La véritable origine de l’automne (38)

Dieu qui n’était pas un homme, Dieu soupira infiniment.

– Dieu ne se montre pas. Je te l’ai déjà dit, Adam, Dieu est. Partout et nulle part à la fois.
– N’empêche, Dieu a des bras pour soulever les filles.
– Vision purement anthropomorphique mon enfant.
– J’essaie juste de comprendre.
– Alors, pense au vent. Tu ne vois pas le vent, n’est-ce pas ?
– Je vois venir la métaphore à deux balles…
– Et pourtant tu sens la caresse du vent sur ton bras.
– En parlant de caresse, est-ce qu’on pourrait reprendre là où tu nous as laissés.
– Pas avant que tu te sois protégé.
– Protégé de quoi ? De la peste ? Du choléra ?
– Adam !
– Ben quoi Adam ?
– Tu m’avais juré, tu te souviens ?
– S’il fallait me souvenir de tous les trucs que je t’ai racontés depuis deux jours, faudrait que j’engage une secrétaire.
– L’emballage ? La membrane à dérouler sur ton membre ?
– Ah oui ! Ça me revient. Faut m’excuser aussi, j’étais pas préparé.
– En effet, ça a dû te surprendre, mais maintenant tu sais à quoi t’attendre. Donc c’est clair : des rapports, oui, mais uniquement des rapports protégés.
– Affirmatif mon général. Mais tu avoueras que ça tue un peu la spontanéité.
– C’est le prix à payer mon garçon. Je te l’ai dit, je ne veux pas de reproduction. Maintenant, si vous le permettez, je vous demande la permission de me retirer. J’ai le tracé d’un fleuve à corriger.
– « Je vous demande la permission de me retirer » C’est vrai qu’il est chiant, mais il a la classe quand même.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de membrane ?
– Caresse mon membre, je vais te montrer.
– Non. D’abord tu vas m’expliquer.
– Oui, mais pour t’expliquer il faut que tu redresses mon petit serpent.
– Quoi, là tout de suite ?
– Ben oui, c’est Dieu qui l’a dit.
– Et Dieu, c’est qui ?
– Quoi, Dieu c’est qui. Tu sais bien qui est Dieu non ? C’est ce type qui vient de te transporter par avion sur au moins deux kilomètres.
– Moi, j’ai seulement vu ses mains.
– Dieu n’a pas de mains.
– Des mains de femme.
– Impossible.
– Pourquoi impossible ?
– À cause de moi, tu vois.
– Je ne vois pas.
– C’est pourtant simple. Qui est arrivé ici en premier, hein, toi ou moi ? Le premier, c’est moi. Le premier HOMME créé à Son image, SON image, tu vois ? Il s’est inspiré de lui pour me créer, moi.
– Possible, mais Dieu est une femme.
– Bien sûr et moi je suis le ragondin musqué.
– Dieu est une femme, c’est elle qui a cousu ce manteau.
– Remarque sexiste.
– Je parlais de ses mains.
– En parlant de mains, tu voudrais pas t’occuper un peu de moi, que je te montre comment emballer mon petit serpent.
– L’emballer, pour quoi faire ? Tu as peur qu’il s’enrhume ?
– C’est pour les bébés.
– Comment ça pour les bébés ?
– Pour éviter de faire des bébés. Toi et moi on est dangereux. Dangereux, tu comprends ! C’est Lui qui l’a dit.
– C’est Elle. Elle.
– Si tu veux.
– Et pourquoi on est dangereux ?
– Parce qu’on est compliqués. Quand on regarde le ciel, on voudrait voler.
– Et alors ?
– T’as déjà vu un arbre qui voudrait voler ?

La véritable origine de l’automne (37)

On entendit un bruit, un hurlement étouffé et flouté par le vent. Ève releva la tête et vit au loin la silhouette d’Adam danser sur l’herbe grasse qui ondulait doucement. Adam court. Adam vole, il taille un sillon sauvage dans le tendre verger du premier jardin. Il est en nage, il est en rage, le regard fou, l’écume aux lèvres, et la bouche figée dans un hurlement permanent. Il arrive enfin à la hauteur d’Ève qu’il manque de pulvériser dans son élan.

– Où est-Il ?
– Où est qui ?
– Où est Dieu, Nom de Dieu !
– Je suis là mon enfant.
– Tu es là, où ?
– Tu le sais bien, je suis partout.
– Et Ta tête, elle est où ?
– Dieu n’a pas de tête…
– Et Dieu a pas de bras, poil aux doigts.
– Adam, surveille ton langage, tu oublies que tu parles à ton Dieu.
– Ah oui ? Mais qu’est-ce qui me prouve que c’est bien Toi, d’abord, hein ? Peut-être que j’hallucine, peut-être que j’entends des voix.
– Adam, voyons.
– Des voix, parfaitement. T’as déjà entendu parler des acouphènes ?
– Adam !
– Quoi Adam ? Quoi Adam ? Je me réveille un matin et une voix me dit voilà, Je suis Dieu Tout-Puissant et Je t’ai créé à Mon image pour moins M’emmerder pendant les longues soirées d’été. Va et découvre le monde que J’ai fabriqué pour toi. Le monde entier en moins d’une semaine ! Vite fait, sur le gaz. Pour commencer, Tu installes l’électricité. Le lundi, Tu poses le ciel. Le mardi, Tu fais des pâtés de terre. Le mercredi, Tu recommences avec la lumière. Le jeudi, c’est le jour du poisson, drôle de jour pour le poisson. Le vendredi, grosse journée ! Toutes les plantes, plus tous les animaux, plus moi, plus Ève. Le samedi tu peaufines et le dimanche, tu fais la sieste. Normal : tout l’univers en six jours chrono, forcément, ça fatigue. Là, on est dimanche soir. Tu as bien dormi, Tu es frais, à bloc, parce que la semaine prochaine, gros défi : Tu as deux deux jours pour inventer la recette des spaghetti bolognaise !
– ADAM !
– Quoi Adam ? Tu souffles sur la terre et pif paf pouf abracadabra, devant nous l’Himalaya ! L’Everest, 8’848 mètres, d’un seul coup, sans les mains. Sérieusement, Dieu, Tu déconnes. Débranche les micros et montre-Toi si T’es un homme.

La véritable origine de l’automne (36)

– Lâchez-moi s’il vous plaît.
– Un peu de patience.
– J’aimerais savoir…
– Juste un instant.
Dieu dépose délicatement Ève sous la ramure légère d’un arbre trapu.

– Ici nous serons tranquilles. Que voulais-tu savoir ?
– Il y a un problème avec le petit serpent ?
– Quel problème ?  Il n’y a aucun problème.
– Seulement ?
– Seulement un léger souci avec Adam et toi.
– Moi, je passais un bon moment.
– Je n’en doute pas ma chère enfant.
– Je ne suis pas votre enfant.
– Je t’ai créée comme j’ai créé Adam, à Mon image, tu vois.
– À Votre image ? Mais alors qu’est-ce que Vous avez entre les jambes, un petit trou ET un petit serpent ?
– Je n’ai pas de jambes. Je suis le vent.
– C’est dommage, j’ai bien aimé le petit serpent, Adam, la peau de son ventre plat, ses cuisses dures sous moi. C’est curieux, il avait l’air de souffrir, il avait l’air de mourir.
– Heureusement, je suis arrivé à temps.
– Il ne souffrait pas pourtant.
– Non, il ne souffrait pas.
– Alors, pourquoi ?
– Je n’ai pas eu le temps.
– Le temps de quoi ?
– Le temps de te parler. Le temps de t’expliquer. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas.
– Les choses qui se font et les choses qui ne se font pas…
– Regarde autour de toi Ève, qu’est-ce que tu vois ?
– Je vois de l’eau, le fleuve, des collines remplies d’arbres. Je vois le ciel et des nuages. Je vois des troupeaux d’animaux que je ne connais pas. Je vois le soleil…
– … les étoiles et la lune pour éclairer la nuit. J’ai passé une semaine entière à construire un monde qu’Adam et toi pouvez détruire en un quart de seconde.
– Je ne crois pas que je pourrais détruire cet arbre. Pas plus que cet hippopotame, là-bas.
– Je voulais quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un à qui parler le soir, tu vois ? C’est dur d’être Celui qui était, Celui qui est et Celui qui sera. l’Alpha et l’Oméga. Le commencement et la fin, surtout quand la fin ne finit pas.

La véritable origine de l’automne (35)

Alors, Adam se détend.
Ève sent la vie qui monte, la vie qui peu à peu tend le petit bout de chair vibrant qu’elle tient serré dans le creux de ses mains.
L’Homme Premier. Ses boucles blondes. Son corps paysage, détendu, à l’abandon. À ce moment précis, il est tout petit, le roi de la création. Tout petit. Aussi petit que l’enfant qu’il aurait pu être sans cette absence de nombril au milieu du ventre, Adam couché sur le dos, les yeux fermés, et Ève qui le regarde s’abandonner à une caresse qu’elle invente au fur et à mesure, hors d’elle, presque en se regardant.
Toujours penchée sur ce membre souffrant, elle se déplace, imperceptiblement. Elle enjambe le corps du naufragé échoué sur ce banc de sable mouvant. Elle le regarde. Elle s’agenouille. Elle fléchit, tout doucement. Le contact inattendu fait frémir son bas-ventre. Elle se dit qu’il est doux. Tiède. Lisse. Soyeux. Ses mains se referment. Elle le tient fermement. Les muscles de ses cuisses se détendent. Elle entre en lui. Elle parcourt lentement toute la longueur de ce membre vertical et glissant. Elle s’assied. Sous ses fesses, elle sent la pointe dure des deux os qui émergent de la ligne des hanches qu’il a si larges au fond de son ventre.
Elle reste assise là. Sans bouger. Sur lui qui se tend, renverse la tête et ouvre les yeux, le regard flou, le regard figé, fixé sur la lueur chancelante de l’étoile qui vient de s’allumer dans son ciel intérieur.

La véritable origine de l’automne (34)

Résumé des  épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et la vie de couple.

Ève reprend la feuille de bananier qu’elle a déposée délicatement sur le sol. Elle arrose abondamment. Adam s’étrangle et s’étouffe. Elle retourne vers le fleuve, refait le plein, fait couler doucement un filet d’eau fraîche sur la tête meurtrie du petit serpent qui se rétracte un peu plus sous la morsure du froid. Ensuite, elle laisse sécher et elle attend.

– J’ai mal.
– Tais-toi !
– J’ai mal. J’ai très mal.
– Ferme-là maintenant.
– J’ai soif.
– Ta gueule Adam.
– Et je vais rester là au soleil pendant combien de temps ?
– Le temps que ça sèche.
– Et ensuite ?
– Mais tu peux pas la fermer, ta bouche ?
– Tu as cassé mon petit serpent.
– Ceci n’est pas un serpent. C’est un bout de toi tout mou.
– C’est pas vrai. Tu as bien vu tout à l’heure.
– Tout à l’heure, j’ai juste vu un type avec un regard de fou.
– Il était plus gros.
– Tu crois que tu pourrais juste te taire, juste un moment ? Juste un tout petit moment. Il faut que je réfléchisse.
– Beaucoup plus gros.
– CHUT !
– Et aussi beaucoup moins mou.
– Je vais te le faire bouffer, ton petit serpent.

Adam se tait et se recroqueville. Il boude. Sans un mot, Ève s’assied à côté de lui qui se déplie, roule sur le côté et lui tourne le dos, son dos évasé, traversé par le long sillon de la colonne vertébrale.
Elle pose doucement une main sur l’épaule lisse de l’étalon imberbe qui sursaute en gémissant.
– Qu’est-ce que tu fais ? Enlève ta main !
– C’est curieux, ta peau, elle est lisse, douce…
– Laisse ma peau tranquille !
– Aucun poil, juste un petit duvet, une peau de fille, on dirait.
– Et pourquoi j’aurais des poils, hein ?
– Je ne sais pas moi, pour avoir plus chaud quand il fait froid.
– Jamais entendu quelque chose d’aussi stupide. Ici, il ne fait jamais froid.
– Alors, pourquoi tu restes là, roulé en boule comme un hérisson ?
– J’ai mal.
– Mais non. Tu n’as plus mal. Allez, détends-toi. Allonge-toi sur le dos.
– J’ai très mal.
– Oh oui, tu souffres. Laisse-moi faire et tout ira bien.

Ève soulève doucement les deux mains d’Adam. Doucement. Centimètre par centimètre, alors qu’il gémit faiblement. Ouille. Aïe. Une brise légère vient caresser son bas-ventre. Il frémit, il frissonne, il pâlit. Du bout de l’index, elle soulève délicatement l’extrémité du membre meurtri.
Adam a un soubresaut.
– Surtout, ne bouge pas.
– Lâche ça. Lâche ça tout de suite ! Tu vas le casser !

Ève ne répond pas. Elle glisse sa paume sous le petit corps souffrant, referme lentement ses doigts autour du serpent surpris qui passe son nez par la fenêtre et se redresse vivement.
Adam produit une forme nouvelle de gémissement.
– C’est ça mon grand. On se relâche. On se détend.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?
– Dans une vie antérieure, j’étais charmeuse de serpents.

La véritable origine de l’automne (33)

Résumé des épisodes précédents
En une semaine chrono, Dieu crée le monde et le couple qui se déchire déjà.

Une feuille de bananier à la main, Ève s’en va vers le fleuve, chercher un peu d’eau. Le grand blessé agonise, il halète, il gémit, il dit ouille, aïe, ça fait très mal, mon petit serpent est cassé, mon petit serpent va mourir.
– Fais-moi voir ton petit serpent.
– Tu rigoles, jamais de la vie !
– Fais-moi voir, je te dis.
– Non. Plutôt mourir.

Le roi de la création. Vraiment. Elle se penche vers le gisant qui retrouve d’instinct la position du fœtus qu’il n’a jamais été. Elle lui ordonne de s’allonger. Sur le dos. Surtout ne pas avoir peur. Se détendre. Tout va bien se passer. Elle lui prend les mains qu’il a toujours repliées en coque sur son petit membre meurtri. Peu à peu, il se relâche, il desserre l’étreinte, il se laisse aller.
– Ah oui ! Quand même.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ton petit serpent, il a presque disparu.
– Mon petit serpent a disparu ?
– Je me demande si tu es sourd ou si tu es con.
– Mon petit serpent ! Mon petit serpent !
– En fait je pencherai plutôt pour la deuxième solution.
– La deuxième solution ?
– Oui. Tu es vraiment con.
– Mon petit serpent !
– Vraiment très con.
– Je veux voir mon petit serpent.
– Calme-toi, le voilà, regarde, il est toujours là, tu vois. Seulement, il faut bien dire qu’il a un peu rétréci.
– Un peu rétréci ? Un peu rétréci ! Mais regarde, il a disparu, oui.
– C’est curieux, en effet.
– Je crois que je vais m’évanouir.
– Ah non, ça suffit. Laisse-moi faire.
– Jamais.
– Laisse-moi faire, je te dis !

Scène 7 (Cont.5 & fin)

Madame H. : Vous pourriez m’accompagner à tous les défilés.
Patrizia : Je m’entraîne parce je veux voir mes muscles, vous comprenez ? Pour être sûre qu’ils sont encore là, bien durs, bien souples. Je m’entraîne pour reprendre ce que je vous ai donné.
Madame H. : 75’000 Euros, c’est donné.
Patrizia : Évidemment. Tout se règle par chèque avec vous. Tout. Le pain, le lait, les hommes, le sang frais…
Madame H. : Je vous l’ai dit : Je suis prête à vous dédommager selon les termes du contrat. Et même au-delà.
Patrizia : Je ne suis pas une infirmière.
Madame H. : Je suis en excellente santé.
Patrizia : Un jour, il faudra vous laver. Vous habiller. Quelqu’un devra changer vos couches.
Madame H. : J’ai déjà pris mes dispositions avec une clinique privée.
Patrizia : Ah oui ? Et qu’est-ce que vous allez faire avant d’aller mourir dans vos draps de soie ?
Madame H. : Travailler. Voyager.
Patrizia : Je ne veux pas de votre dédommagement.
Madame H. : Je vous demande pardon ?
Patrizia : Pareil pour votre appartement, votre école, vos défilés de mode. Vous croyez quoi ? Qu’on achète les gens deux fois ?
Madame H. : Je crois ce qui est écrit dans le contrat.
Patrizia : Alors, on déchire le contrat.
Madame H. : Vous êtes complètement folle.
Patrizia : Non, je ne suis pas folle. J’ai encore la vie devant moi.
Madame H. : Vous voulez plus d’argent.
Patrizia : C’est dommage. Vous auriez pu être quelqu’un d’aimable.
Madame H. : Qu’est-ce que vous voulez ?

Patrizia : Sort une feuille de papier. Lit.

« Nous recherchons une jeune femme âgée de 20 à 25 ans de type caucasien, non-fumeuse, disponible pour une expérience clinique d’une durée de six mois. 

Nous offrons :
Un séjour gratuit dans un établissement hôtelier de premier ordre situé dans les Alpes suisses incluant un centre de remise en forme, un spa et un espace beauté.
Une prise en charge complète de tous les frais annexes occasionnés durant cette période.
Un salaire mensuel net de 9’500.- Euros.

Nous demandons :
Une formation universitaire, de préférence en psychologie ou en sciences sociales.
Une parfaite maîtrise de la langue française.
Une grande flexibilité et une disponibilité totale pendant toute la durée de l’expérience.

Les candidates retenues en vue d’une première sélection  devront obligatoirement appartenir au groupe sanguin A+. Elles feront l’objet d’un bilan de santé et d’un examen médical qui seront également pris en charge par nos soins.

Les candidatures incluant un Curriculum Vitae avec une photo récente sont à envoyer à contact@clown.me »

J’ai laissé votre adresse. Je vous fais confiance pour trouver la bonne personne. Après tout, vous avez fait le bon choix, la première fois.

Scène 7 (Cont.4)

Patrizia : Vous n’êtes pas encore assez petite pour aller à l’école.
Madame H. : Vous seriez mon assistante.
Patrizia : Les choses ne s’arrangent pas.
Madame H. : Chaque appartement a sa propre entrée.
Patrizia : Les choses ne se réparent pas.
Madame H. : Et il y a le contrat. Vous serez dédommagée.
Patrizia : J’ai été endommagée.
Madame H. : Il n’y a pas la mer mais le lac est tout près.
Patrizia : Il manquera les vagues. Et le soleil. Maintenant, j’ai froid. J’ai toujours froid. Regardez mes mains, elles sont transparentes. Vous avez pris ma couleur. Vous avez pris ma chaleur. Vous avez chaud, n’est-ce pas ?
Madame H. : On a toujours chaud quand on court.
Patrizia : Vous avez chaud. Vous avez faim. Vous dormez bien. On dort toujours bien quand on court.
Madame H. : Je pensais que les choses allaient s’arranger.
Patrizia : Paolo a sept ans et moi j’ai un appartement avec une grande armoire dans la chambre à coucher. Les robes sont triées par couleurs. J’aime bien les imprimés graphiques. Le rouge. Les jupes fendues sur le côté.
Madame H. : Vous avez travaillé vos jambes.
Patrizia : Je continue à nager.
Madame H. : Et vos mains.
Patrizia : Important les mains. Les pieds aussi. J’ai gardé vos escarpins mais je préfère les sandales à talons pour l’été. J’aime quand le pied est dénudé. J’ai une paire de sandales dorées, très simples, juste deux lanières, que je porte avec une robe droite, couleur sable et fendue des deux côtés. Le col à ras du cou et derrière, un grand décolleté.
Madame H. : Et vos épaules.
Patrizia : Près de chez moi, il y a la salle où je m’entraîne.

Scène 7 (Cont. 3)

Patrizia : Il est toujours aussi courtois ?
Madame H. : J’ai un autre jardin.
Patrizia : Et le toboggan, c’est pour vos petits-enfants ?
Madame H. : J’aurais bien aimé vous écrire.
Patrizia : Ce n’était pas dans le contrat.
Madame H. : Vous écrire ou vous appeler.
Patrizia : Il fallait en parler à votre avocat.
Madame H. : Et aussi, je suis désolée.
Patrizia : Moi pas.
Madame H. : J’ai reçu tous vos rapports médicaux. J’espérais…
Patrizia : Vous espériez quoi ?
Madame H. : Que les choses allaient s’arranger.
Patrizia : Mais les choses ne s’arrangent pas.
Madame H. : Je suis désolée.
Patrizia : La regarde de haut en bas.
C’est impressionnant.
Madame H. : Même le Docteur Heini n’en revient pas.
Patrizia : Surtout de près.
Madame H. : Ma peau a changé. Elle est plus grasse, plus épaisse. Mes jambes aussi. J’avais souvent les jambes lourdes. Maintenant, je peux marcher toute la journée.
Patrizia : Et faire le raton-laveur.
Madame H. : Je cours dehors. Au soleil. Sous la pluie. Chez moi, il y a un grand parc et des champs tout autour. J’aime bien courir quand il pleut. On a toujours chaud quand on court.
Patrizia : C’est dangereux de courir toute seule sous la pluie.
Madame H. : On n’a besoin de personne pour courir.
Patrizia : Et de personne pour dormir.
Madame H. : Je suis chez moi, maintenant.
Patrizia : Vous êtes seule, vous avez froid, alors vous dormez avec vos amants.
Madame H. : On n’a jamais froid quand on court.
Patrizia : Même la nuit ?
Madame H. : Même la nuit. Chez moi, j’ai dessiné mon jardin. J’ai aménagé mon espace. Chez moi, c’est grand, il y a trois appartements.
Patrizia : Une piscine.
Madame H. : Un toboggan.
Patrizia : Une grande roue.
Madame H. : Il y a une école à cinq kilomètres.

Scène 7 (Cont.2)

Madame H. : Alors, cet appartement ?
Patrizia : J’ai eu de la chance. C’est un petit appartement dans un immeuble de deux étages, sur la route qui mène à San Cataldo. La route qui mène à la mer.
Madame H. : Et Paolo ?
Patrizia : Paolo !
Madame H. : Oui, votre fils Paolo. Comment va-t-il ?
Patrizia : Comment vous faites ?
Madame H. : Comment je fais quoi ?
Patrizia : Pour retenir les prénoms ?
Madame H. : Ça ne fait pas si longtemps.
Patrizia : Cinq ans.
Madame H. : Donc, Paolo a sept ans.
Patrizia : Vous avez aussi la mémoire des dates.
Madame H. : Vous avez trouvé du travail ?
Patrizia : Je suis chargée de cours à l’université du Salento.
Madame H. : Qui s’occupe de Paolo ?
Patrizia : Ma mère. Mes parents. Trois jours par semaine.
Madame H. : Et le reste du temps ?
Patrizia : Le reste du temps, c’est moi.
Madame H. : Pas d’autres enfants ?
Patrizia : Pas d’autres enfants.
Madame H. : Et votre ex-mari ?
Patrizia : Un week-end sur deux Paolo va chez lui.
Madame H. : Pas de petit ami ?
Patrizia : Quelques fiancés.
Madame H. : Une dizaine ? Une vingtaine ?
Patrizia : Je n’ai pas compté. Ils sont venus tous seuls. C’est agréable. C’était différent, avant.
Madame H. : Avant ?
Patrizia : Je marchais en baissant la tête.
Madame H. : Très difficile avec des escarpins.
Patrizia : J’étais contente d’être dehors. J’avais des jambes. J’avais des seins. Je nage tous les jours.
Madame H. : Et cette robe ?
Patrizia : Échangée contre une autre robe.
Madame H. : Il y a une piscine dans mon jardin.
Patrizia : Je nage souvent dans la mer.
Madame H. : Une piscine avec un plongeoir et un toboggan.
Patrizia : C’est votre mari qui doit être content.
Madame H. : Mon mari est resté dans notre jardin.