Livrecaments

« C’est tout à fait stupide de penser que vous devez lire tous les livres que vous achetez et tout aussi stupide de critiquer les gens qui achètent plus de livres qu’ils ne pourront jamais lire. Ce serait comme prétendre que vous devez d’abord utiliser tous les couverts ou tous les verres ou les tournevis ou les forets avant d’en acheter de nouveaux.

Dans la vie, il existe des choses qui doivent toujours être disponibles à profusion, même si on n’en utilise seulement une fraction.

Par exemple, si on considère les livres comme des médicaments, on comprend bien qu’il faudrait en avoir le plus possible chez vous : si vous voulez vous sentir mieux, vous allez pouvoir choisir un livre dans « l’armoire à pharmacie ». Pas un livre au hasard, mais celui qui correspond le mieux au moment présent. C’est pourquoi vous devriez toujours avoir le choix du médicament !

Ceux qui achètent seulement un livre, lisent seulement celui-là et ensuite s’en débarrassent, appliquent simplement une approche consumériste aux livres, ils les considèrent comme un produit de consommation, une marchandise. Ceux qui aiment les livres savent bien qu’un livre est tout sauf une marchandise. »

 Umberto Ecco, 50’000 livres dans sa bibliothèque

La femme cachée

Derrière chaque grand homme se cache une femme.

L’homme est grand. Très grand. Très immense. Un arbre centenaire. Un chêne séculaire. Son ombre porte très loin sur la surface du monde. De ses racines jaillit une rivière, que dis-je, un fleuve large comme la mer.
L’homme grand a même sa place dans les grandes villes avec d’autres hommes aussi grands que lui. Seulement, il faut entretenir tous ces kilos de chair, les laver, les repasser, les mettre au bain avant diner. Aussi, aux grands hommes il faut du café le matin, le soir des pantoufles tièdes, une nuisette et des porte-jarretelles pour un sommeil réparateur rempli de rêves de grandeur.  

L’homme devient grand, grâce à la femme planquée derrière.
La femme derrière.
La femme dernière.

On devrait parfois mieux se pencher sur la syntaxe et le vocabulaire. Revenir à la source, reprendre le dictionnaire des idées reçues, là où Flaubert l’avait laissé. Donc, pour qu’un homme soit dans la lumière, il faut une femme qui produise l’électricité. Une femme-ménage. Une femme-torchage de niards. Une bonne, en somme, si possible sourde, muette, aveugle aussi. Une gentille tricoteuse qui ferme les yeux sur les soirées où il ne rentre pas pour cause de dossiers urgents à traiter. Les grands hommes, on sait ce que c’est, leur aura, leur magnétisme, leur torrentiel flux d’énergie qui ne peut s’épuiser qu’au fond des deltas du plaisir apaisé.

La femme effacée.
Qui reste à la maison et pendant que le très grand homme se fait décorer. Elle comprend mieux que lui, pense plus clair que lui, et comme d’habitude elle s’est chargée du discours et des remerciements. Certes. Mais quand même. On ne voudrait pas que bobonne gâte ce beau moment de solennité. Elle et son ventre alourdi par les maternités. Ses jambes gonflées. Ses cheveux gris aux racines. Son visage fané.  Elle et sa fatigue immense d’avoir entouré de tous ses soins ce mâle qui exhibe fièrement sa nouvelle quincaillerie aux caméras du monde entier.
Il a vieilli aussi, mais ses rides sont belles et on raffole de sa barbe poivre et sel.

La femme invisibilisée.
Cachée derrière le grand homme qu’elle biberonne sa vie durant, le pauvre qui ne sait même pas faire chauffer de l’eau pour le thé. Et c’est normal et il s’en vante, lui, il a de grands projets, des avions à construire et une guerre à préparer.
C’est ainsi qu’on entre dans les livres d’histoire et pas en nettoyant la cuvette des WC.

Sourire industriel

Sourire du coin de l’œil.
Sourire en montrant les dents.
 Sourire en ayant l’air content, heureux, faraud, malicieux, étonné, renversé, pincé. Sourire interrogateur, interloqué : vous ici ! Quelle surprise ! Si on m’avait dit que vous seriez tous là, au bord du tapis rouge avec toutes ces caméras, ces appareils photographiques, j’aurais passé une autre chemise.

Apprendre à sourire pour faire reluire l’objectif du téléphone portable tenu à bout de bras, il y a certainement des tutoriels pour ça. Des cours en distanciel avec à la clé, des certificats de capacité à étirer ses lèvres de trente-six manières différentes sans jamais bouger les oreilles ou le bout de son nez.

Tous ces faciès traversés par une fente convexe laissent l’observateur perplexe. On voudrait soulever le voile, voir ce qu’il y a dessous, dans l’assiette monogrammée, aspirer la flaque de sauce scintillante pour découvrir le morceau de viande tannée que seule une tronçonneuse pourrait découper.

Des histoires d’occasion

Je marche sous la menace de ce ciel gris souris né d’un printemps prématuré. Y’a plus de saison ma pauv’ dame et février nous réchauffe les pieds.
Je marche, rempli de doutes et d’anticyclones immobiles qui installent sur nos têtes un plafond de verre qu’aucun flocon de neige ne pourrait percer. Je marche, je m’ébroue, j’accélère un peu pour s’assurer qu’au fond de moi il y a encore un cœur qui bat.

Je suis passé ici cent fois. Mais peut-être d’un autre pas, d’une autre humeur, la tête ailleurs. Ce sont pourtant bien deux ou trois mètres linéaires de livres de poche qui déroulent leurs charmes un peu flétris devant moi. C’est émouvant, ces pages jaunies qui ont déjà raconté leurs histoires à d’autres mains, à d’autres regards. Parfois, on trouve un nom, une dédicace, des annotations, des passages soulignés au crayon. On s’arrête. On relit. Pourquoi ce paragraphe en particulier ? On en oublie l’histoire pour essayer de comprendre, on tourne les pages à la recherche de traces qu’il ou elle aurait laissées. On imagine. On se met à rêver.

Il y avait une vitrine derrière les trois boites remplies de livres. Une porte aussi, que j’ai ouverte et une fois le seuil franchi, trois pièces en enfilade, couvertes de livres du sol au plafond. La libraire m’a proposé un café, mais je n’avais pas le temps, pas une minute à perdre : tous ces dos un peu froissés marqués de noms et de titres pas encore déchiffrés me faisaient de l’œil et la promesse d’une autre histoire, d’une écriture nouvelle qui vient vous frapper au beau milieu de l’estomac et donne à votre intérieur une nouvelle couleur.

Une heure plus tard, et trois livres sur le comptoir, la libraire me parlait de ses recherches, de sa stratégie pour trouver de la bonne littérature de deuxième main. Elle allait chercher un album de dessins au fusain. Perfide peut-être, mais touché, sûrement. Je feuilletais, la gorge sèche, lui proposais de mettre l’objet de côté, parce qu’il fallait que je me calme, que je m’en aille avant de devoir aller chercher une brouette pour transporter la moitié de sa bibliothèque.

De retour chez moi, j’ai pris une bonne résolution. Je n’y retournerai pas avant d’avoir lu les deux romans et le livre de souvenirs. C’est décidé et je m’y tiendrai. Bon, il faut quand même que je repasse, juste pour les dessins au fusain. Ce serait impoli de réserver et de ne pas repasser dans la semaine. Voilà, dans la semaine, c’est ça.
J’irai samedi.
En vitesse.
Sans m’attarder.

Entre deux secondes

Il arrive parfois que le temps bienveillant retienne l’aiguille des secondes et vous laisse entrer dans un instant immobile, un instant figé dans le temps. On s’y glisse, en suspension entre deux mondes, et ici il n’y a que la neige, les arbres et le vent.
Aucun bruit.
Les deux skis en équilibre sur leur carre intérieure, droite, gauche, aucun effort, aucune résistance, une infime poussée à la sortie du virage et le monde revient à la verticale. Le corps facile dans la répétition de ce mouvement aussi simple que le battement régulier de mon coeur.

Patti écrit

« Time contracts. We are suddenly approaching Paris. Aurélien is sleeping. It occurs to me that the young look beautiful as they sleep and the old, such as my self, look dead. »

« Le temps se contracte. Tout à coup nous approchons de Paris. Aurélien dort. Je me dis que les jeunes paraissent beaux dans leur sommeil et les vieux, comme moi, ont l’air mort. »

Patti Smith – Devotion – 1992

38.9

Dans le journal, une mention de cette nouvelle série télévisée portée par un éphèbe contemporain tendance préraphaélite : « En termes d’audience, cela représente 29,0% de l’ensemble du public âgé de quatre ans et plus et 38,9% des femmes responsables des achats âgées de moins de 50 ans. »

38,9%. On va pas chipoter sur une deuxième décimale. Non. On aurait pu arrondir à 39, mais ce petit dixième de pour-cent pose se pose un peu là quand même. Cette virgule qui barre la route à l’unité supérieure indique bien qu’une équipe de chercheurs férue de rigueur mathématique a déterminé très précisément qui a regardé quoi et comment.
Ce pourcentage en béton nous procure un agréable frisson scientifique. Précis. Solide comme les trois côtés d’un triangle équilatéral. On flotte, béat, les neurones détendus et l’estomac au bord de la sieste quand tout à coup, un choc électrique interrompt le flot de mélatonine charriée par notre glande pinéale. On se réveille en sursaut. On relit. Les femmes. Responsables des achats. De moins de 50 ans. On résume : 

Les femmes on connait.
Les responsables des achats, normalement on les trouve dans des entreprises qui ont besoins de ressorts pour fabriquer des matelas.
Il existe également un nombre toujours en expansion d’êtres humains qui comptent entre zéro et 50 années. 

Pris séparément, chaque élément de cet énoncé nous parait évident. Mais quand on assemble le tout, notre esprit part en couille. On se calme. On se concentre. On déplie les chakras. « Les femmes responsables des achats de moins de 50 balais… » On se le répète comme un mantra. On assemble les termes. On visualise. Une femme. Un billet de banque. Un magasin. Quarante ans. Est-ce que je connais quelqu’un lui ressemble ? Julie peut-être, mais comment savoir si elle gère les achats ? Et d’abord, quels achats ? La mercerie ? Les pneus ? Le nouvel écran plat ? La caisse de 12 bouteilles de Saint Amour en promotion ?  

Pour Amélie, boulangère, farouchement célibataire et pas intéressée par mettre sur orbite une nouvelle génération on dira que oui, pourquoi pas. À 45 ans, elle gère sa petite entreprise, son petit ménage plus deux coquins qui partagent ses nuits rares et sont sommés de disparaître au petit matin.
Mais que penser d’Albertine, 39 ans, charcutière et mère de trois enfants ? Le matin, c’est elle qui emmène ses petits à l’école pendant que Gérard ouvre la boutique et accueille les premiers clients. Elle achète les quarts de boeuf en gros, lui, les ingrédients nécessaires au remplissage du garde-manger familial.
Amanda, 25 ans n’achète plus rien du tout, elle échange un cours de piano contre un panier garni ou une pompe à vélo. 

À force de s’interroger, apparaît une faible lueur, l’écho d’une réminiscence lointaine, du temps où madame en tablier à fleurs servait un grand Scotch à Monsieur rentré fourbu d’une longue journée de dur labeur. Pendant que le mari buvait, l’épouse époussetait l’argenterie et surveillait d’un oeil la cuisson du rôti. À 20 heures précises, elle appelait les enfants. À table ils fallait qu’ils se taisent, papa était fatigué. Ensuite, maman faisait la vaisselle avec Palmolive pour le soin de ses mains. Quand elle avait couché la marmaille, elle passait une nuisette, une paire de bas et des porte-jarretelles, se glissait sous les draps mais papa ronflait déjà. Ok, hier on avait la ménagère, aujourd’hui la responsable des achats. Comme disait Alexandre Vialatte : « Rien n’arrête le progrès, il s’arrête tout seul.»

Au-delà ce méprisant glaçage sémantique, reste la question de savoir comment, de la foule immense des femmes, on a pu extraire avec précision une sous-population aux contours vagues et aux poches remplies d’argent.

Une liasse de sérénité

Est-ce que vous vous rendez compte que toutes les conneries que vous absorbez quotidiennement par les yeux et les oreilles vous abrutissent à petit feu ?
Je hais l’image littéraire à deux balles, la comparaison bien plantée sur ses deux pieds avec au milieu ce « comme » hideux et lourd comme du plomb. Qu’on me pardonne donc, mais sachez que vous n’êtes pas imperméables au flot continu de bêtise qui dégouline sur vous comme un crachin de fiente sorti d’un intestin engorgé.


Donc, voici une jumelle éloignée de Charlotte Gainsbourg qui se découpe sur un fond flou. Elle est jeune. Elle sourit dans le vague au sortir d’un repas frugal et équilibré. Le regard un peu vers le bas. Le menton en avant, volontaire, éclairé. Pas plus de trouble gastrique que de la personnalité. Capilairement calculée au bord du négligé. Tranquillement à l’aise. Zen, mais faut pas la lui raconter. Et calé dans la diagonale du regard, ce beau slogan pléonasmique jaune vert, bien contrasté pour les myopes et bien gras pour les mal-comprenants : au cas où on n’aurait pas saisi, la fausse Charlotte est sereine, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Et qui c’est qui dit qu’elle est ? C’est la banque, que c’est elle qui créée de la sérénité.

Créer de la sérénité, comment ? Avec qui ? Une banque ? Stop !
Dans le flot de fiente mentionné plus haut, il arrive qu’un jet particulièrement malodorant vous retrousse les narines au point de réveiller vos sens euthanasiés. Vous pensiez sérénité et vous voyiez, mer, montagne, ciel, méditation, jardin japonais, Feng Shui et même ataraxie, cette paix de l’âme que tu atteins en évitant de partir en live pour tout et n’importe quoi.
Mais voilà qu’on t’apprend que la sérénité se créée, façon pièce montée ou pizza. Et qui possède la recette de la nouvelle Margherita ? Ta Banque, Charlotte ! Ta Banque. Alors, s’il te plait, arrête de faire des huit dans le sable avec ton râteau. Plus d’om et plus de yoga. S’il te plait, éteins ta bougie, tes bâtonnets d’encens et tes vagues souvenirs de philosophie. Moi, la sérénité, j’en vends au quintal. Suffit que tu me files ton pognon, je te l’emballe sous vide et je le dépose dans mon coffre blindé.
Oublie tous tes soucis, les mois sans fin, les maladies et la mort qui vient. Ta banque est là, simple et tranquille, elle créée aussi ton prochain lendemain.

Couleur de vendredi

Le cinquième jour de la semaine d’un mois de novembre.
Le ciel gris, mais pas vraiment. Un peu froid. Légèrement venteux. Jolie lumière quand même un peu fragile, un peu crépusculaire, pourtant, c’est le matin. Le brouillard rôde, incertain, pile je descends, face, je monte, finalement je reste là.
Temps mort.
Je reconnais le silence, le moment immobile où le cœur du ciel se fige, l’espace d’un battement avant de repartir et de lancer dans le vide le premier flocon de la première neige.

En novembre, le plus beau vendredi est un vendredi blanc.