Un autre ciel

Est-ce qu’elle se rend compte ?
Est-ce qu’elle se représente ainsi dans l’espace ?

Pas un corps, pas un visage, pas une paire de jambes et de bras.
Une impression.
Un élan.
Un moment.
Savent-elles vraiment, toutes ces femmes, que dans le vent de l’été les pans de leurs robes qui décollent, leurs cheveux qui s’envolent et et le sillon gracieux que trace leur démarche légère nous laissent entrevoir l’existence d’un ciel différent ?

Dans cette fraction de seconde où elle s’inscrit dans mon regard, je vois l’essence même du mouvement, ses lignes claires, son tracé fluide et transparent, une esquisse vivante que seule une main venue d’un autre monde pourra jamais dessiner.

Juin vent d’hiver

C’est un espace-travail rempli d’écrans. Clic font les souris. Clac font les claviers. Un mardi matin professionnel. Dehors, un début d’été délaissé.

Vive le vent
Trois notes sifflées se glissent par la fenêtre.
Vive le vent
Le siffleur est en bas peut-être.
Vive le vent d’hiver
Les têtes se relèvent.
Qui s’en va sifflant, soufflant
Les notes justes et le souffle mutin.
Dans les grands sapins verts

À cloche-pied sur une marelle qui monte au ciel, la gaité a passé la tête par l’entrebâillement de la fenêtre. Ce n’était ni l’instant ni le lieu. Ici, on travaille, madame, monsieur. On n’est pas la pour s’amuser, encore moins pour jouer. Le siffleur a continué. Interloqués, nous nous sommes regardés. De cette collision de mondes se produisait un glissement,
vive le vent,
un déplacement, un transport vers un ailleurs, une cour d’immeuble, des enfants peut-être, des balcons surannés, de la poussière blanche et la lumière du sud.
Tirant nonchalamment sur sa mélodie de Noël, le siffleur nous rappelait l’été, les vacances, les nuits où, allongés dans les hautes herbes nous regardions le ciel, sans claviers, sans souris, sans hiers ni lendemains, juste là, rien de plus, rien de moins, juste là, enfouis au plus profond des derniers replis de l’enfance.

OMO dans la chaussette

La serviette immaculée est garnie d’une belle flaque de café noir. La ménagère la noue exactement à l’endroit de la tache avant de la glisser dans le tambour du lave-linge. Referme la porte. Glisse une pincée d’OMO dans le bac prévu à cet effet. Va cuisiner une tarte aux pommes. Revient avec son fils et son homme, qui dénoue la serviette en question. Et là, miracle, la tache a disparu.
Papa et fiston sont stupéfaits. Maman exulte. OMO la propreté jusqu’au cœur des fibres.

En contemplant ma paire de chaussettes fétiches, j’eus tout à coup la vision de ce nœud, de ces couches d’étoffes traversées de part en part par des enzymes presque aussi gloutons que moi. (Ala, la lessive gloutonne qui dévore toutes les taches) Remarquons ici qu’enzyme est un nom féminin et aussi l’impact durable de la répétition de la réclame sur nos cerveaux reptiliens imprégnés à vie par n’importe quelle phrase à la con.

Donc, moi et mon angoissant syndrome de la chaussette orpheline, debout devant la machine à laver, ma paire de chaussettes fétiche à la main et OMO qui sort de sa boîte exactement à ce moment-là.

_ Réfléchis un peu mon garçon. Je traverse le tissu de part en part, quelle que soit la matière. L’épaisseur des couches, je m’en moque, tu vois, alors, réfléchis un peu, mon neveu.

Là, mes cellules grises auraient bien besoin d’une pincée une poudre qui blanchit le blanc. Je vois bien la serviette, la tache, le nœud, mais le rapport avec mes chaussettes m’échappe complètement.

_ Tu serais pas un peu bas de plafond, des fois ? Tes chaussettes, tu les ranges comment ?
_ Ben, j’assemble les extrémités, je les roule d’un mouvement souple et les voilà enchâssées pour les commodités du rangement. Je suis un garçon rangé.
_ Justement, si tu répétais l’opération AVANT de les mettre dans la machine à laver, les deux chaussettes, tu pourrais les récupérer après lavage, toujours enchâssées, comme tu dis.
_ Ah ouais ?
_ Ah ouais.
_ Et tu crois que…
_ Homme de peu de foi. Je te l’ai dit, je traverse sans mollir toutes les couches de tissu pour aller gloutonner la saleté au cœur de la matière.

J’ai essayé. Persil a gloutonné, extrait la moindre trace de saleté de mes chaussettes enlacées. Depuis, elles font toujours la paire dans le grand huit, du prélavage à l’essorage, avant d’aller sécher côte à côte sur les longs fils de l’étendage.
Les nuits sont longues aux sous-sols des immeubles modernes. On est mieux à deux pour veiller dans le noir.

Livrecaments

« C’est tout à fait stupide de penser que vous devez lire tous les livres que vous achetez et tout aussi stupide de critiquer les gens qui achètent plus de livres qu’ils ne pourront jamais lire. Ce serait comme prétendre que vous devez d’abord utiliser tous les couverts ou tous les verres ou les tournevis ou les forets avant d’en acheter de nouveaux.

Dans la vie, il existe des choses qui doivent toujours être disponibles à profusion, même si on n’en utilise seulement une fraction.

Par exemple, si on considère les livres comme des médicaments, on comprend bien qu’il faudrait en avoir le plus possible chez vous : si vous voulez vous sentir mieux, vous allez pouvoir choisir un livre dans « l’armoire à pharmacie ». Pas un livre au hasard, mais celui qui correspond le mieux au moment présent. C’est pourquoi vous devriez toujours avoir le choix du médicament !

Ceux qui achètent seulement un livre, lisent seulement celui-là et ensuite s’en débarrassent, appliquent simplement une approche consumériste aux livres, ils les considèrent comme un produit de consommation, une marchandise. Ceux qui aiment les livres savent bien qu’un livre est tout sauf une marchandise. »

 Umberto Ecco, 50’000 livres dans sa bibliothèque

La femme cachée

Derrière chaque grand homme se cache une femme.

L’homme est grand. Très grand. Très immense. Un arbre centenaire. Un chêne séculaire. Son ombre porte très loin sur la surface du monde. De ses racines jaillit une rivière, que dis-je, un fleuve large comme la mer.
L’homme grand a même sa place dans les grandes villes avec d’autres hommes aussi grands que lui. Seulement, il faut entretenir tous ces kilos de chair, les laver, les repasser, les mettre au bain avant diner. Aussi, aux grands hommes il faut du café le matin, le soir des pantoufles tièdes, une nuisette et des porte-jarretelles pour un sommeil réparateur rempli de rêves de grandeur.  

L’homme devient grand, grâce à la femme planquée derrière.
La femme derrière.
La femme dernière.

On devrait parfois mieux se pencher sur la syntaxe et le vocabulaire. Revenir à la source, reprendre le dictionnaire des idées reçues, là où Flaubert l’avait laissé. Donc, pour qu’un homme soit dans la lumière, il faut une femme qui produise l’électricité. Une femme-ménage. Une femme-torchage de niards. Une bonne, en somme, si possible sourde, muette, aveugle aussi. Une gentille tricoteuse qui ferme les yeux sur les soirées où il ne rentre pas pour cause de dossiers urgents à traiter. Les grands hommes, on sait ce que c’est, leur aura, leur magnétisme, leur torrentiel flux d’énergie qui ne peut s’épuiser qu’au fond des deltas du plaisir apaisé.

La femme effacée.
Qui reste à la maison et pendant que le très grand homme se fait décorer. Elle comprend mieux que lui, pense plus clair que lui, et comme d’habitude elle s’est chargée du discours et des remerciements. Certes. Mais quand même. On ne voudrait pas que bobonne gâte ce beau moment de solennité. Elle et son ventre alourdi par les maternités. Ses jambes gonflées. Ses cheveux gris aux racines. Son visage fané.  Elle et sa fatigue immense d’avoir entouré de tous ses soins ce mâle qui exhibe fièrement sa nouvelle quincaillerie aux caméras du monde entier.
Il a vieilli aussi, mais ses rides sont belles et on raffole de sa barbe poivre et sel.

La femme invisibilisée.
Cachée derrière le grand homme qu’elle biberonne sa vie durant, le pauvre qui ne sait même pas faire chauffer de l’eau pour le thé. Et c’est normal et il s’en vante, lui, il a de grands projets, des avions à construire et une guerre à préparer.
C’est ainsi qu’on entre dans les livres d’histoire et pas en nettoyant la cuvette des WC.

Sourire industriel

Sourire du coin de l’œil.
Sourire en montrant les dents.
 Sourire en ayant l’air content, heureux, faraud, malicieux, étonné, renversé, pincé. Sourire interrogateur, interloqué : vous ici ! Quelle surprise ! Si on m’avait dit que vous seriez tous là, au bord du tapis rouge avec toutes ces caméras, ces appareils photographiques, j’aurais passé une autre chemise.

Apprendre à sourire pour faire reluire l’objectif du téléphone portable tenu à bout de bras, il y a certainement des tutoriels pour ça. Des cours en distanciel avec à la clé, des certificats de capacité à étirer ses lèvres de trente-six manières différentes sans jamais bouger les oreilles ou le bout de son nez.

Tous ces faciès traversés par une fente convexe laissent l’observateur perplexe. On voudrait soulever le voile, voir ce qu’il y a dessous, dans l’assiette monogrammée, aspirer la flaque de sauce scintillante pour découvrir le morceau de viande tannée que seule une tronçonneuse pourrait découper.

Des histoires d’occasion

Je marche sous la menace de ce ciel gris souris né d’un printemps prématuré. Y’a plus de saison ma pauv’ dame et février nous réchauffe les pieds.
Je marche, rempli de doutes et d’anticyclones immobiles qui installent sur nos têtes un plafond de verre qu’aucun flocon de neige ne pourrait percer. Je marche, je m’ébroue, j’accélère un peu pour s’assurer qu’au fond de moi il y a encore un cœur qui bat.

Je suis passé ici cent fois. Mais peut-être d’un autre pas, d’une autre humeur, la tête ailleurs. Ce sont pourtant bien deux ou trois mètres linéaires de livres de poche qui déroulent leurs charmes un peu flétris devant moi. C’est émouvant, ces pages jaunies qui ont déjà raconté leurs histoires à d’autres mains, à d’autres regards. Parfois, on trouve un nom, une dédicace, des annotations, des passages soulignés au crayon. On s’arrête. On relit. Pourquoi ce paragraphe en particulier ? On en oublie l’histoire pour essayer de comprendre, on tourne les pages à la recherche de traces qu’il ou elle aurait laissées. On imagine. On se met à rêver.

Il y avait une vitrine derrière les trois boites remplies de livres. Une porte aussi, que j’ai ouverte et une fois le seuil franchi, trois pièces en enfilade, couvertes de livres du sol au plafond. La libraire m’a proposé un café, mais je n’avais pas le temps, pas une minute à perdre : tous ces dos un peu froissés marqués de noms et de titres pas encore déchiffrés me faisaient de l’œil et la promesse d’une autre histoire, d’une écriture nouvelle qui vient vous frapper au beau milieu de l’estomac et donne à votre intérieur une nouvelle couleur.

Une heure plus tard, et trois livres sur le comptoir, la libraire me parlait de ses recherches, de sa stratégie pour trouver de la bonne littérature de deuxième main. Elle allait chercher un album de dessins au fusain. Perfide peut-être, mais touché, sûrement. Je feuilletais, la gorge sèche, lui proposais de mettre l’objet de côté, parce qu’il fallait que je me calme, que je m’en aille avant de devoir aller chercher une brouette pour transporter la moitié de sa bibliothèque.

De retour chez moi, j’ai pris une bonne résolution. Je n’y retournerai pas avant d’avoir lu les deux romans et le livre de souvenirs. C’est décidé et je m’y tiendrai. Bon, il faut quand même que je repasse, juste pour les dessins au fusain. Ce serait impoli de réserver et de ne pas repasser dans la semaine. Voilà, dans la semaine, c’est ça.
J’irai samedi.
En vitesse.
Sans m’attarder.

Entre deux secondes

Il arrive parfois que le temps bienveillant retienne l’aiguille des secondes et vous laisse entrer dans un instant immobile, un instant figé dans le temps. On s’y glisse, en suspension entre deux mondes, et ici il n’y a que la neige, les arbres et le vent.
Aucun bruit.
Les deux skis en équilibre sur leur carre intérieure, droite, gauche, aucun effort, aucune résistance, une infime poussée à la sortie du virage et le monde revient à la verticale. Le corps facile dans la répétition de ce mouvement aussi simple que le battement régulier de mon coeur.

Patti écrit

« Time contracts. We are suddenly approaching Paris. Aurélien is sleeping. It occurs to me that the young look beautiful as they sleep and the old, such as my self, look dead. »

« Le temps se contracte. Tout à coup nous approchons de Paris. Aurélien dort. Je me dis que les jeunes paraissent beaux dans leur sommeil et les vieux, comme moi, ont l’air mort. »

Patti Smith – Devotion – 1992