Skier la nuit

Il ne fait même pas froid, peut-être moins cinq ou six degrés. Pas de vent. Pas de bruit. Suspendue en plein milieu du ciel noir, verticale et blanche, la lune au-dessus des arbres découpe sur la neige la figure de l’ombre portée de l’été.

Il ne fait même pas froid et le jour lunaire s’est levé dans la nuit, à perte de vue, livide et phosphorescent, posé à l’envers dans le ciel où il brille à rebours des lueurs dorées de la ville, très loin au fond de la vallée, à la manière des rues que Magritte plonge dans la nuit sous le ciel brillant d’un jour d’été.

Il ne fait même pas froid et la neige souple craque, grattée par le poil rêche des peaux accrochées sous mes skis. En face de moi, la saignée brillante taillée dans la masse sombre de la forêt s’élève vers un point clair, une tache plus lumineuse au-dessus de la barrière des arbres. Mon pied s’avance en même temps que le bâton dans ma main. Un pas après l’autre, pour s’enfoncer un  peu plus loin dans la montagne et la nuit, atteindre ce point où les dernières lueurs du monde s’éteindront enfin.

Je monte, à la lumière de la lune. Ma lampe frontale est dans mon sac. Je la ressortirai peut-être au sommet, au moment de m’élancer dans la nuit claire. Skier la nuit. Sentir mes spatules prises dans la main légère de la poudreuse. Deviner les courbes et les ondulations du terrain. Les changements de neige. Les trous cachés dans les ombres. Les souches. Les fils tendus des clôtures. Effacer tout le bruit parasite. Tout ce qui tourne en boucle, toute la journée, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Faire taire toutes les voix. Vivre tout entier suspendu au fil de son instinct.

Skier.

La nuit.

Trois mille mètres au-dessus du vide

Le soleil crisse dans l’air bleu de froid.
Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Il fait si froid que l’air se cristallise.
Il fait si froid que l’air se matérialise.

Il fait moins dix ou peut-être moins vingt.
Et la neige a oublié la pesanteur.
La neige légère dans l’air glacé
S’envole sous mes spatules,
S’envole légère à toucher les nuages.
Le ciel et la neige se confondent et moi,
Je skie la face nord d’un nuage.
Je skie une ligne verticale,
Et des courbes à l’horizontale.
Je skie l’horizon et la mer.
Je skie l’écume de la neige.
Je descends vers le ciel sans fin,
Le long d’une coulée verticale.

Dans ma tête, ça fait clic.
Ma conscience
S’efface.
Se dilue.
S’envole enfin.

Je suis la pente verticale.
Je fais le mouvement parfait.
Je plane sans bruit.
Je peux fermer les yeux.
À trois mille mètres au-dessus du vide,
Je vole.
Enfin.

L’horoscope de l’homme bélier


Immanquablement, le 21 mars vient nous rappeler que l’hiver ne passera pas l’hiver.

Animés d’un fol espoir, nous scrutons le ciel noir en espérant le froid. La neige essaie encore mais se liquéfie avant d’atteindre le sol tiède. Le désespoir s’installe à la vue des bourgeons qui bourgeonnent. De cette vie souterraine qui menace. De ces feuilles vert tendre qui attendent leur heure. Tapi dans une vieille souche humide, le moustique rêve de bras nus et de jambes dorées. De rares fleurs jaunes se déploient avant d’être heureusement fauchées par un coup de gel que plus personne n’osait espérer. L’hiver bouge encore. Mais on sent que la fin est proche. Les jours s’allongent.

L’homme bélier arrive. Il ouvre un œil et découvre un monde en deuil. Un monde privé de ski. Ce traumatisme originel le plonge dans une mélancolie durable. Dès son premier jour, l’homme bélier dépérit. Il s’étiole. Après neuf long mois passés à attendre le jour,  voici neuf mois interminables à espérer la neige qu’il aimerait tant serrer dans ses mains. En faire des boules ou des bonhommes. Glisser silencieusement sur une pente soyeuse. Tracer une courbe parfaite en se laissant porter par le vent. Sentir l’odeur bleue des cristaux en suspension dans l’air glacé. Alors, l’homme bélier se défoule. Il fait du vélo. Du surf. Du tennis. De la planche à voile ou de la course automobile. N’importe quel sport de substitution. Il s’élance du haut des ponts, suspendu à un fil élastique. Il s’accouple et se marie. Il prend des risques insensés pour oublier la vue écœurante de toutes ces montagnes recouvertes d’un vert immonde et inutile.
Rien n’y fait.
Rien ne remplace la neige.

Même quand il danse avec la mort, l’homme bélier bâille en attendant l’hiver.