Les hommes préfèrent les guerres 3 extraits

Un premier extrait, un premier personnage : Célestin Waomé
Il quitte son rêve à reculons. Un conseil des ministres, à quoi cela peut-il bien servir, si on y pense ? Il faudra songer à élaguer la constitution. Se débarrasser du superflu. Tendre vers l’épure. Un président sert à présider. Pas à discuter. Il rumine déjà un nouveau décret en arrivant sur la terrasse où Désirée, la voix du haut-parleur, a disposé les couverts sur une table ronde recouverte de lin blanc. Assise, le profil tourné vers la mer, Madame la Présidente tient une tasse de thé au bout de ses doigts félins. Célestin marque un temps d’arrêt, mais elle a déjà levé les yeux vers lui. Eliane se lève, avance la chaise du Président et s’incline à peine alors qu’il s’assied. Elle se place en face de lui et attend qu’il coupe le silence.
Elle contemple le bras du grand fleuve. Il observe la pointe de ses souliers vernis. Le plateau du petit-déjeuner présidentiel arrive, recouvert de lin blanc lui aussi. Aucune trace de céréales, de fruits, pas plus de produits laitiers, pas un gramme de viande, rien qui ressemble à une matière organique susceptible de provoquer un éveil de l’odorat et du goût, avant de se décomposer paisiblement pour fournir un combustible de qualité, propre à stimuler la croissance des derniers plants de blé encore cultivés sur le territoire de la République d’Afrique septentrionale.
Des pots.
Un alignement de pots blancs étiquetés avec soin. Une jarre remplie de lait et une carafe d’eau. Sans un mot, Célestin a soulevé le couvercle du premier bidon, versé une dose de poudre et une mesure de lait dans un shaker transparent. Elle l’observe, alors qu’il agite le mélange avec application. Lui tend une petite boîte de pilules.

– Je lisais la posologie de ce médicament en vous attendant.

Elle a posé sur la table une feuille de papier qu’elle défroisse avec soin.

– « Effets secondaires physiques chez l’homme : augmentation du volume des seins, atrophie des testicules, impuissance, hypertrophie de la prostate et diminution de la production de spermatozoïdes. »
Voyez-vous, en lisant ceci, je ne peux m’empêcher d’établir une relation entre vos pilules et ces pannes de plus en plus régulières qui tuent dans l’œuf nos rares velléités d’accouplement. Moi qui pensais que douze ans de vie commune avaient fini par émousser votre virilité. Je voulais savoir, vous vous… soignez depuis longtemps ?

– Ma chère, je vous rappelle que nous ne sommes plus à Londres. J’ai également cessé d’exercer dans le négoce des matières premières. Mon nouveau statut devrait vous inciter à plus de mesure dans vos propos. Je suis aujourd’hui propriétaire de ce palais par le fait de ma volonté et de quinze ans d’acharnement. Vous êtes assise sur cette terrasse par le hasard heureux d’un mariage célébré il y a quelques années. J’espère que vous mesurez toute la précarité de votre position.
En ce qui concerne mon absence d’élan à votre égard, elle trouve son origine dans votre décrépitude. Regardez-vous mon amie. Tout s’affaisse. Vous grossissez. Sachez que l’acte d’amour engage le corps aussi bien que l’esprit. La vue aussi bien que le toucher. Le spectacle de vos chairs affaissées produit des effets secondaires bien plus dévastateurs que cet insignifiant complément alimentaire. Nous allons bientôt disposer d’une salle de musculation conçue par mes soins. Je vous engage à la fréquenter avec assiduité. Une diminution de votre masse graisseuse aura certainement un effet positif sur la fréquence de nos étreintes et favorisera l’exécution intégrale de l’acte de chair.

Eliane se lève et quitte la table sans un mot.

Célestin la regarde qui s’éloigne de dos. Elle mérite vraiment son nom. Une longue liane souple, sculptée, nerveuse. Sa taille élastique et cette jambe haut perchée qui se glisse par une fente pratiquée dans la robe de lin blanc. Il contemple cette statue aérienne qui flotte sur les dalles de marbre blanc.


Un deuxième extrait, un deuxième personnage : Frank Weissmann
Assis dans sa caisse, Frank suit les gouttes que les essuie-glaces laminent en pure perte. La pluie toujours recommencée s’écrase sur des capots luisants jusqu’à l’infini. Une lame de ciel liquide se mélange aux toits métallisés. Tout est gris. Tout est humide. C’est un monde en noir et blanc. Les papiers gras jonchent les bas-côtés. Un conducteur par voiture. Jamais de passager. La même attente résignée. Peut-être des travaux ou un accident. Peut-être juste un jeu stupide qui consiste à enfiler cinquante millions d’imbéciles par un trou de souris.
Son esprit s’envole. Il recense les dômes luisants qui se perdent dans la brume : plus d’une voiture sur deux de couleur métal plus ou moins foncé, le triste reflet du ciel plombé et posé à ras du bitume. Cologne Est : vingt kilomètres. Les vitres se recouvrent de buée. Le tableau de bord indique douze degrés et, juste à côté, juin, dix-huit. Dans son tee-shirt, Frank frissonne, tourne la molette de l’air conditionné vers la zone rouge et l’odeur caractéristique du chauffage qui sort de son hibernation remplit l’habitacle. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que l’été arrive dans trois jours ? On dirait que la pluie a rincé les couleurs du paysage, que la nuit va arriver, que la neige va se mettre à tomber. Il s’ébroue, reconnaît la virgule sonore qui annonce le point sur le trafic automobile allemand. Comme à chaque fois, il effectue mentalement une addition des kilomètres de bouchons. Il en est à six cents cinquante quand le maître des cérémonies annonce une fermeture de circulation sur la ceinture de Cologne. Une déviation est mise en place à quinze kilomètres de là. Il connaît l’endroit, une sortie d’autoroute minable qui donne sur une route de campagne.
Il va pouvoir trier les capots par couleur, marque, modèle, type et année de production. Faire une statistique composée et en retirer des enseignements essentiels sur le profil type du conducteur germanique. Analyser la provenance des papiers gras qui stagnent sur le talus et tirer ensuite des conclusions tout aussi définitives sur les nouvelles habitudes alimentaires des Allemands et de la marée graisseuse qui submerge ce peuple naguère si sculpté.
Mercredi matin, une semaine encore à venir, le mois de juin noyé sous une mousson glaciale et une vie bien entamée qui s’écoule au compte-gouttes dans un brouillard diffus où se mêlent de lourds remugles de gasoil et d’after-shave frelaté.
Pas de quoi hisser le grand pavois.
Au bout de son portable, Frank prévient la réceptionniste qu’il lui sera difficile d’assister à la réunion stratégique prévue pour neuf heures. Un contact téléphonique peut être toutefois établi dans le cas où le groupe devait éprouver une urgence absolue à entendre son opinion sur un sujet brûlant. Bon. Il coupe le moteur. Sort rapidement de sa cage, extrait une bouteille d’eau minérale du casier qu’il garde toujours dans le coffre pour les longues heures passées sur la route. S’installe à nouveau derrière le volant. Se souvient brusquement du CD acheté hier qu’il n’a pas encore eu le temps d’écouter. Il sourit à la perspective de quelques heures d’isolement, loin du bruit et de la fureur du monde. Reste à mettre le téléphone portable hors d’état de communiquer.
Lorsqu’il s’assied enfin à sa table de travail, son assistant s’étonne de cette impossibilité à le joindre pendant plus de quatre heures. Le Grand Fromage a essayé par trois fois de le joindre. Par trois fois il a été mis en contact avec un répondeur téléphonique. Frank ne s’explique pas cette interruption momentanée des programmes. On ne connaît pas tout du comportement souvent facétieux des ondes hertziennes. Mais là, le Cerveau Supérieur devait avoir un message urgent : cette attente prolongée et l’impossibilité d’avoir un accès immédiat aux neurones de son subalterne ont porté son impatience à une température seulement observée dans les expériences de fission nucléaire. Le Grand Fromage bout. A sa manière. Il implose, arpente son bureau en cercles concentriques tout en extrayant une série de cartes de son portefeuille. Il les examine en remuant les lèvres, les yeux baissés, brasse, trie. Personne ne sait exactement de quoi il s’agit. Peut-être une collection de portraits de footballeurs à coller dans un album. Ou les photos de tous les collaborateurs qui ne portent pas de cravate dans les expositions internationales. Quoi qu’il en soit, Frank, dépêché en urgence vers le bureau directorial, se retrouve face à un chef en train d’accomplir son marathon intérieur, le nez plongé dans ses fiches et psalmodiant des formules cryptées à l’attention du cosmos. Il reste dans l’encadrement de la porte et attend que reprenne la communication avec la terre. Mais l’autre poursuit sur sa lancée, rien ne peut l’arrêter. Des années de pratique quotidienne ont amené Frank à bien connaître le frénétique.

Un troisième extrait, un troisième personnage : Stina Mortensen
51, 2, 53, TROIS. 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, QUATRE. 64, 65, 66…. Les têtes surgissent une à une de l’escalator. 110, 110, 111, SIX. Stina continue à compter. Jusque là, sur cent onze personnes, l’escalier mécanique a convoyé seulement 6 personnes blondes de sexe féminin et elle se sent un peu seule. Le défilé continue et le pourcentage ne s’améliore pas. Elle élargit les membres du groupe cible à toutes les personnes de sexe féminin de plus de 20 ans. Elle se brouille assez vite avec le décompte. Se perd dans l’évaluation de chaque visage de jeune femme qui apparaît à la surface du ruban métallique. Cette jeune fille avec son sac à dos, facile. Elle doit avoir quinze ans au plus. Mais que dire de cette femme indienne au profil lisse, un foulard noué sur ses cheveux brillants ? Stina passe beaucoup de temps à regarder les femmes, ses sœurs. Les petites filles. Les femmes du bureau. Les femmes des camps. Celles qui marchent dans les rues ou qui vont prendre l’avion.
Elle se demande où vont tous ces gens. Hiver comme été, vacances ou pas, tous les aéroports de la terre sont remplis de foules en transit. De gens pressés d’aller quelque part, très loin. Pourquoi ? Pour travailler ? Rendre visite à un cousin éloigné ? Partir changer de vie ? Des hommes, pour la plupart. Et dans le terminal 1 de l’aéroport d’Heathrow à Londres, les hommes sont souvent seuls, plus rarement en paires ou en petits groupes. Ils ont le crâne dégarni, les chaussures noires, molles et fatiguées. Un costume anthracite. Une chemise blanche ou bleue. Une cravate noire ou rouge. Un attaché-case. Un téléphone cellulaire. Ils parlent anglais avec tous les accents de la terre, y compris celui de la ville sous leurs pieds. Regardent l’écran de leur ordinateur. Marchent. Lisent. Font des affaires. S’activent pour amortir les minutes d’attente. Ils passent de pays en pays sans rien voir, enfermés dans leur bureau portable. Entre deux conférences téléphoniques, ils appellent leur épouse, leurs enfants, leurs maîtresses pour connaître le temps qu’il fait à la maison, les résultats de l’examen d’histoire ou savoir si c’est bien 90 C pour la taille du soutien-gorge. Parler ensuite du temps qu’il fait à New York, Nairobi ou Shanghai. Et qu’il ne reste plus que deux jours avant de rentrer. Mais pour rentrer, il faudrait d’abord être parti.
Elle a repris son comptage, qui englobe maintenant la totalité des personnes de sexe féminin, pour éviter les distractions. Les femmes sont toujours en nette minorité. Brunes, blondes, rousses, jeunes ou âgées. Elles arrivent au compte-gouttes, une femme noire, une blanche, un visage aux yeux bridés, suivi de la tête renfrognée d’un chef des ventes allemand, le regard bas et l’oreille vissée au téléphone. La silhouette de la jeune femme asiatique émerge tout à fait de l’escalier roulant, ses yeux au même niveau que ceux de Frank, dont on distingue seulement le tronc. Qui n’en finit pas de monter. De déployer son envergure hors normes dans cet escalier trop étroit.
© Éditions Baudelaire, 2009

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Scène 5 (cont.3)

Madame H. : Là aussi, vous vous trompez.
Patrizia : Ah oui, c’est affreux si on y pense : rajeunir, quelle horreur !
Madame H. : Nous arrivons juste après les souris.
Patrizia: Je vous demande pardon ?
Madame H. : Nous sommes les premiers cobayes humains.
Patrizia : Je ne vous crois pas.
Madame H. : C’est pourtant la vérité.
Patrizia : Vous savez quoi ? Je vais vous faire manger mon contrat.
Madame H. : Calmez-vous, je vais vous expliquer.
Patrizia : Il n’y a rien à expliquer.
Madame H. : Il aurait fallu des années pour obtenir toutes les autorisations. C’est déjà difficile, pour les souris.
Patrizia : C’est vrai. Respectons les souris.
Madame H. : Et moi, je n’ai pas le temps d’attendre. Mais je vous rassure : tout le risque est pour moi.
Patrizia : Le risque de quoi ? D’avoir la peau grasse ou des points noirs ?
Madame H. : Quelques souris âgées ont mal supporté le traitement.
Patrizia : Elles sont mortes.
Madame H. : Non. Elles ne sont pas mortes. Elles étaient comme… Ralenties, c’est ça, ralenties. Moi, je me sens lourde. Je me sens fatiguée.
Patrizia : Eh bien moi, j’ai envie de courir. J’ai envie de sortir. De mettre mon nouveau chemisier. Avec la jupe mandarine,  la jupe droite, vous voyez ?
Madame H. : J’aimerais aller me coucher.
Patrizia : Vous voulez toujours aller vous coucher. Vous savez quelle heure il est ?
Madame H. : L’heure d’aller se coucher.
Patrizia : Il est quinze heures. Hier vous avez dormi de dix heures à midi. Plus une sieste à cinq heures. Il fait encore jour dehors. Venez, on va se promener.
Madame H. : C’est hors de question.
Patrizia : Juste un tour dans le parc.
Madame H. : Non.
Patrizia : Personne ne nous verra.
Madame H. : Vous avez 300 mètres carrés pour vous promener.
Patrizia : Je voudrais juste marcher dans la neige.
Madame H. : Je déteste la neige.
Patrizia : Juste sentir le froid
Madame H. : Je déteste le froid.

Scène 5 (cont.2)

Patrizia. : Je vois.
Madame H. : Non. Vous ne voyez pas.
Patrizia : C’était sa petite cousine !
Madame H. : Rit malgré elle.
Le problème n’était pas la jeune femme. Le problème c’était la photo.
Patrizia : Trop floue, la photo.
Madame H. : Je n’ai rien contre les jeunes femmes blondes…
Patrizia : …Sauf quand elles couchent avec votre mari.
Madame H. : Même quand elles couchent avec mon mari. Mon mari aime les jeunes femmes blondes. Je ne suis plus toute jeune et je n’ai jamais été blonde.
Patrizia : Et c’est maintenant qu’il s’en aperçoit.
Madame H. :  Il a toujours eu des jeunes femmes blondes. Pour être juste, je dois aussi dire que j’ai toujours aimé les hommes à la peau mate. Musclés, mais pas trop.
Patrizia : Et votre mari est suédois.
Madame H. : Mon mari est plutôt grand et un peu voûté.
Patrizia : Quel beau couple !
Madame H. : Absolument. J’adore sortir avec mon mari. C’est un homme très courtois, très prévenant. Très généreux aussi.
Patrizia. : C’est lui qui vous paie ce séjour en clinique.
Madame H. : Nous sommes ensemble parce que nos patrimoines se complètent. Sa famille fabrique et la mienne vend.
Patrizia : Quel beau mariage !
Madame H. : Et notre vie intime ne regarde que nous. Tant qu’elle reste dans l’intimité, justement.
Patrizia : Et la photo…
Madame H. : La photo oui. La photo a été publiée dans certains journaux.
Patrizia : C’est vrai que ça tue un peu l’intimité.
Madame H. : Alors, je me suis fait refaire les seins. Un peu plus haut. Un peu plus gros aussi.
Patrizia : Le problème c’est que vous êtes trop vieille pour avoir été nourrie aux hormones et aux colorants.
Madame H. : Et quand le docteur Heini m’a proposé ce nouveau traitement, j’ai tout de suite dit oui .
Patrizia : N’importe qui aurait dit oui.

Scène 5 (cont.1)

Madame H. : Et pourtant votre poitrine n’a pas changé.
Patrizia : C’est vrai. J’ai toujours deux seins.
Madame H. : Les seins grossissent, vous ne saviez pas ?
Patrizia : Regarde sa poitrine.
Madame H : Vous faites partie de cette nouvelle génération de femmes qui ont des seins plus gros. Il paraît que c’est une question d’hormones.
Patrizia : Des hormones…
Madame H. : Oui, les hormones qu’on donne aux animaux pour qu’ils grossissent plus vite. Et aussi, toutes les autres substances chimiques que les seins retiennent, un peu comme des éponges, vous voyez ?
Patrizia : Je ne vois pas non.
Madame H. : Mais si ! Des colorants. Des additifs. À tous les repas dès le berceau. Je dois avouer que le résultat est plutôt réussi, de profil, avec un bon soutien-gorge. Seulement, on ne sait pas ce que ça va donner quand vous aurez cinquante ans.
Patrizia : Quand j’aurai cinquante ans, il y aura une machine à regonfler les seins.
Madame H. : Et à retendre la peau du visage.
Patrizia : Vous avez fait les deux, non ?
Madame H. : L’augmentation mammaire, c’était après.
Patrizia : Après le lifting ?
Madame H. : Non, après la photo de mon mari.
Patrizia : Donc, vous êtes mariée.
Madame H. : Depuis 27 ans.
Patrizia : Et vous avez des enfants ?
Madame H. : Mon mariage a 27 ans.
Patrizia : Joyeux anniversaire.
Madame H. : C’était l’année dernière.
Patrizia : Et sûrement l’année prochaine.
Madame H. : En novembre. J’étais à Paris et lui… Lui, il devait être à Hong Kong.
Patrizia : C’est pratique pour le diner aux chandelles.
Madame H. : C’est le début de l’été sur l’Île Maurice.
Patrizia : Vous vous êtes retrouvés à mi-chemin.
Madame H. : Je dois reconnaître qu’il avait fait un très bon choix. Côte ouest. Pas trop de vent et pas trop chaud. Et aussi, une bonne idée, le choix de la villa. 600 mètres carrés avec piscine et plage privative. Un peu cher, mais forcément plus discret qu’une suite. J’adore me baigner très tôt le matin, juste après le lever du soleil. L’eau et l’air ont exactement la même température. Il faut fermer les yeux et s’enfoncer doucement dans la mer. Fermer les yeux. Laisser l’eau monter et se laisser couler doucement, sur le dos. On ne sait plus si on flotte ou si on vole.
Patrizia : Ça fait envie d’essayer.
Madame H. : La photo était floue. Il avait l’air heureux.
Patrizia : Et vous pas ?
Madame H. : Il était avec une jeune femme blonde.

Scène 5

La même suite d’hôtel qui ressemble à un salon. Quelques chemisiers sont étendus sur la table basse.
Entre Patrizia, maquillée, coiffure étudiée, robe et escarpins. Madame H. la suit et s’assied sur le sofa. Patrizia prend un chemisier sur la table. Elle l’étend entre ses deux mains, l’examine, le retourne, le repose, fait de même avec un deuxième chemisier, l’examine en s’asseyant.

Patrizia : C’est beau la soie.
Madame H. : Ne répond rien, le regard dans le vague
Patrizia : Vous n’aimez pas la soie ?
Madame H. : Ne répond toujours rien.
Patrizia : Ça coule entre les doigts
Madame H. : Vous vous souvenez, il y a deux mois ?
Patrizia : Bien sûr que je me souviens.
Madame H. : Vous vous souvenez de quoi ?
Patrizia : Ben, de l’arrivée ici. De l’opération.
Madame H. : Ce n’était pas une opération.
Patrizia : Et c’était quoi alors ?
Madame H. : Une petite entaille dans votre bras.
Patrizia : Plus un tuyau raccordé avec des morceaux de peau. Plus les injections. Plus trois séances de pansements matin, midi et soir, tous les jours pendant un mois.
Madame H. : Vous aviez des points noirs et les cheveux gras.
Patrizia : Et je pouvais faire pipi toute seule sans rien demander à personne…
Madame H. : Un pull informe et un soutien-gorge usé.
Patrizia : Mal habillée. Mal coiffée. Mal baisée aussi ?
Madame H. : C’est à votre ex-mari qu’il faudrait poser la question. Vous devriez lui envoyer une photo de vous aujourd’hui.
Patrizia : De moi transformée en poupée.
Madame H. : De vous transformée en vous. J’avoue que pour une fois je me suis trompée. Je vous voyais en fille carrée. En fille pratique, qui porte des chaussures parce qu’elle doit marcher.
Patrizia : Parce que vous voyez d’autres raisons de porter des chaussures ?
Madame H. : Glisser. Danser. Voler.
Patrizia : C’est vrai qu’on peut tomber de haut avec des escarpins.
Madame H. : Vous savez très bien qu’on peut voler avec des escarpins. Il suffit de vous voir toucher ce chemisier.
Patrizia : Repose instinctivement le chemisier sur la table.
Madame H. : Vous avez perdu du poids. Vous deviez manger n’importe quoi. Avant. N’importe quoi et n’importe comment.
Patrizia : Le problème, c’est que je n’avais pas de cuisinier.
Madame H. : C’est curieux, même votre peau a changé.
Patrizia. : Je n’avais pas d’esthéticienne, non plus. Pas de manucure. Pas de « Personal Shopper » ! Je n’avais même pas de temps, vous vous rendez compte ! Même pas une minute à moi. J’étais toujours en train de courir. C’est fou ce qu’on peut courir quand on n’a pas d’argent. On doit tout faire soi-même alors que c’est tellement plus agréable de laisser faire les autres. On se demande vraiment pourquoi les pauvres ne préfèrent pas être riches.

Scène 4 (cont.2)

Patrizia : Essayez de les frotter avec du démaquillant !
Madame H. : Il y a tout ce qu’il faut ici pour vous redonner une allure décente. Absolument tout : soins de la peau, coiffure, manucure, pédicure… Quand je vois l’état de vos mains, je n’ose pas penser à vos pieds.
Patrizia : Ce n’était pas dans le contrat.
Madame H. : Non, ce n’était pas dans le contrat, pas plus que votre nouvelle garde-robe.
Patrizia : Je préfère garder mes vêtements.
Madame H. : Vous ne parlez pas sérieusement.
Patrizia : Je suis très sérieuse, au contraire.
Madame H : Je ne vois pas où est le problème.
Patrizia : Le problème, c’est que je ne suis pas votre fille ou une poupée que vous allez habiller pour vous amuser. Je suis juste une donneuse compatible.
Madame H. : Avec le maquillage, vous avez aussi arrêté le shopping.
Patrizia : J’ai 23 ans, un enfant et plus de mari. Pour moi le shopping s’arrête devant la vitrine. Je suis pauvre. Pauvre, vous vous souvenez ? Pauvre au point de devoir partager mon sang avec le vôtre parce que vous n’avez pas envie de vieillir.
Madame H. : Pas de grands mots, s’il vous plait. Vous ne « devez » pas. Vous avez le choix. Une infinité de choix.
Patrizia : J’ai le choix de quoi ? Avec mon Master, il faudrait que je parte dans un autre pays pour trouver du travail et Matteo est trop petit pour que je l’emmène avec moi.
Madame H. : Mais vous pouvez quand même partir. Laisser Matteo à vos parents. Ou alors, rester. Chercher le travail là où il se trouve. Faire des ménages. Travailler dans un restaurant.
Patrizia : Est-ce que vous avez déjà cherché du travail ?
Madame H : Cherché ? Du travail ? Je ne crois pas, non.
Patrizia : Alors, ne parlez pas d’une chose que vous ne connaissez pas.
Madame H : Mais le travail, ça je connais.
Patrizia : Accrocher des bijoux aux plus belles femmes du monde…
Madame H. : … Y réfléchir jour et nuit. Être toujours souriante à quatre heures du matin, malgré la fatigue et la nuit qui finit. Chercher, chercher encore dans les magazines ou dans les peintures de la renaissance, regarder le monde à s’en user les yeux. C’est curieux cette remarque. Mon grand-père avait un domaine dans le Bordelais. Il me faisait toucher ses mains rugueuses et il me disait : « Tu sens comme c’est dur. C’est de la corne. C’est ça, des mains de travailleur. » Seulement, lui  était vigneron alors que vous, vous êtes diplômée en sciences sociales et politiques.
Patrizia : Pour ma garde-robe,  on va aller faire du shopping ensemble ? Comme deux petites sœurs siamoises ?
Madame H. : Une amie va venir avec deux autres personnes. Je travaillerai pendant ce temps et vous pourrez choisir ce qu’il vous plaira.
Patrizia : Ce qui me plaira dans VOTRE sélection.
Madame H. : Soupire et ferme les yeux.
Je lui ai donné une photo, votre âge et vos mensurations.
Patrizia : Et qu’est-ce qui va se passer ensuite ?
Madame H. : Ensuite vous rangez vos vêtements.
Patrizia : Et dans six mois ?
Madame H : Vous les gardez ou vous les jetez. Vous pouvez les vendre aussi, je connais un très bon magasin de seconde main.
Patrizia : C’est là que vous revendez vos vieilles robes de soirée.
Madame H. : C’est là que je regarde l’histoire des grands couturiers.

Noir

Scène 4 (cont.1)

Madame H. : C’est de l’humour ?
Patrizia : Non, c’est du vélo.
Madame H. : Bien. Comme nous entamons le premier jour de notre cohabitation, il y a certaines règles que je voudrais établir. Tout d’abord, votre tenue.
Patrizia : Ma tenue ?
Madame H. : Vous voyez, J’aime la beauté. J’en ai fait mon métier.
Patrizia : C’est quoi votre métier au juste ?
Madame H. : Vous avez bien porté une alliance, pendant les quelques mois où vous avez été mariée ?
Patrizia : Elle est encore chez moi.
Madame H. : Et il vous arrive aussi de mettre des boucles d’oreilles, je crois.
Patrizia : Se touche machinalement le lobe d’une l’oreille où est accrochée une petite perle.
Vous avez vraiment un grand sens de l’observation.
Madame H. : C’est une de mes qualités. J’aime beaucoup observer. Les gens. Leurs vêtements. Leurs chaussures. Leur tenue. Leur façon de marcher. Les gens et le ciel, les arbres et la mer, la mer aussi…
Patrizia : Et le rapport avec ce que vous faites ?
Madame H. : J’essaie de comprendre. De lire les signes. C’est la base de mon métier. Interpréter les signes pour les transformer en alliances. Ou en boucles d’oreilles, si vous préférez.
Patrizia : Vous fabriquez des bijoux !
Madame H. : J’embellis les plus belles femmes du monde. Vous comprenez ce que ça veut dire, embellir la beauté ? Est-ce qu’il vous arrive de vous maquiller ?
Patrizia : Je me maquillais tous les jours, avant.
Madame H. : Avant quoi ?
Patrizia : Avant que Toni nous quitte, mon fils et moi.
Madame H. : Et maintenant vous avez décidé de rester comme ça, toute votre vie, avec vos points noirs et vos cheveux cassés ?
Patrizia : Mes points noirs ne regardent que moi.
Madame H. : Plus maintenant mademoiselle, plus maintenant. Nous allons vivre pratiquement en huis clos pendant une demi-année et vos points noirs vont m’encrasser les yeux.

Scène 4

Une suite d’hôtel qui ressemble à un salon. Des bruits de pas précipités qui s’approchent. La porte s’ouvre à la volée. Patrizia entre en courant, suivie de Madame H.

Patrizia : Je veux aller voir le jacuzzi !
Madame H. : Nous avons six mois pour voir le jacuzzi.
Patrizia : Justement ! Je ne veux pas attendre. Dans six mois c’est fini.
Madame H. : Asseyez-vous quand même et laissez-moi souffler.
Patrizia : Attendez ! Deux secondes !
Elle se dirige vers une table basse, Madame H. la suit à l’autre bout du cordon. Patrizia prend un catalogue posé sur la table. Elles s’assoient.
Patrizia : Oh ! Vous avez vu ? C’est la liste de tous les soins.
Madame H. : Je connais. Je vous rappelle que je viens souvent ici.
Patrizia : Je sais. Vous me l’avez déjà dit.
Tourne les pages. Lit.
Patrizia : C’est quoi votre massage préféré ?
Madama H. : J’ai horreur de me faire toucher par quelqu’un que je ne connais pas.
Patrizia : Quoi, vous n’avez jamais essayé ?
Madame H. : J’ai un kiné qui vient chez moi. Trois fois par semaines depuis… Voyons… Une douzaine d’années je crois.
Patrizia. : Et comment vous avez fait, la première fois ?
Madame H. : Quelle première fois ?
Patrizia : La première fois que le masseur a voulu vous masser.
Madame H. : Je lui ai demandé de me montrer  ses mains. Il a de belles mains. Un beau visage aussi.
Patrizia. : Et il est plus jeune que vous.
Madame H. : Effectivement.
Patrizia : Beaucoup plus jeune ?
Madame H. : Quelques années de moins.
Patrizia : Il s’appelle comment ?
Madame H : Je ne vois pas en quoi son prénom pourrait vous intéresser.
Patrizia : Dites toujours.
Madame H. : Claudio.
Patrizia : Encore un Italien ! Peut-être que je le connais ?
Madame H. : Ça m’étonnerait. Claudio vient de Milan où il a fait ses études. Vous avez de la famille à Milan ?
Patrizia : Non. Elles sont comment les mains de Claudio ?
Madame H. : Je vous l’ai dit : il a de belles mains. Des mains qui font du bien.
Patrizia : Et elles se promènent un peu partout, ses mains ?
Madame H. : C’est un fantasme assez courant chez les jeunes filles, le jeune kiné musclé.
Patrizia : Tandis que vous, vous ne fantasmez pas.
Madame H. : Mes fantasmes ne regardent que moi.
Patrizia : Vous pensez que vous allez tenir longtemps ?
Madame H : Le temps qu’il faudra.
Patrizia : On va passer six mois ensemble. Six mois ensemble, jour et nuit, vous vous rendez compte ? Ça va être dur de garder la distance, le matin, pas réveillée, en slip et en soutien-gorge…
Madame H. : Vous connaissez peut-être l’usage de la robe de chambre.
Patrizia : J’ai vu des photos…
Madame H. : Et pour le coiffeur, vous avez aussi vu des photos ?
Patrizia : Le coiffeur est une amie.
Madame H. : Vous devriez vous méfier de vos amis. Retirez votre chemisier, s’il vous plait.
Patrizia : Là tout de suite ?
Madame H. : Pas besoin d’attendre demain matin pour enlever la distance comme vous dites.
Elle-même se déshabille et se lève, en soutien-gorge.
Patrizia : Déboutonne lentement son chemisier. Le dépose à côté d’elle. Madame H. lui fait signe de se lever. Elles se font face.
Madame H. : Votre soutien-gorge est bien trop grand. Il baille. Il a mille ans.
Patrizia : Je l’ai acheté dans un supermarché.
Madame H : Et votre pantalon. Informe. Trop long. Et dessous… Laissez-moi deviner… Un grand slip en coton. Détendu. Délavé. Mais propre, on dirait. Propre. Heureusement.
Patrizia : J’ai aussi vu des photos de machines à laver.

Scène 3 (cont.4)

Patrizia : Je vous demande pardon ?
Docteur Heini : Vous avez bien compris. Nous allons connecter votre système sanguin avec celui de ma cliente…
Patrizia : Vous êtes complètement dingue.
Docteur Heini : …Sur le modèle des souris que nous avons assemblées en laboratoire.
Patrizia : Vous avez… « assemblé » des souris ?
Docteur Heini : Une petite incision dans le flanc. Ensuite, les deux souris sont jointes, plaie contre plaie. Les points de suture sont retirés à la cicatrisation.
Patrizia : Et comment elles font pour courir, vos souris à huit pattes ?
Docteur Heini : Très bonne question. Dans chaque couple, il y a un sujet jeune et un sujet âgé. 5 semaines après l’opération nous examinons l’évolution de petites lésions que nous avons faites dans leur tissu musculaire.
Patrizia : Parce que vous les découpez, aussi…
Docteur Heini : Et nous avons découvert que les muscles des souris âgées se régénèrent très vite. Beaucoup plus vite que ceux des autres souris de leur âge, en fait. Ensuite, nous avons voulu savoir, pour les capacités mentales…
Patrizia : …Et vous avez assemblé leurs cerveaux…
Docteur Heini : Impossible pour le moment. Non, des sujets âgés ont reçu dix injections de plasma extrait de jeunes sujets. Je suppose que vous ne connaissez pas le labyrinthe de Morris.
Patrizia : Je ne connais pas le labyrinthe de Morris.
Docteur Heini : Imaginez une piscine circulaire et une plateforme posée juste au-dessous de l’eau. On y plonge la souris. Qui va nager jusqu’à la plateforme pour sortir de l’eau. Un sujet jeune va très vite trouver la plateforme quel que soit son point d’entrée dans la piscine.
Patrizia : Et vos vieilles souris boostées sont aussi rapides que les jeunes.
Docteur Heini : Absolument.
Patrizia : Je vois. Mais alors, si les vieilles rajeunissent, les jeunes vieillissent aussi, non ?
Docteur Heini : Nous avons en effet observé des signes de vieillissement chez les jeunes sujets. Mais nous croyons que ce processus est réversible et qu’il disparait après une période d’environ cinq ans.
Patrizia : Vous croyez, mais vous n’êtes pas sûrs.
Docteur Heini : Dans votre cas, nous effectuerons régulièrement des analyses qui nous permettront de suivre votre évolution dans le temps.
Patrizia : Et si je suis toujours vieille dans cinq ans ?
Docteur Heini : Nous vous dédommagerons.
Patrizia : Votre solution, c’est toujours le pognon.
Docteur Heini : Tout est écrit dans le contrat. Lisez-le avec soin. Vous avez une semaine pour nous communiquer votre décision.
Patrizia : Quelle longueur, le tuyau ?
Docteur Heini : Trois mètres.
Patrizia : Trois mètres, c’est tout ?
Docteur Heini : Pensez aux souris. C’est déjà beaucoup, trois mètres de liberté.

Noir