Gaston Lagaffe se reposait enfin. À l’aise dans son Franquin. 19 albums cartonnés, c’est beaucoup pour un type fatigué. Gaston avait tout donné, tout. Inventé des trucs pas fous. Des téléphones-douches, une tondeuse téléguidée ou un radiateur d’où sort un jet de café. En tenue de fusée, il n’avait pas pu danser au bal masqué. Et surtout, pendant toutes ces années, il avait cherché le coussin, le hamac, l’endroit majuscule où perfectionner l’art de la sieste sans être dérangé.
RÔÔÔ FZZZ RÔÔÔZ PFFFFF Z
Et tout autour des onomatopées, des livres étayés par des balais en un vague tunnel construit par la main de Franquin. La main prodigieuse qui dessine ce qu’on ne peut pas dessiner, le mouvement, la fatigue, la colère, l’amusement, l’émerveillement, l’explosion d’un moteur à deux temps. Une mouette. Rieuse. Hargneuse. Un chef d’oeuvre de trait et de concision comme une esquisse de Michel-Ange ou un autoportrait de Rembrandt.
Rembrandt est mort, lui aussi. Mais aucune autre main ne le remplacera devant le miroir pour dessiner la tristesse, la fatigue, tracer les lignes de l’âge et les contours des ombres où disparaissent les vallées que le temps a creusées.
J’aime bien repasser.
Comme le disait dans sa grande sagesse un ami allemand « Jedem Tierchen sein Pläsirschen », à chaque petit animal son petit plaisir. On envoie la vapeur qui fait un joli bruit. Le fer glisse sur le dos d’une chemise, dessine une trace lisse sur une surface ridée, aplatit les creux, les bosses et les plis. Visuellement, c’est tout à fait satisfaisant. Et pendant que l’étrave d’acier fend ces étendues de coton froissé, l’esprit est libre de vagabonder. Franchir un col. Aller jusqu’à la mer. Partir. Revenir. Écrire l’histoire d’un monde souterrain pendant que la chemise s’installe sur son cintre, les épaules bien droites et le bouton du haut refermé.
Sinon ça tient pas.
Mon fer, je donnais son numéro de série à un probable robot sur un chat anonyme. Au moment d’envoyer la vapeur, il avait craché un jet d’eau. J’avais bien essayé de tout nettoyer, de rincer la cuve bien à fond mais on ne peut rien faire contre une crise d’incontinence, sinon appeler le médecin. J’attendais le diagostic dans la petite fenêtre en bas de l’écran et les points de suspension me disaient qu’il n’allait pas tarder à tomber. Et c’est là que le monde s’est mis à déraper. (Je retranscris de mémoire, pas pensé à garder une capture d’écran de cette surprenante conversation. Aussi dans le dialogue qui suit, Chat n’est pas un félin mais mon interlocuteur. )
Chat : Félicitations.
Moi : ?? (en mon for intérieur : expliquer tout ça à un robot, je sens qu’on est pas rendus.)
Chat : D’après votre numéro de série, votre fer a 19 ans.
Moi : Possible. (Ah bon, c’est pas un robot.)
Chat : Vous l’avez très bien entretenu.
Moi : Merci. Et on peut le réparer.
Chat : Malheureusement non.
Moi : Quel est le problème ?
Chat : On ne garde les pièces que 12 ans.
Moi : Et si c’est juste un joint ?
Chat : Plus possible, désolé. Je peux vous faire une offre si vous voulez.
À ce stade et même si je retranscris, je fais remarquer qu’en vrai le Chat ne fait aucune faute d’orthographe ce qui ne laisse pas d’augmenter mon niveau de perplexité.
Moi : Bon. Allons-y.
Chat : Je vous propose ce modèle à 349.-. Je vous envoie un lien.
Moi : Je connais, mon amie a le même.
Chat : Donc vous l’avez déjà utilisé.
Moi : Oui.
Chat : Et ?
Moi : Vraiment bien.
Chat : Alors ?
Moi : Après 19 ans de vie commune, je crois qu’il est temps de nous séparer.
Chat : Une nouvelle vie commence.
Moi : Eh oui. En avant pour de nouvelles aventures.
Chat : Ah non, ça c’est ma phrase, et une chose que je partage avec Éluard.
Moi : Éluard ? Paul Éluard ?
Chat : C’est bien lui.
Moi : Je croyais que j’allais parler avec un robot.
Chat : Oui, nos chefs y pensent depuis longtemps. Ils voudraient bien nous remplacer par Chat GPT.
Moi : On va être envahis par ce truc avec ce nom qui sent pas bon.
Chat : Oui mais c’est le truc dans le vent.
Moi : C’est quand même inattendu de parler d’Éluard en partant d’un contexte électro-ménager.
Chat : Pas plus que de discuter les mérites d’un robot pétomane.
Moi : Pas faux.
Chat : Vous m’êtes sympatique, avec le fer, je vous offre la planche à repasser, je vous mets le lien.
Moi : Je prends volontiers la planche, merci beaucoup.
Chat : Voilà, j’ai tout noté, ce sera chez vous dans 3 jours.
Moi : Magnifique. Merci encore et bon après-midi.
Chat : Bon après-midi à vous
Ensuite, la petite fentêtre à disparu de mon écran.
Fin du dialogue et de la petite histoire. Quand même, la réalité, parfois, vous savonne la planche. Vous arrivez chez le marchand avec une panne de fer à repasser et vous vous retrouvez les quatre fers en l’air avec sous le bras, un poème d’Éluard que vous ne connaissiez pas
L’AVENTURE
Prends garde c’est l’instant où se rompent les digues
C’est l’instant échappé aux processions du temps
Où l’on joue une aurore contre une naissance Bats la campagne Comme un éclair
Répands tes mains
Sur un visage sans raison
Connais ce qui n’est pas à ton image
Doute de toi
Connais la terre de ton cœur
Que germe le feu qui te brûle
Que fleurisse ton œil
Lumière.
Paul Eluard, Man Ray, Les Mains libres, chez Jeanne Bûcher,1937
1979. 1980. 81… La mémoire s’embrouille passé la soixantaine et souvent bien avant. Alors, disons 1980 pour faire plus joli et bien rond. Dans un garage en sous-sol transformé en… En quoi, au juste ? Difficile de décrire l’endroit. Il fallait d’abord descendre une volée de marches étroites et peu éclairées, une sorte de trappe percée dans la dalle de béton, arrimée à l’arrière d’un espace exigu et cubique. D’entrée, la fumée vous verrouillait les bronches, mêlée aux vapeurs pas toujours propres que trop de corps compressés débitaient en lourds quartiers. Il n’y avait même pas de scène, même pas de projecteurs, juste une lumière vague et pour mille autres raisons, l’endroit méritait son nom : le Funky Pétard.
« En ce temps-là, j’étais en mon adolescence » mais contrairement à Blaise Cendrars, mon Transsibérien n’avait que deux roues et un moteur à deux temps qui n’étaient pas ceux de la valse ou de la Bossa Nova. Et ce soir-là, de l’autre côté de l’écran de fumée aux odeurs équivoques, est apparue une silhouette massive habillée d’un pantalon noir, d’une chemise, d’un gilet râpé et d’une guitare. Large, un peu vouté, Jean-Pierre Huser s’est planté sur ses deux pieds et a commencé à jouer. J’aimais le bruit, l’électricité, le son qui rend sourd et chanter en français me paraissait léger. Cette moitié d’ours découpait sa guitare à grand coups de hache, parlait en chantant, bavait, éructait, se lançait dans de longs monologues que lui seul comprenait. Il était autre, ailleurs, seul avec son monde fracassé et ce torrent de force brute charriait des pierres polies, précieuses, des rivières de diamants taillés à la main. Il avait le blues alpin, Huser, le blues des tunnels que des ouvriers creusent à coups d’explosifs dans le granit. Il avait la neige éternelle, les lacs de montagne et la terre, la terre de son pays qu’il gardait accrochée à ses mains remplies de notes. Rugueux, rocailleux, homérique, colérique, tendre et empathique, poète paysan aux mains calleuses, cowboy électrique des montagnes helvétiques, un chapeau parfois, une veste aux bords élimés et des bottes trop sales pour arpenter les parquets de Paris.
Je l’ai dit en ouverture, plus on avance en âge, plus la mémoire nous emmène en bateau. J’essaie en vain de me souvenir de l’âge du 33 tours, de la pochette qui s’ouvrait comme un livre, et sur la page de droite, un portrait magistral peint par Jean-Pierre Huser, à 12, 15 ou 16 ans. Le portrait de son père ou de son frère, de sa mère peut-être ? Je ne sais plus. L’album à la dominante bleue (bleue ?) s’en est allé avec deux bons mètres linéaires de vinyles un vilain jour de septembre, un vilain jour de brocante pour deux cents vilains francs. Reste la découverte de l’autre côté de son œuvre, ses grands formats, son trait rapide, torturé, sa vitesse, ses personnages hiératiques, monochromes, traversés de trainées de rouges, de trainées de poudre, ses toiles militantes, hurlantes, au point de fusion de tous ses combats, de toutes ses colères.
Artiste, c’est un mot un peu vieillot qui dégage le parfum d’une madeleine fanée que Proust n’aurait pas voulu toucher. Un enfant délicat, le petit Marcel, qui a tellement bien su décrire le bouleversement que provoque en nous un chant, une peinture, une lecture, ce moment inouï où un direct du droit vous cueille au creux de l’estomac et fait voler votre garde en éclats. Alors, artiste, Huser ? Disons plutôt ouvrier, artisan, maître compagnon et surtout chaman, capable de vous prendre par le cœur pour vous transporter ailleurs.
Jean-Pierre Huser, Geronimo, détail, huile sur toileEt pour la voix, ce lien vers Switzerland, chanson folklorique américaine.
Il y a quelques années, un cancer a pris ses quartiers chez Madame L.
Il aurait très bien pu aller voir ailleurs, chez un fumeur compulsif ou un alcoolique névrosé, mais non, pour lui, c’était Madame L. et personne d’autre, même si rien, absolument rien ne la prédisposait à accueillir cet hôte malfaisant. Enfin rien, peut-être pas. Je crois que le cancer ne supportait pas le rire de Madame L. Son rire en cascade qui partait de la gorge pour lui monter aux yeux, et aussi, cette manière nonchalante d’aplanir les obstacles de la vie quotidienne sans jamais moufter. Alors, le cancer est entré en ayant la ferme intention d’éteindre ce rire et de démontrer par la métastase qu’on ne badine pas avec la vie quand on sent le tranchant de la faux juste derrière les oreilles. Le con. Il s’était complètement planté sur la taille de sa nouvelle co-locataire. Madame L. n’est pas grande en centimètres, mais des ovaires, elle en a et de bonnes dimensions. Bien sûr, elle a un peu paniqué quand elle a eu les résultats des analyses. Il y avait elle, son homme et surtout son pré-adolescent. Ce garçon avait encore besoin de sa maman et elle encore besoin de vivre, un besoin viscéral, animal, qu’aucun cancer ne pourrait effacer. Alors, l’hôpital est arrivé. Les séjours courts ou longs. Les traitements. Les rayons. Les cheveux qui s’en vont. Le cancer qui recule pour mieux avancer. Les périodes de rémission. Les rechutes. Le retour des perfusions. Mais les jours se transforment en mois et les mois en années. Madame L. est toujours là et son rire n’a pas changé. Ce rire, il va falloir le lui rentrer dans la gorge à cette effrontée. Ok, faut avouer, c’est une coriace, mais rira bien qui rira le dernier. Un peu pris de cours, le cancer dégaine l’arme fatale et place une petite tumeur maligne sur le flanc du cerveau. Le truc sournois, qui grandit sans se faire repérer. Quand il finit par apparaître sur les écrans radar la messe est dite, il n’y a plus rien à faire, plus rien. Quelquefois on opère, quelque fois pas, le résultat est souvent le même. On opère quand même. Tapi dans ce corps anesthésié, le chancre attend le résultat. Quand elle se réveille, elle a perdu une moitié de corps et presque tous ses mots. Presque mais pas tous. Et l’autre moitié de corps bouge encore. Bon, mais là, elle est sérieusement entamée, ça va être dur de remonter la pente. Très dur. Il pense que c’est presque gagné. Le con. Elle réapprend à parler. Un mot après l’autre. Elle réapprend à marcher. Un pas après l’autre. Bien sûr, dit comme ça, ça a l’air facile, n’est-ce pas. Il suffit d’un peu de patience et d’un peu de volonté et hop ! Le tour est joué. La réalité est très différente. Un jour on descend trois marches et le lendemain on est incapable de se lever. Il faut réfléchir à tout, tout le temps. Avancer la jambe droite. Allez avance. Ok. Maintenant la jambe gauche. Chaque pas dans la tête. Chaque pas. Essayez sur dix mètres pour voir. Et monter sur un trottoir. Et déplacer une chaise. S’asseoir. Se lever. Recommencer. Parler quand les mots s’échappent. Parler quand les mots dérapent. Madame M. m’a expliqué que, suite à une panne de courant, son ordinateur central a disjoncté. Une partie du câblage a été détruite et son travail consiste a reconnecter les fils valides selon un nouveau schéma. Il paraît que notre cerveau sait très bien faire ça. Avant, pour dire merci, il recevait un cadeau, pensait remerciement et sortait le mot. Maintenant, il voit le cadeau, il sait bien que c’est cool mais il bloque sur la traduction du sentiment de gratitude. Alors, il ouvre on encyclopédie en dix volumes à la lettre «A» et il commence ses recherches. Imaginez un peu le temps qu’il faut pour arriver à la lettre «M»… Une éternité plus tard, le cerveau change de stratégie, plutôt que de retrouver le mot dans le dictionnaire, il essaie de se souvenir, de reconstituer un son, une scène similaire, un anniversaire, ou Noël, le petit gars dans sa crèche, comment il s’appelait déjà ? Pour le moment on s’en fout. Sous le sapin les cadeaux et puis quoi ? Et là, sans prévenir, le cerveau se met à chanter. Petit Jésus, merci petit Jésus. D’un seul coup il récupère «Merci» et «Jésus».
Bientôt une demi-heure qu’on discute, et je me dis que bien plus que celles du seigneur, les voies de Madame L. sont vraiment impénétrables : il y a chez cette femme quelque chose qui tient du miracle. C’est à ce moment-là qu’elle consulte sa montre. Elle sursaute. Il faut qu’elle file, c’est l’heure de son cours de danse. D’un seul mouvement elle a jeté son sac sur son épaule valide.
Elle a encore le pas hésitant, mais elle s’en va tranquille en sachant que même sur une jambe, elle dansera.
— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ? — Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. — Tes amis ? — Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu. — Ta patrie ? — J’ignore sous quelle latitude elle est située. — La beauté ? — Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle. — L’or ? — Je le hais comme vous haïssez Dieu. — Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Charles Baudelaire, L’Étranger, Petits poèmes en prose, 1869
_ Pourquoi, il n’y a que des vieilles personnes ? _ Il n’y a pas que des vieilles personnes. _ Si. _ Ah bon, tu trouves ? _ Oui.
Je sens le regard de ma voisine qui balaie la salle. Moi j’attends. Je fais comme si. Comme si je n’avais pas entendu. Pas suivi leur conversation, jusqu’à cette question.
_ Pourquoi il n’y a que des vieilles personnes ?
Assise une table plus loin, la maman tente une explication.
_ Si on était venus plus tôt, avant midi, il y aurait eu beaucoup de jeunes.
Ah ouais. Vraiment ! Alors, j’aimerais bien savoir pourquoi les jeunes mangent avant les vieux. Le petit garçon aussi, une moitié de tête tranchée par une moitié de pizza. Pour la forme, je tourne une page du livre que je ne lis pas.
_ Mais oui, les vieilles personnes viennent quand il y a du monde, tu vois. Elles sont seules et quand elles sortent c’est pour voir des gens. C’est triste de manger seul.
Le regard du petit garçon, je le sens bien, et sa question aussi, qu’il voudrait bien poser à ce monsieur âgé qui déjeune dans sa diagonale. Ok, vas-y mon gars, sois pas timide, sois pas trop bien élevé.
_ Dis-voir, monsieur, tu es pas triste de manger tout seul ? _ Triste, moi ? Je vais te dire. Tu verras quand tu seras grand. Les obligations. Les réunions. Les convenances. Et surtout, parler. Parler tout le temps. De la pluie et du beau temps. Parler, mon ami. Dire des mots mille fois répétés. Des mots que tu auras épuisés, usés jusqu’à la corde, jusqu’à oublier leur propre identité. Un jour ces mots resteront coincés au fond de ta gorge et ce jour-là, tu verras, ton assiette te parlera.
Il sourit au garçon, un sourire immense qui creuse deux trous noirs aux coins de sa bouche.
Il allume ses yeux pour que cette soirée soit belle, que le repas soit bon. De tout son corps tendu il veut que les étoiles brillent pour sa femme, pour son fils, pour le bébé qui dort.
Il sourit large au garçon, oui, pour le vin, du rosé ce sera très bien.
Il encourage son fils à choisir quelque chose de cher, quelque chose de bon. Pour eux ce soir, rien que le meilleur, le plus beau, le garçon en habit, les couverts qui scintillent et la moitié de lune accrochée aux branches des pins parasols.
Il sourit, il sourit encore, il les regarde intensément, sa femme et ses deux enfants. Il voudrait qu’ils fabriquent ensemble un souvenir aussi tendre et soyeux que le vent doux qui caresse les bras nus de cette nuit d’été.