Quand les femmes s’apercevront

« Et faites attention, parce que si vous continuez comme ça, quand les femmes s’apercevront de la façon dont vous, les hommes de gauche, souriez avec une suffisance paternaliste à leurs discours, quand ton Amalia se rendra compte qu’elle n’est pas écoutée et qu’elle fait un double travail en s’épuisant devant les fourneaux et au laboratoire – pourquoi ne me parles-tu jamais du travail d’Amalia, hein ? Pourquoi est-ce qu’il me faut somplement entendre comme elle est douce, gentille ou jalouse ? – quand elles s’en rendront compte, leur vengance sera terrible. »

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode

De l’eau de Javel

« Attention, Bambolina, Crispina, Olimpia, attention ! D’ici vingt ou trente ans, n’accusez pas les hommes quand vous vous retrouverez à pleurer dans les quelques mètres carrés d’une petite pièce, les mains mangées par l’eau de Javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahies, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir. »

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode

Au bout du chemin

L’herbe rare se meurt.
Plus de terre,
Une coulée de pierres,
Quelques éclats de neige,
Tapis au creux des ombres
Des faces Nord.

Hérissé de crêtes,
L’horizon griffe le ciel.

Accrochés à la roche,
Les signes s’espacent,
Les traces s’effacent,
Et le fracas du monde
Disparait enfin.

Sa voix sur mon épaule

Les gens qui meurent vivent ailleurs.
À côté, devant, derrière, en parallèle de soi.
Quelquefois juste au-dessus pour qu’on ne les voie pas. Sans gêner. Sans jamais ralentir notre course folle vers un quai de gare ou une médaille olympique. Mais les morts nous bousculent parfois, excuse-moi, c’est encore moi. Faudrait qu’on parle. Je sais bien que tu n’as pas une minute à toi. Des rendez-vous importants. Des réunions importantes. Des choses à faire. À dire. À regarder. À ne pas oublier. Moi, je ne t’oublie pas. Je vois bien que tu déconnes. Tu te divertis. Tu t’étourdis.
_ Tu m’ennuies. Mort ou vivant tu es toujours aussi chiant.
_ 8 paires de skis quand même.
_ Pardon ?
_ Tes 8 paires de skis.
_ Quoi mes 8 paires de skis ?
_ Tu te souviens ? Tu n’as qu’un seul cul.
_ Air connu. J’ai aussi 32 dents…
_ …Et une seule brosse à dent. Plus tu vieillis, plus tu te répètes. Le gâtisme te guette.
_ Jolie allitération. Tu veux te lancer dans la chanson ?
_ Justement, parlons de ta guitare, la Stratocaster qui prend la poussière.
_ Rime riche, hourra.
_ Il va falloir du temps pour te nettoyer la tête. Des années. Oublie pas. Acheter des trucs en prévision de, c’est complètement débile. Les prévisions sont pas fiables. Il y a le vent et les orages. Un jour la montagne se fend. Toi tu descends au fond du couloir et ta tête explose entre deux virages.
_ Fait chier Hervé.
_ Je sais ma grande. Je te laisse méditer sur tout ça. La bise au chat.

Mesurer la hauteur des montagnes

En craquant, les ardoises faisaient un bruit de mitraille qu’amplifiait le cirque creusé au flanc de la montagne.
Saturé de chaleur, l’air troublé floutait les contours des crêtes, les mélangeait au ciel éteint par un trop-plein de soleil. Je gardais les yeux fixés sur le dos de la silhouette qui me précédait. La combinaison recouverte de poussière grise, striée de blanc aux articulations. Deux conduits flexibles dans la poche dorsale, où on pouvait encore lire : «AIR» et «EAU». Je la vis s’arrêter, se pencher vers le sol, me désigner quelque chose de la main. Je baissais les yeux. Sur une pierre plate gisait un squelette calciné de vipère qu’un léger coup de pied transforma en poussière.
Que restera-t-il de nous dans cent ou mille ans ?
Elle se remit en marche, moi derrière, elle devant. En suivant des yeux le tracé des lacets que le sentier avait taillés dans la montagne, je vis à leur extrémité se découper un rectangle bien lisse et bien net. L’entrée, je le savais, se situait à trois cent mètres du sommet, le plus haut sommet d’Europe. La belle affaire, ils auraient tout aussi bien pu mesurer la hauteur du ciel ou la longueur de leurs bites.
Les cons.
Les enfoirés.

Nettoyer les mots

« Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, coeur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. »

Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, traduction de Nathalie Castagné, Éditions Le Tripode

Deux temps du bonheur

Un matin clair. Une vibration dans l’air et la lumière, lisse, bleue et blanche, bleue et orange. Une fraction de seconde, le temps glisse, se dérobe. Un millième de seconde efface la pile des années qui s’écroule en un seul mouvement.
Où et quand ?
Impossible de le savoir, mais quelque part au fin fond de la mémoire préexistent ce matin, cette vibration, cette lumière. La connexion s’est faite sans qu’on sache pourquoi, ni comment. Là, debout, interdit, figé, on traverse les heures, les mois et les années.
Il était une fois, il y a bien longtemps, un enfant aux genoux tatoués d’éclats de gravier. Essoufflé, haletant, l’enfant avait mis un pied à terre, son vélo sur le côté, s’était étendu sur le dos dans les herbes hautes qui sentaient encore l’été, les yeux plantés au fond du ciel bleu. Pour la première fois, toute la beauté du monde l’avait submergé. Il avait coulé, le cœur ouvert, les yeux fermés, une bulle de sanglot coincée au fond de lui, soulevé par une houle intérieure, emporté par cette lame de fond avant que les larmes, les larmes enfin étoilent son visage saturé de bonheur.

Plage de café

Sur ma gauche, une jeune fille penchée sur un amas de polycopiés entassées sur une minuscule table de café. Elle prend des notes, les coudes ramassés, en ayant soin de ne rien renverser. Elle n’entend rien du bruit des conversations et de la musique de fond. Elle prend des notes. Toutes ces pages remplies de caractères serrés, il faut bien une méthode pour les assimiler, aller à l’essentiel pour en faire un résumé qu’elle gardera précieusement en tête jusqu’à l’examen de demain.

Apprendre à apprendre. Lire, analyser, comprendre et décanter. Des heures durant. Des années durant. Elle aura peut-être bientôt terminé ou peut-être pas. Peut-être a-t-elle encore plusieurs obstacles à franchir pour arriver là où tous ses diplômes auront été numérisés en vue de l’envoi d’un CV à très haute valeur ajoutée.

Elle ne relève pas la tête, recroquevillée sur ces quelques centimètres carrés remplis de mots ou de formules. Une mèche de cheveux ne cesse de tomber qu’elle remet en place d’un geste machinal. Elle pourrait les attacher, elle a sûrement un élastique dans son sac, mais elle est trop loin, trop ailleurs.
Alors, elle remet la mèche en place.

Au bout du compte, peu importe la longueur de la liste des diplômes. Elle y arrivera, c’est sûr. Un jour l’école sera finie. Elle sera infirmière, carrossière, avocate ou mécatronicienne. Elle sera forte, brillante, mènera ses combats, aura de la peine et de grandes joies. Rencontrera un homme ou une femme, ils ou elles s’aimeront un mois, un an ou toute une vie. Elle aura des enfants ou des chiens, ou les deux, pourquoi pas. Des ballerines ou des escarpins. Des cheveux courts, longs, bruns ou blonds. Une minijupe. Des pantalons. Du rouge à lèvres. Des cils longs comme le bras. Un sac de montagne imperméable. La liste complète des itinéraires de Grande Randonnée, des crampons pour l’hiver et des crampons pour l’été. Un ballon de football signé.
Elle n’aura rien à défendre.
Rien à expliquer.
Juste vivre sa vie sans craindre que le poids d’un homme, d’une religion ou d’une morale à deux balles, ne vienne l’écraser.
Elle remet ses idées en place.
Le monde devrait en faire autant.

Tombal

C’est bête une tombe. Une boîte en bois remplie d’os dans un trou rempli de terre. Au-dessus, le signe d’une croyance, une plaque de marbre poli, une gerbe fanée, du gravier ou rien du tout, un terrain vague, des herbes folles qui mangent une pierre plate érodée par la pluie et le vent.

On sait bien que c’est pour de rire, la photo pâlie, jaunie, les deux dates, né le, mort le. Mort, mort surtout, circulez, il n’y a rien à voir et les morts n’en nont plus rien à cirer, les morts sont hautement inflammables, tout à fait biodégradables bien que les concepteurs de cercueils modernes fassent état de progrès significatifs en matière de conservation longue durée.

Alors, pourquoi on pleure encore ?

Prière pour un Dieu méchant

Prendre la route et voilà tout.
Se dresser sur les pédales et partir pour n’importe où. N’importe comment. Qu’importe. Fuir ? Même pas. Glisser. Flotter. Aller. Allez ! Impératif si souvent crié du bord de la route. Le cycliste provoque souvent l’amusement, la compassion, parfois un élan de tendresse, le souvenir de la première envolée, de la première chute sur l’asphalte brûlant, des genoux râpés, de la sensation de voler, du grésil soyeux de la roue libre en liberté.
Une autre façon de marcher.
Prendre la route droit devant soi, le monde sous ses roues, le monde à ses pieds. Sa vie rangée dans un grand sac de selle, maillot, cuissard, chaussettes, veste imperméable et pantalon léger pour le soir. Deux bidons remplis à ras bord et devant, bien à l’abri dans une vaste poche accrochée au guidon, sommeillent une pomme et quelques barres de céréales.
Avec les kilomètres, la route devient l’unique paysage, noire, grise, bleue ou blanc étincelant. La route aux infinis visages, les chemins de traverse que l’automobile ne connait presque pas. La route à trop de voies. L’impasse. Le chemin de halage qui borde le canal où se reflètent les nuages et quelques cygnes de passage.
Et à l’intérieur,
Le coeur qui bat,
Tout se concentre là, à l’intérieur.
Le soir, la ville ou un village peut-être,
Les néons bien sûr et la lumière artificielle,
Des visages faméliques,
Des mares de sang,
Les explosions du monde sur tous les écrans,
Les années qui passent et la mort qui vient,
Doucement.
Systole,
Diastole.
Il n’y a rien à dire, plus rien à espérer, juste faire advenir demain, se lever, petit-déjeuner, se remettre en selle, les bidons pleins. Sortir de la ville. Rouler, traverser tranquille les champs de l’été avant qu’ils ne se transforment en champs de bataille.
Bande de gros cons.
Il faut vraiment espérer Dieu.
Un Dieu méchant, vengeur et sans pitié. Qu’avant l’apocalypse, il saisisse tous ces grands mâles maîtres du monde. Qu’il les pende par les pieds avant d’aller voir le diable. Qu’ensemble ils les embrochent, attendrissent leurs chairs molles, à feu doux, en cuisson lente, en mort différée, suspendue, contenue, cadavres rôtissants, agonisant éternellement.