Un matin clair. Une vibration dans l’air et la lumière, lisse, bleue et blanche, bleue et orange. Une fraction de seconde, le temps glisse, se dérobe. Un millième de seconde efface la pile des années qui s’écroule en un seul mouvement.
Où et quand ?
Impossible de le savoir, mais quelque part au fin fond de la mémoire préexistent ce matin, cette vibration, cette lumière. La connexion s’est faite sans qu’on sache pourquoi, ni comment. Là, debout, interdit, figé, on traverse les heures, les mois et les années.
Il était une fois, il y a bien longtemps, un enfant aux genoux tatoués d’éclats de gravier. Essoufflé, haletant, l’enfant avait mis un pied à terre, son vélo sur le côté, s’était étendu sur le dos dans les herbes hautes qui sentaient encore l’été, les yeux plantés au fond du ciel bleu. Pour la première fois, toute la beauté du monde l’avait submergé. Il avait coulé, le cœur ouvert, les yeux fermés, une bulle de sanglot coincée au fond de lui, soulevé par une houle intérieure, emporté par cette lame de fond avant que les larmes, les larmes enfin étoilent son visage saturé de bonheur.
Catégorie : Vu sous la jupe des étoiles
Plage de café
Sur ma gauche, une jeune fille penchée sur un amas de polycopiés entassées sur une minuscule table de café. Elle prend des notes, les coudes ramassés, en ayant soin de ne rien renverser. Elle n’entend rien du bruit des conversations et de la musique de fond. Elle prend des notes. Toutes ces pages remplies de caractères serrés, il faut bien une méthode pour les assimiler, aller à l’essentiel pour en faire un résumé qu’elle gardera précieusement en tête jusqu’à l’examen de demain.
Apprendre à apprendre. Lire, analyser, comprendre et décanter. Des heures durant. Des années durant. Elle aura peut-être bientôt terminé ou peut-être pas. Peut-être a-t-elle encore plusieurs obstacles à franchir pour arriver là où tous ses diplômes auront été numérisés en vue de l’envoi d’un CV à très haute valeur ajoutée.
Elle ne relève pas la tête, recroquevillée sur ces quelques centimètres carrés remplis de mots ou de formules. Une mèche de cheveux ne cesse de tomber qu’elle remet en place d’un geste machinal. Elle pourrait les attacher, elle a sûrement un élastique dans son sac, mais elle est trop loin, trop ailleurs.
Alors, elle remet la mèche en place.
Au bout du compte, peu importe la longueur de la liste des diplômes. Elle y arrivera, c’est sûr. Un jour l’école sera finie. Elle sera infirmière, carrossière, avocate ou mécatronicienne. Elle sera forte, brillante, mènera ses combats, aura de la peine et de grandes joies. Rencontrera un homme ou une femme, ils ou elles s’aimeront un mois, un an ou toute une vie. Elle aura des enfants ou des chiens, ou les deux, pourquoi pas. Des ballerines ou des escarpins. Des cheveux courts, longs, bruns ou blonds. Une minijupe. Des pantalons. Du rouge à lèvres. Des cils longs comme le bras. Un sac de montagne imperméable. La liste complète des itinéraires de Grande Randonnée, des crampons pour l’hiver et des crampons pour l’été. Un ballon de football signé.
Elle n’aura rien à défendre.
Rien à expliquer.
Juste vivre sa vie sans craindre que le poids d’un homme, d’une religion ou d’une morale à deux balles, ne vienne l’écraser.
Elle remet ses idées en place.
Le monde devrait en faire autant.
Aitana Bonmati
En 2005, Aitana Bonmati avait sept ans lorsque qu’elle a été admise au CD Ribes, un club de football situé près de la mer, quelque part entre Barcelone et Tarragone. 400 garçons et une seule fille.
En 2023, elle remporte le Ballon d’Or. 162 centimètres obstinés, travailleurs, volontaires, mais aussi 162 centimètres de beauté, d’élégance et de pur génie parfois.
Le football est chose légère et devrait toujours le rester. Un terrain plat suffit. À bonne distance et en face, si possible, quelques mètres inscrits entre deux paires de gros cailloux et le jeu peut commencer. À l’autre extrémité, des milliardaires gominés vendent des pétro-dollars en échange d’exagérées cabrioles sur une pelouse chauffée à feu doux. Au milieu, des femmes qui jouent pour jouer et parmi elles, Aitana Bonmati.
Le football est paraît-il surtout affaire d’entraînement, de répétition, de technique, de tactique. De formations en losange, de 4-4-2, de marquage à la cuissette, de profondeur ou de verticalité. On pourrait en déduire qu’il s’agit simplement d’appliquer ces belles consignes pour gagner. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans la plupart des cas. Des joueuses et des joueurs appliqués à faire ce qu’il faut pour avancer méthodiquement dans le camp adverse sans jamais rien risquer.
Aitana Bonmati voit les choses autrement. Du point de vue d’un drone en vol stationnaire au-dessus du terrain. De là-haut, elle dessine des courses, des lignes de passes ou de tirs qu’aucune autre joueuse n’aurait imaginées. Et lorsque le ballon lui parvient, elle se trouve déjà dans le temps suivant, dans la fraction de seconde qui va advenir, qu’elle a déjà vue, vécue, elle sait exactement ce qui va se passer. Arrive alors un moment de grâce, un long mouvement fluide qui suspend la course des autres joueuses, un instant immobile où elle se glisse, vive, agile, feu follet étincelant, seul touche de couleur sur un fond vert devenu noir et blanc.

Aux femmes, le pouvoir
Avant de poser un orteil sur une bombe anti-personnel.
Avant de voir nos chairs pulvérisées en orbite stationnaire autour de la terre.
Avant qu’une vague géante ne recouvre le désert.
Avant de prendre un simple course pour aller sur mars.
Il existe une solution.
Toute simple.
Il suffit de renverser le monde des corbeaux habillés de trois pièces noires, de culbuter les oligarques en yacht, les généraux aux torses garnis de médailles, les capitaines de régiment, de l’industrie ou de la finance.
Tous ensemble et dans le même élan, fracassons les statues des commandeurs. Que vivent les commandeuses ! Enfin ! Hourra !
Bien sûr, les femmes sont des femmes, les fleurs, les couleurs, fragiles, petites, changeantes, trop féminines, leurs robes trop courtes, trop longues et bien trop masculines dans leurs pantalons. Elles parlent trop. Elles réfléchissent trop. Elles parlent sans réfléchir. Elles se chamaillent tout le temps.
Et d’abord qui va s’occuper des enfants ?
On pourrait étendre à l’infini la liste des clichés éculés. Décidément non, les femmes ne sont pas des hommes comme vous et moi ou alors peut-être, on ne sait pas. Reste une certitude : on ne trouvera chez elles aucun membre qui prend sa source entre les jambes.
Rien qui puisse engendrer un nouveau concours pour savoir qui a la plus grosse, la plus longue, la plus belle des bombes.
Catarina et la beauté de tuer des fascistes
En souvenir du féminicide de Catarina Eufemia, tous les membres d’une même famille kidnappent et exécutent chaque année un fasciste. Une tradition, l’héritage laissé 74 ans plutôt par la grand-mère qui, en retour, tua son mari, un militaire qui n’avait rien fait pour secourir Catarina alors qu’elle demandait simplement un salaire décent pour nourrir ses enfants.
Le titre est accrocheur, c’est sûr. Aucune beauté dans le meurtre, tout le monde est d’accord. Tout le monde ? Vraiment ?
J’ai déjà parlé du théâtre de Tiago Rodrigues, de sa manière unique de projeter ses personnages hors de l’espace clos du plateau et de les planter en face de nous. Nous, nos certitudes et nos culs bien calés dans des strapontins trop durs pour leur chairs trop tendres. Au-delà de la provocation, la pièce nous parle de vengeance, de doutes et aussi, un peu, de pardon. Dans la maison de campagne où la famille se retrouve, tout est prêt : le vin, le repas, le pistolet et le fasciste. Catarina hésite, c’est sa première fois. Tout le temps de la représentation, elle hésitera. Et puis non, à quoi bon, à la fin, elle ne tirera pas.
Mais la fin n’est pas celle que l’on croit. Pas de leçon de morale, pas de rédemption, de réconciliation, de mauvaise bouillie de bons sentiments. Bien mieux que ça, l’annonce de ce qui nous attend si nous restons là, assis, à affuter nos phrases, alors qu’une seule balle suffit pour mettre fin à toute discussion.
Ce lien vers le site de l’auteur. La pièce tourne un peu partout, alors, si jamais on la joue près de chez vous…
La montagne magique
Tiago Rodrigues : Bovary
Il y a quelques années, un malentendu m’a ouvert la porte du théâtre de Tiago Rodrigues. Dans la liste de mes podcasts est apparu ce nom, «Bovary». J’ai pensé qu’il s’agissait d’un résumé ou d’une lecture de passages choisis de Madame Bovary, roman que je n’ai cessé de relire depuis le jour où les brumes qui recouvraient l’espace entre mes deux oreilles se sont dissipées, pas complètement, il faut le dire. Il m’arrive encore d’être une vache au bord des rails. La preuve, je n’avais jamais entendu parler de Tiago Rodrigues.
Donc, j’appuie sur la touche et j’entends une voix : «Merci chère amie, comme j’ai été attendri de votre bonne lettre. Merci encore pour les questions que vous m’y faites sur le roman. Pardonnez cette réponse tardive mais, comme vous le savez, j’ai été retenu par la police et la justice…»
La lettre terminée, arrive sans transition le réquisitoire du procureur impérial, Ernest Pinard, pour soutenir que ce roman est une offense à la morale publique et à la religion. Je me souviens du procès intenté à Flaubert. Donc il s’agit peut-être d’une reconstitution. En effet, première passe d’armes entre le proc et Me Sénard, l’avocat de la défense, très chouettes dialogues, mais s’agit-il d’une retranscription ou d’une adaptation ?
C’est quoi ce truc ?
Je me pose encore la question quand Flaubert entre en scène pour rectifier son nom, Flaubert et pas Faubert, l’enseigne du traiteur face à la Comédie-Française. Je croyais que Gustave avait l’interdiction de parler durant son procès.
Et c’est là que tout part en sucette.
Pinard reprend la première scène du roman, dans la salle de classe. «Le professeur demande à Charles de se lever (…) Levez-vous. Dites-moi votre nom. Dites-moi votre nom. Répétez. Plus haut ! Plus haut !
— Charbovari
Voilà Charles Bovary qui fracasse le mur de la fiction pour venir s’asseoir en chair et en voix sur le banc des témoins. Egaré, j’ai coupé le moteur de mon automobile et me suis garé sur le bas-côté.
Petit à petit, un peu de lumière s’est faite dans mon cerveau fatigué. Tous les personnages du roman défilaient à la barre, il devait donc s’agir d’une sorte de pièce de théâtre, une captation, juste le son, mais on voyait très bien les images. Ce fiacre par exemple, qui sillonne la ville sans jamais s’arrêter. On ne va pas se mentir, on sait très bien ce que font Emma et Léon à l’intérieur, tous les rideaux tirés.
— Mais non, monsieur le procureur, ce sont vos propres conclusions, les fruits de votre imagination.
— Justement monsieur l’avocat de la défence, Justement ! Voilà toute la duplicité de Flaubert, son art malsain de glisser dans nos âmes des pensées que ses mots ne font que suggérer. Alors, je vous le demande, peut-on aller plus loin dans la perversité ?
Au fil des dialogues, est apparue en creux dans le réquisitoire du procureur l’explication de texte la plus lumineuse que j’ai jamais lue sur Madame Bovary. C’est ainsi que j’ai découvert le théâtre de Tiago Rodrigues. Son intelligence, son originalité, sa bonhomie et son immense humanité. Un homme rare, terrien et aérien, capable de téléporter Gustave Flaubert sur une scène de théâtre, de transformer des personnages de roman en êtres de chair, tout en nous invitant à nous asseoir entre Emma et Charles Bovary, entre Homais le pharmacien du lieu commun et Lheureux l’usurier doucereux.
Alors, naturellement, nous les rejoignons sur le plateau et c’est là que réside tout le talent de Tiago Rodrigues, sa capacité à nous faire traverser le quatrième mur pour devenir nous aussi de très réelles figures de fiction.
Par cœur
« Le plus grand hommage qu’on puisse rendre à un poème ou à un texte qu’on aime, est de l’apprendre par coeur. By heart. Pas by brain, seulement avec la tête, mais by heart, par cœur, avec le cœur. Car l’expression est vitale. »
George Steiner, cité par Tiago Rodrigues, extrait de la pièce By Heart
La vie en escalator
_ …Finir les travaux. Vendre la maison. Et divorcer.
_ La maison tu veux la vendre maintenant ?
_ Non, je finis la rénovation pour la vendre. Cher.
_ Et ton mari ?
_ Mon ex-mari tu veux dire. Quinze ans. Quinze ans de ma vie perdus avec cet abruti. En deux mois j’ai eu plus d’interactions sociales qu’en quinze ans avec lui. Je me suis enfermée. Mais maintenant je reconstruis mon réseau. Et aussi, me trouver quelqu’un.
_ Quelqu’un ?
_ Oui quelqu’un ou quelques-uns. Pour baiser. Là aussi j’ai pas été gâtée. Je me suis mise sur Tinder.
_ Et t’as trouvé ?
_ Tu parles, tous des psychopathes ou des obsédés. Sur mille profils même pas un demi-mec intéressant. Je pourrais écrire un livre de sociologie bien flippant.
Rez-de-chaussée. Terminus, tout le monde descend.
J’ai résisté à la tentation de me retourner, de mettre un visage sur cette voix pressée, deux marches derrière moi, le temps de dérouler sa vie sur quatre étages à bord d’un escalier roulant.
(Dialogue retranscrit sur le vif au milieu du rayon parfumerie)
Les Soeurs Marie de Schönstatt
Avachi sur la table, le sandwich avocat-saumon ne voit pas venir l’heure du sacrifice.
Les nourritures terrestres passent au second plan quand on fait face au stand du Carmel Notre-Dame de l’Unité où deux moines, robes blanches et scapulaires noirs impeccablement coupés font leurs emplettes sous le soleil de septembre. Wikipédia m’apprendra plus tard qu’il s’agit de l’uniforme de l’ordre cistercien, fondé par Robert de Molesme en 1098 ce qui ne nous rajeunit pas.
À l’autre extrémité du banc, deux religieuses mangent leurs rouleaux de printemps.
Les badauds badaudent, les capucins capucinent, les sœurs de St Augustin vantent les mérites de leur librairie en ligne, shop.staugustin.ch.
Tout le monde a l’air tout à fait à l’aise, rien de spécial, un autre samedi, une autre édition du grand marché de la chrétienté. Pour ma part, je n’ai jamais vu autant de religieux en liberté. Mon estomac rempli, je m’apprête à reprendre ma route, mais non, pas comme ça, pas comme si je quittais la foire au lard ou au pinard.
Je me lève et je me lance.
_ Bon appétit, mes sœurs,
Mes sœurs, ridicule ! On dirait une mauvaise réplique d’un film en noir et blanc.
_ Merci
_ Excusez-moi, j’ai une question.
Elles sont deux. Je m’approche, découvre le visage entouré d’un voile de la femme assise de mon côté et reste bloqué. Vous avez vu «Au Risque de se perdre» ? Peut-être pas. Aucune importance. Dans ce film Audrey Hepburn est une jeune femme qui entre au couvent pour devenir sœur Luc. Audrey Hepburn, son visage, vous voyez ? Bon, c’est un film et on se dit qu’ils exagèrent, que dans la vraie vie, sœur Luc a 80 ans, les joues qui tombent, des bas à varices et du poil au menton.
Devant moi, Audrey Hepburn quand même, vive, alerte, rieuse on dirait, amusée par ce grand nigaud en habits de vélo. Là, j’avoue, j’ai un blanc immense et elle, charitable, me rattrape gentiment.
_ Vous venez de loin ?
Elle a un léger accent allemand.
_ Euh, je…
_ Avec votre vélo.
_ Ah. Non. Oui, 40 kilomètres.
_ Vous aviez une question je crois.
_ Une question ? Ah oui ma question. Qu’est-ce qui se passe ici ? C’est une espèce de foire religieuse, quelque chose comme ça ?
_ C’est un marché monastique. Vous voyez, chaque année plusieurs congrégations se rassemblent ici pour partager et aussi vendre leurs produits.
Sa voix, on dirait Romy Schneider. Jeune.
_ Et vous faites partie de quelle congrégation ?
_ Nous sommes les Soeurs Marie de Schönstatt.
_ Et donc, vous n’êtes pas cloîtrées.
Et là elle rit, cette Audrey Hepburn assise devant moi. C’est sûr, ce moment n’existe pas.
_ Evidemment, puisque nous sommes là. Nous sommes un ordre ouvert. Notre règle, c’est le partage, aller vers les gens. Nous avons aussi un hôtel à Brigue dans le Haut-Valais.
_ Brigue je connais. Et ici, vous avez aussi un stand ?
_ Oui mais nous ne vendons presque rien, nous sommes là pour les gens.
_ Pour les gens ?
_ Oui pour les gens, les gens qui passent comme vous.
Je suis toujours debout. Elle relève la tête, la fine bordure blanche qui entoure son voile auréolée de soleil, son visage en pleine lumière et ses yeux vifs plantés dans les miens.
_ Nous sommes surtout là pour partager la joie.
Désarconné, j’ai bredouillé quelques phrases informes sur la beauté de leur métier, leur métier! Mon Dieu pardonne-moi, je ne sais plus ce que je dis. Je n’ai pas vraiment pris congé. Elle m’a souhaité un bon retour et je me suis enfui pour aller m’enfoncer jusqu’à la garde dans les insondables abîmes de ma médiocrité. Sur mon vélo, j’ai rembobiné le film, arrêté l’image sur cette phrase sortie de nulle part. Partager la joie, pouf, comme ça, entre deux bouchées de rouleaux de printemps. J’aurais du m’assoir, lui demander des explications, un mode d’emploi, un plan d’action.
La joie vraiment, Soeur Hepburn, sûrement un slogan délivré automatiquement à l’étranger de passage. Mais moi, je suis un cycliste séculier bien droit dans ses pédales. La joie, on ne me la fait pas, même avec ce visage-là. Trop facile bien à l’abri dans votre couvent. Ou votre hôtel, c’est pareil. Dehors la vie…
Dehors la vie c’est quoi, juste le gris du mauvais temps ? Juste les cons qui veulent éteindre la lumière du monde ? Nous dévisser la tête ? Nous enfermer dans leur enfer ? Qu’est que la joie peut faire contre un missile à tête nucléaire ?
Je cause, je cause et me retrouve soudain à l’entrée de la réserve naturelle. Où sont passés tous ces kilomètres ? Et le vent de face ? Et la traversée du pont piéton au-dessus du fleuve, ses virages à angle droit, ai-je posé un pied à terre ?
Aucune idée, je ne m’en souviens pas.
Je m’engage dans le petit chemin taillé dans le rideau des arbres. L’air est doux et chargé des derniers parfums de l’été. Le gravier recouvert de taches de soleil, impressioniste, immatériel, et le ciel, immobile, éperduement bleu. Je relève la tête, et je réalise qu’il n’y a plus rien à dire, rien à ajouter, plus à penser, mon coeur immense jusqu’au fond de ma gorge, un sanglot irrépréssible et étranger et ce fragment de joie que je voulais partager.
