Le Tour de Rien : l’hiver

A vélo, en hiver, il s’agit avant tout de protéger les extrémités.

Les pieds. Fragiles, qui tournent autour du pédalier. Fragiles et très vite réfrigérés. Donc, nous dirons chaussettes, montantes. De ski, de préférence. Chaussures isolées et surchaussures en néoprène pour que l’air froid ne puisse pas venir s’enrouler autour de vos orteils pour les faire tomber.
Pareil pour les mains. Il s’agit de trouver un équilibre entre la sensibilité nécessaire au délicat maniement des freins et toutes les barrières thermiques utiles au maintien en température d’icelles. On évitera donc les moufles pour d’évidentes raisons de sécurité.
Sinon, imiter l’oignon. Travailler en couches successives, en ayant soin d’éviter l’effet cocotte-minute : l’utilisation d’un coupe-vent totalement hermétique vous fera condenser de l’intérieur. Combinée au froid ambiant, cette poche humide s’insinuera peu à peu sous votre peau, vous glacera les sangs, les humeurs et jusqu’à la moelle de vos os.

Et aussi, sous le casque, un couvre-chef pour s’occuper de vos oreilles.
Et encore, un phare à l’avant et un autre à l’arrière pour briller dans la nuit qui ne cesse de tomber.

Vous voilà prêts à enfourcher.
L’air est vif et l’asphalte brille. Entrez prudemment dans le flot de voitures en évitant soigneusement le cul de leurs pots d’échappement. En hiver, le gazole peine à chauffer. Encrassées, les bielles toussent et renvoient dans l’atmosphère des particules pas fraîches et grosses comme mon bras. Alors, il faut rester sur le côté. Attendre. Prendre son mal en patience. Cinq ou six kilomètres dans le sillage des pare-chocs, avant de tourner à droite après le pont.
S’engager dans la petite route taillée entre les arbres.
Lever la tête.
Respirer.
S’enfiler comme un gant dans l’air tranchant.

Écouter le bruit du vent.

L’air de l’hiver a un chant différent, métallique et bleu.
Découpés au ciseau, les arbres filigranes montrent leurs boules de gui. Dans les champs, les poireaux figés gardent la pose, insensibles au vent.
Un groupe d’oiseaux noirs frôle l’envers du ciel.
Et le grand fleuve gris minéral coule, immobile et lent.

L’hiver a rasé les couleurs. L’hiver a rasé les odeurs. Élagué les lisières et taillé les buissons. Jeté le superflu pour ne garder que le squelette d’un monde décharné, que trop de printemps et trop d’étés brûlants finiront bien par tuer.

Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

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