis juste derrière moi. Bruits de sacs et de sangles. L’air se remplit de l’odeur de mauvais salami. Au moins dix terrains de football… Je n’y crois pas, j’hallucine. Si cela ne s’était pas déjà produit plusieurs fois, je chercherais bien des yeux une hypothétique caméra. Mais non, je ne suis pas filmé à mon insu. Et eux, ils attaquent le plat de résistance, j’entends le craquement de leurs dents qui broient les graines de leur barre énergétique.

– Crunch, cronk, cronk.
– Crunch, au fait, Crunch, reuh, au fait…. Glou, glou. Ââââââh…. Burp…. Au fait, tu savais que Valérie sort officiellement avec Olivier ?
– Crunch, cronch, cronch, crunch. Ah ouais ?
– Crunch, Ouais. C’est Gérard qui m’a dit.
– Burp. Alors, si c’est Gérard, cronch, crunch, ça doit être vrai.
– Crunch, cronch, CRONK.
– On est bien montés.
– Ah, ça, on est bien montés. Même pas deux heures.
– Ouais, pas mal. Aussi, j’ai repris l’entraînement. En vélo.
– Le vélo, c’est bien le vélo. T’as déjà fait combien ?
– 1500 kilomètres.
– Burp. Brô. Ah oui putain, c’est pas mal.
– Avec la course et le ski de fond, je suis en train de me faire une caisse terrible. Sûr, je vais faire péter mon temps à la Patrouille.
– Tu cours avec qui cette année ?
– Ben, y aura Gérard et Olivier
– Ah ouais. Avec eux, c’est sûr, ça va pas rigoler.
– C’est quand même dingue, Valérie avec Olivier.
– Ouais. C’est dingue.

J’ai mis ma gourde dans mon sac, ma veste sur mes épaules. Je me suis levé, j’ai rechaussé mes skis et je suis parti. Sans dire au revoir. Sans sortir mon six coups.
Un peu plus bas, il y avait dans un couloir une longue bande de neige qu’une force supérieure avait gardée au frais. Immaculée. Rien que pour moi. Je me suis coulé sans bruit dans cet espace étroit. En un instant tout s’est effacé : les effluves de mauvais salami, Valérie, les rôts et les bruits de mâchoires. Skier, la mer et l’écume calme des vagues verticales.
Systole.
Diastole.
Je vole.

Je suis seul.
Enfin.