Une plage de temps immense et bleu

L’été avance doucement et les nuages s’égaient, poussés par le vent.
Il faudrait pouvoir tenir les rênes du vent, retenir dans le creux de mes mains jointes les gouttes de secondes, regarder le bleu du ciel qui se reflète à la surface de ce petit lac brillant. Garder une heure, précieusement, entre mes paumes serrées, l’étendre au soleil et rester là, immobile, les yeux dans les yeux du temps.

Je voudrais une plage de temps immense et bleu, oultremer et tranquille, indigo et paresseux. Un moment posé entre le ciel et l’eau, allongé à la lisière du crépuscule. Un moment confortable, où il ferait bon s’installer, déplier l’étendue d’une grande couverture et d’une nappe à carreaux. S’asseoir. Sortir du panier un pain rond et doré, des verres et des bouteilles installées à la traîne, le long du ruisseau. S’allonger sur le dos. Écouter le bruit de l’eau. Fermer les yeux. Laisser venir les images et les mots, le clapotis irisé des phrases qui viennent s’échouer dans les hautes herbes en vagues irrégulières.
Raconter une histoire qui commencerait par : « Il était une fois » et qui parlerait d’un monde où le temps se serait arrêté.
Écrire, et au milieu du texte, découvrir quelque part entre deux pages, un interstice infime, une fente taillée dans le grain du papier. S’y glisser, faire passer prudemment la tête et les épaules avant de perdre pied. Tomber sans fin le long des caractères, être éjecté, sauter un paragraphe ou un chapitre entier. Se remettre en selle. Revenir à la ligne. Revenir au début et tout recommencer, retourner chaque mot sans jamais se presser. Labourer chaque page, tracer des sillons rectilignes et bien ensemencer. S’asseoir au milieu de l’histoire, déplier une couverture et une nappe à carreaux. Sortir le pain et le vin. S’allonger sur le dos et attendre patiemment que le texte ait fini de lever.

À la fin du mois d’août moissonner les mots de l’été.

Les étoiles qui tombent finissent toujours par s’écraser ailleurs

Dans le ciel, les étoiles qui tombent enflamment la nuit. Alors, nous faisons un vœu : Dieu nous préserve des flammes des étoiles. Dieu nous envoie un bébé pour l’été. Tout autour de nous, les étoiles tombent en flammes mais les mains de Dieu nous protègent. Les étoiles qui tombent iront s’écraser ailleurs.

Dans le ciel, les nuages noirs s’amoncellent et la nuit tombe au milieu du jour. Alors, nous allumons nos phares et nos phares font un trou blanc dans le jour noir. Les éclairs nous enserrent mais quatre pneumatiques protègent notre caisse métallique. La foudre finit toujours par s’écraser ailleurs.

Dans le ciel, une couche épaisse de fumée recouvre toute la terre, s’enroule autour de nos visages, s’insinue au fond de notre bouche, l’enduit d’une couche de poussière grasse qu’aucun dissolvant ne pourra jamais nettoyer. Alors, nous portons un masque de papier pour mettre une barrière entre nous et cette fumée visqueuse qui s’introduit partout. Notre bouche à l’abri derrière un masque de papier, nous savons que la fumée finit toujours par pourrir d’autres intérieurs.

Sous le ciel qui tombe, nous marchons, aveugles et obstinés. Nos yeux rivés sur le sol, indifférents et sourds aux grincements du monde, nous croyons qu’il suffit d’avancer pour arriver quelque part.

Mais sous nos pieds la terre ronde revient toujours à son point de départ

Couché sur le dos

Le temps passe en silence dans le fracas des jours qui passent.

La neige tombe et le temps passe. Une femme tombe et le temps passe. Une année passe et le temps passe. Une année, un siècle, un millénaire ou dix millions d’années.

Le temps passe, imperturbablement.

Tu as fais quoi hier ? Tu feras quoi demain ? Et maintenant, tu fais quoi ?
Entre hier et demain, entre onze heures et midi, entre deux fractions de secondes, une pulsation forme une bosse légère au creux de mon poignet.

Fine et translucide, la peau se soulève, imperceptiblement.

L’instant où se forme cette bosse minuscule contient tous  les printemps du monde. Toutes les neiges et tous les étés. Toutes les odeurs du crépuscule. Toutes les aubes bleues ou grises, les aubes sales, les matins brillants au petit-déjeuner. Toutes les années tristes et gaies. Tous les avions qui tombent. Tout le feu de la terre.

Tous les mondes qui se défont pour se refaire ailleurs.

Couché sur le dos, je regarde tous les nuages qui passent entre deux battements de mon cœur.

Trois mille mètres au-dessus du vide

Le soleil crisse dans l’air bleu de froid.
Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Il fait si froid que l’air se cristallise.
Il fait si froid que l’air se matérialise.

Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Et la neige a oublié la pesanteur.
La neige légère dans l’air glacé
S’envole sous mes spatules,
S’envole légère à toucher les nuages.
Le ciel et la neige se confondent et moi,
Je skie la face nord d’un nuage.
Je skie une ligne verticale,
Et des courbes à l’horizontale.
Je skie l’horizon et la mer.
Je skie l’écume de la neige.
Je descends vers le ciel sans fin,
Le long d’une coulée verticale.

Dans ma tête, ça fait clic.
Ma conscience
S’efface.
Se dilue.
S’envole enfin.

Je suis la pente verticale.
Je fais le mouvement parfait.
Je plane sans bruit.
Je peux fermer les yeux.
À trois mille mètres au-dessus du vide,
Je vole.
Enfin.