Les violences faites aux femmes sont délibérées (3)

Fin de la traduction de l’article d’Eve Ensler
[…] Il y a deux semaines à Kihshasa, Floribert Chebeya Bahizire, l’un des plus grands défenseurs des droits humains a été brutalement assassiné. Dans le même temps, la famille d’un membre du personnel de l’hôpital Panzi a été exécutée. Un garçon de 10 ans et une fille de 12 ans ont été tués par balle. Les meurtres et les viols continuent pour les femmes dans les villages. La guerre fait rage. Qui demande une protection pour la population du Congo? Qui protège les activistes pour qu’ils puissent continuer à dire la vérité ? La semaine dernière, pendant un service religieux en mémoire des victimes à Bukavu, un pasteur a crié : « Ils tuent nos mamans. Maintenant ils tuent nos enfants. Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Où est le monde ? »

Les atrocités commises contre le people congolais ne sont pas arbitraires, contrairement à mon cancer. Ces atrocités sont systématiques, stratégiques et intentionnelles. A leur racine, on trouve la folie cupide d’une économie mondialisée,  prête à toutes les compromissions pour voler encore plus de matières premières à une population exsangue. À la source de cet apétit insatiable, on retrouve des multinationales qui exploitent ces gisements sans états d’âme. Sans se préoccuper des génocides et des viols. Il ne s’agit pas de ça. Il s’agit d’abord de préserver leurs intérêts financiers.

J’ai de la chance. J’ai un pronostic positif qui me rend très attentive à tout ce qui permet à une personne de rester en vie. Comment survit-on au cancer ? Bien sur, il faut de bons médecins, une bonne assurance, de la chance. Mais la vraie guérison vient du fait de ne pas tomber dans l’oubli. La guérison vient de l’attention, du soin, de l’amour. La guérison vient d’un entourage aimant qui va chercher les informations pour vous, qui se lève et vous défend quand vous êtes affaibli, qui dort à côté de vous, qui refuse que vous vous laissiez aller, qui vous apporte vos repas, qui ne vous voit pas comme un malade mais bien comme un être humain et précieux. Cet entourage invente les métaphores qui vous permettent d’imaginer votre survie.
Voilà le vrai médicament, le seul médicament qui pourra guérir les hommes, les femmes et les enfants du Congo.

Photo:DR Floribert Chebeya Bahizire

Wongin’ the pog

Keith Richards’ diary, Friday 15, 1963

Red Lion
Can’t get any sound out of this place
Punch up during session
Effered Richmond Station Hotel every su. from coming sun. Windfall.

On the inside cover of the diary is written the phrase « Wongin’ the pog. » And next to that, under the personal-notes section, « In case of Accident Please Inform », I’ve written, « My Mum ». No details.
« Wongin’ the pog » was when we’d look at all these people dancing around, hanging from rafters, going crazy. « What are they doing? » « They’re wongin’ the pog, ain’t they? » « At least we got them wongin’ the pog. » It meant you got paid. The gigs were getting tight and hot. We had this groundswell going on in London. When you’ve got three queues going round a whole damn block waiting to get into a show, you say we’ve got something going here. This is no longer just us begging. All we need to do now is to nurture this thing.

Keith Richards, LIFE, W&F, 2010.

Pattie Boyd, blonde comme les autres

Pattie Boyd, mannequin fragile et anglais.

Plutôt blonde et le visage rond. Un trou entre les incisives. Une bouche pleine et étroite, inscrite exactement dans la ligne continue du nez. Une fleur délicate poussée sur les champs de fraises des sixties. Pattie Boyd figurante dans un film des Beatles, qui ne prononce qu’un mot : « Prisonniers. » Ce mot suffit pour que George Harrison tombe. 1966, ils se marient. Harrison écrit Something en 1969.

1969, Eric Clapton travaille avec George Harrison et tombe pour Pattie qui refuse de quitter son mari. Clapton sombre et écrit Layla sur la base d’une histoire qu’il a lue, un conte arabe du septième siècle, Layla et Majnun ou Le fou et Layla. C’est l’histoire vraie de Qays ibn al-Mulawwah, jeune homme passionnément amoureux de Layla Al-Aamiriya, une femme de sa tribu. Le père de Layla s’oppose à leur mariage. Elle épouse un autre homme. Qays s’enfuit dans le désert et ne revient plus. Il écrit des poèmes:

« Je passe devant ces murs, les murs de Layla
Et j’embrasse ce mur et ce mur
Ce n’est pas l’amour de ces murs qui a pris mon cœur
Mais l’amour de celle qui réside en ces murs. »

A la fin, Layla meurt et Qays devient fou. Devenu fou et à peu près mort, Clapton continue de hanter les murs de Pattie qui finit par se rendre quatre ans plus tard. Clapton écrit Wonderful Tonight en 1976. Le divorce entre Pattie et George Harrison est prononcé en 1977. La même année Eric Clapton épouse Pattie Boyd-Harrison. Onze ans plus tard, le couple se sépare.

Il reste une fille blonde et anglaise et trois chansons.
Trois morceaux de musique plus ou moins longs, inscrits dans un air du temps qui a traversé le temps, de la fin des années soixante à aujourd’hui. Trois temps de la chronologie amoureuse : de la passion qui prend feu, à la passion qui s’éteint, en passant par ce tout petit moment d’équilibre qui dure l’espace d’une seconde, où il n’y a plus rien à craindre ou a désirer.

Trois chansons immenses qui traversent le temps. Et une seule femme blonde aux yeux immenses, alors qu’il y avait un million de femmes blondes pour tourner autour d’Eric Clapton et de George Harrison. Je regarde les photos de Pattie Boyd, son visage, le sourire timide qui naît sur sa bouche de profil dans un film couleur sépia. Cet espace ténu entre les incisives. Un peu de Bardot. Bardot qui fit flamber les mots de Gainsbourg.

Boyd, longiligne, boudeuse, anglaise. Une bouche ourlée, une véritable insulte au scalpel. Boyd, une fille des sixties avec un large trait d’Eye-Liner et des faux-cils déployés comme des ailes de chauves-souris. Un visage de femme-enfant si fragile qu’il laisse pénétrer la lumière. Est-ce dans cette peau translucide que Clapton et Harrison ont vu autre chose ? Ont-ils compris quelque chose qui a ouvert chez eux une porte nouvelle sur des mots différents, sur des notes que le manche d’une guitare n’avait encore jamais devinées ?
Ou peut-être ce sont ses yeux, peut-être gris ou peut-être bleus, ou peut-être les deux. Et si c’était sa silhouette entière ? Le contour de ses jambes qui s’accroche très haut sur la ligne des hanches et s’évase ensuite pour lancer deux fuseaux souples tout en haut, à l’extrémité de épaules. C’est peut-être la silhouette. Ou peut-être pas. Il n’y a peut-être aucune explication.

Pattie Boyd, longue et blonde, mais pas plus blonde qu’une autre.

Pattie Boyd-Harrison-Clapton, une fille éphémère pour trois chansons éternelles.

3 chansons pour Pattie Boyd : WONDERFUL TONIGHT

En 1976, Eric Clapton écrit :

Il se fait tard; elle se demande comment s’habiller.
Elle se maquille et elle brosse ses longs cheveux blonds.
Et ensuite, elle me demande  » Est-ce je suis jolie? »
Et je dis : Oui, tu es merveilleuse, ce soir »

Pendant la fête, tout le monde se retourne pour voir
Cette femme très belle qui se promène à mon bras.
Et ensuite elle me demande : « Est-ce que tu te sens bien? »
Et je dis: « Oui, je me sens merveilleusement bien, ce soir. »

Je me sens merveilleusement bien parce que je vois
L’amour qui fait briller tes yeux.
Et la merveille dans tout ça
C’est que tu ne réalises même pas combien je t’aime.

C’est l’heure de rentrer et j’ai mal à la tête.
Alors, je lui tends les clés de la voiture et elle m’aide à me coucher.
Et ensuite, au moment d’éteindre la lumière
Je lui dis : « Ma chérie, tu étais merveilleuse ce soir.
Ma chérie, tu étais merveilleuse, ce soir. »

Eric Clapton regarde Pattie Boyd qui se prépare à sortir. Six ans après LAYLA, Pattie est là qui s’habille et se maquille. Ils vont sortir : Paul Mc Cartney organise une soirée pour fêter Buddy Holly. C’est un petit monde. Clapton attend pendant qu’elle choisit une robe et pense à quatre notes apaisées sur le manche de sa guitare. Quatre notes tranquilles qui  répondent à sept notes enragées.
Clapton est resté très longtemps à genoux. Il a crié. Prié. Hurlé. Plongé son nez dans un sac marqué cocaïne. Héroïne aussi. Seulement le nez. Clapton a très peur des seringues. Maintenant elle est là et il saisit cet instant capiteux où il la regarde dans l’intimité de sa chambre à coucher. Ce moment où il la contemple, apaisé, arrivé.

La chanson s’appelle Wonderful Tonight. Et vous pouvez entendre ici la version originale et les quatre notes douces avant d’aller se coucher.

3 chansons pour Pattie Boyd : SOMETHING

SOMETHING IN THE WAY SHE MOVES
QUELQUE CHOSE DANS SA MANIÈRE DE BOUGER

Une guitare tendre aux couleurs passées s’enroule doucement autour de la voix de George Harrison. C’est une voix de soleil couchant à la fin de l’été. Quand le ciel au-dessus de la plage est encore rouge sous les rayons horizontaux du soleil. Quand l’ombre des parasols touche le bord de l’automne et que  les transats vont se refermer.
Something, chanson crépusculaire pour amour crépusculaire. Un amour qui n’en finit pas de se coucher, au fond de l’horizon. George regarde cette fille blonde au visage translucide, une jeune femme blonde qui passe et s’éloigne de dos. George est encore amoureux de l’image, de la ligne, du dessin tracé par la silhouette, QUELQUE CHOSE DANS SON STYLE QUI ME DIT QUE JE NE VEUX PAS LA QUITER MAINTENANT.

SOMETHING IN HER STYLE THAT SHOWS ME
I DON’T WANT TO LEAVE HER NOW

Mais pour la femme, il ne sait plus.

Alors, George déroule le film en Super 8 de ses souvenirs de vacances. Sur la pellicule floue, Pattie Boyd imprime son sourire fané qui bouge un peu. Les couleurs passent mais le sourire reste.
Le voyage se termine. Les Beatles se terminent. Les années soixante se terminent. George Harrison regarde Pattie dans le rétroviseur. Il dessine une chanson crépusculaire pour une époque crépusculaire, un amour qui s’éteint et une femme-enfant blonde qui a quitté l’enfance.

Cette femme s’en va, de dos. 

Pattie Boyd apparaît en premier dans le champ flou de la caméra. http://bit.ly/dhDNoF

3 chansons pour Pattie Boyd : LAYLA

WHAT WILL YOU DO WHEN YOU GET LONELY
AND NO ONE’S WATING BY YOUR SIDE ?
TU FERAS QUOI QUAND TU TE SENTIRAS SEULE
ET PERSONNE POUR ATTENDRE À CÔTÉ DE TOI ?

Le hurlement de colère et la rage métallique qui déforment le visage d’Eric Clapton répondent au cri de sa guitare. Clapton ne chante pas. Il vomit. Il n’a plus de peau. Il flambe. Sa chair à vif grésille derrière le micro.  

LAYLA, GOT ME ON MY KNEES. LAYLA, BEGGING DARLING PLEASE 
LAYLA, JE SUIS À GENOUX. LAYLA, CHÉRIE JE T’EN PRIE

J’abdique. Je laisse là mon amour-propre. Je suis arrivé au bout de moi. Je me couche maintenant. EST-CE QUE TU VIENDRAS POUR ME CALMER ? EST-CE QUE TU VIENDRAS? AVANT QUE JE PERDE LA RAISON ?
Je suis couché sur le sol. C’est affreux à voir, un homme couché sur le sol et qui implore. C’est pas digne d’un homme. Ma dignité, je vous la laisse. Je m’accroupis sur ma douleur. Je me roule sur les clous par terre, ma peau à vif. Il y a du sang partout. Je hurle ce désir toxique qui me décape la gorge.
LAYLA JE N’EN PEUX PLUS DE T’ATTENDRE.

Et quand Clapton n’a plus de voix, il fait saigner sa guitare. Les doigts de sa main gauche tirent sur les dernières cordes, très loin au-delà des limites du manche de bois. Hurlant sous la torture, sa guitare rage, pleure, implore d’une voix aussi brisée que lui.

LAYLA, SI TU NE VIENS PAS, JE FERAI N’IMPORTE QUOI. Pattie ne vient pas. Clapton a devant lui un très gros tas de poudre.
L’inhalation dure trois ans.

Écoutez Clapton hurler. Layla en version originale avec Derek and the Dominos

Au plus chaud de l’hiver

Il fait froid.
Les routes sont verglacées. Les arbres craquent de l’intérieur. Il fait très froid. Il gèle à pierre fendre. On est peut-être en janvier ou en février et la neige s’envole légère sous les spatules du skieur extatique.

Quand soudain un vent mutin se met en tête de gravir à toute allure les parois rocheuses criblées d’éclats de glace. A cette vitesse, l’ascension de la face Nord de l’Eiger s’effectue en quelques minutes. Arrivé au sommet, le vent a froid et s’il est humide, il lâche de nombreuses précipitations éparses qui peuvent même retomber sous forme de neige. Encore une fois, là, c’est l’extase.
Mais voilà.  Arrivé au sommet de l’Eiger ou du Mont Banc, l’air débarrassé de toute cette humidité se retrouve parfois coincé par une poche d’air posée comme un couvercle sur le toit de l’Europe. Alors le vent se tâte. Le vent se dit : je suis le vent quand même. Le vent ça bouge. Le vent, c’est fait pour s’agiter. Pour renverser. Pour ébouriffer. Le vent, c’est fait pour glisser. Il voudrait bien continuer à grimper comme une fusée mais sur sa tête le couvercle est scellé. Continuer droit devant lui, pour aller où ? Faire le tour de la terre ? Il regarde le vide au-dessous de lui et il sourit. Le vent prend son élan. Il saute dans le vide. Il hurle de peur et de joie. La vallée tourne, remonte et redescend. Le vent a mal au cœur, le vent a des bouffées de chaleur.
Dans les Alpes, ce vent fou s’appelle le Foehn. Quand il redescend des montagnes, il tire le ciel avec lui et on pourrait tendre la main pour toucher les nuages. Il efface la neige. Il extrait des sapins un parfum tiède de sève verte. Il installe le printemps au beau milieu de l’hiver. Il ouvre toutes les portes au beau milieu de la nuit. Il réveille tout le monde. Tout le monde dehors. Il fait beau. Il fait doux. La lune est pleine, on dirait le jour. Tout le monde sort sentir ses pieds nus sur la terre chaude. Le Foehn glisse en courant sous les jupes des filles et rend fous les garçons. Le Foehn transporte des phrases interrompues de musique de bal, des fragments de guirlandes multicolores.

Les nuits d’hiver, le Foehn fait danser les gens jusqu’aux matins brillants de pleine lune.

L’affaire du Gruyère : la réponse du ministère

Je demande à exercer mon droit de réponse. Assurément, certaines subtilités vous ont échappé, et dans la fumée d’une gauloise bleue, je tiens à préciser, dans un esprit qui n’a rien de polémique, les points suivants (on reconnaîtra ici une précision légendairement suisse) :

— J’ai consulté plusieurs grands voyageurs (au sens technique de grand voyageur, c’est-à-dire quelqu’un qui, pour des raisons souvent futiles comme des cours à aller faire, (dé)passe une bonne partie de ses revenus en billets de train) et ils m’ont tous confirmé qu’il ARRIVE qu’il y ait des trous dans le gruyère. J’ai alors compris que vous avait échappé la dimension probabiliste du syllogisme évoqué, dont la forme syllogistique elle-même demanderait discussion. Car si on multiplie les tranches de gruyère, on multiplie assurément les chances d’y trouver des trous, vous en conviendrez.
Ce qui, derechef, valide le raisonnement en question :    

– plus y a d’gruyère, plus y a d’trous
– plus y a d’trous, moins y a d’gruyère
– plus y a d’gruyère, moins y a d’gruyère

Si on formalise un tant soit peu, mais je crois que dans le contexte il ne faut rien laisser au hasard, nous sommes à la limite de l’incident diplomatique, notre raisonnement devient :

(a) Il existe x tel que x est du gruyère et x a un trou, (même un tout petit fera l’affaire)
(b) Si inconsidérément on demande à son fromager une grande quantité de x, on aura par là même une collection de trous qui devient, par la loi de la distributivité de De Morgan                                              
(c) Plus la quantité de x sera importante, plus la quantité de trous de x sera importante également (modulo la probabilité pour x d’avoir des trous)

d’où logiquement on conclura

(d) Il existe x tel que, plus on a de x, moins on a de x.

— Contrairement à ce que vous essayez d’établir en engageant une polémique sur la qualité et la quantité des fromages français, le domaine de quantification dans lequel on peut instancier la variable x du quantificateur existentiel n’est pas en cause ici, et la carte des fromages ne fait donc rien à l’affaire. Ce qui compte, uniquement, est que x ait la propriété F posée dans la prémisse (a), « avoir des trous ».

— Je suggère haut et fort qu’un fromage dans lequel il n’y aurait JAMAIS de trous, qui serait ontologiquement et essentiellement incompatible avec les trous, s’appellerait du marbre, et alors je comprends mieux pourquoi vous éprouvez le besoin de le faire fondre avant de le déguster : voilà qui devient une nécessité de re.

— Dans un souci d’apaisement, je conçois qu’il puisse vous être désagréable de voir ainsi soupçonner les fromagers suisses vendre moins de fromage quand ils en vendent plus (de facto … enfin, bref), et je vous propose de choisir un autre individu pour instancier existentiellement x, un truc qui aurait la propriété F nécessaire à la prémisse (a) et qui pourrait, au choix, être de la guimauve, de la crème chantilly, de la mousse au chocolat. Je pense que la chantilly qui a déjà eu les honneurs de votre blog, ferait un bon candidat.

Votre gauloise brune (et sans filtre)

L’affaire du Gruyère : Interruption des programmes.

Une seconde.

On me parle dans mon oreillette. Oui. C’est bien ici l’affaire du Gruyère. Un instant, s’il vous plait. On me dit que le ministère n’est pas content du tout. Mon article est une grosse daube.

On m’envoie à l’instant un texte d’ @IsabelleP_B la ministre en charge que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans le cadre de mon enquête sur ce sujet délicat. On me dit que j’ai intérêt à publier cet article in extenso. Sans quoi je vais avoir de gros problèmes.  C’est intolérable. Je me plaindrai à la cour européenne. Et surtout, qu’on n’essaie pas de me voler mon ordinateur.

Voici donc la réponse de Madame la Ministre.

L’affaire du Gruyère IV

Assis dans sa cave, le fromager français sourit.  Il sait que peu de kilomètres séparent le Capitole de la Roche Tarpéienne. Il regarde les trous. Il regarde la pâte. Bon sang, mais c’est bien sûr. Il se jette sur son téléphone. Il appelle le ministère de la philosophie.  À l’autre bout du fil, on l’écoute et on le comprend. On lui promet d’amener une réponse dans la journée. Trois heures plus tard, un email arrive avec la proposition suivante.

Plus il y a de fromage, plus il y a de trous ; or plus il y a de trous, moins il y a de fromage ; donc plus il y a de fromage, moins il y a de fromage.

Le ministère suggère de remplacer le mot « fromage » par le mot « Gruyère ». Le ministère va plus loin et propose un nom : le paradoxe du Gruyère. Il conçoit ainsi tous les instruments d’une campagne de marketing viral susceptible de s’étendre jusqu’aux confins de la galaxie. Le ministère de la philosophie ajoute qu’il mettra tout son poids dans la bataille pour asseoir cette imposture et imposer dans le monde entier l’authenticité du Gruyère à trous et escamoter la véritable origine du produit.
Mais les faits et les fromagers suisses sont têtus. Voyant bien là une menace mortelle pour son industrie laitière, le conseil fédéral helvétique contre-attaque. Toute l’histoire est résumée dans cet article de la Croix (journal français ET catholique c’est dire l’efficacité de la campagne de marketing) que vous consulterez en entier si vous êtes toujours réveillé-e-s à ce stade de l’histoire.

Je relèverai juste un extrait de l’article : « Quelle est la différence entre les deux fromages ? Les deux fromages sont au lait cru, et ont en commun leur nom. Mais leur origine géographique les distingue. Le Suisse serait produit depuis le Moyen Âge dans les alentours de La Gruyère, une région du canton de Fribourg. Le gruyère français, lui, est surtout produit dans les régions proches de la frontière, en Rhône-Alpes et Franche-Comté. »

Relisez. C’est très beau. Ce conditionnel. Le Gruyère suisse SERAIT produit dans les alentours de la Gruyère. La journaliste est prudente. On la comprend. On aurait vite fait de tirer de fâcheuses conclusions.  De dire que l’indication géographique « Gruyère » est un indice précieux pour connaitre la véritable provenance du fromage « Gruyère ». Il y a comme une ressemblance lexicale entre Gruyère et Gruyère, qu’on ne retrouve pas avec « Rhône-Alpes » ou « Franche-Comté ». Un peu la même homonymie qu’on retrouve entre la région du « Périgord » et le foie gras du « Périgord ». Allez expliquer à un éleveur périgourdin qu’on trouve aussi du foie gras du Périgord rempli de trous et fabriqué à Genève et vous déclenchez une deuxième bataille de l’Escalade.

Donc, clarifions le débat une bonne fois pour toutes.

LE GRUYÈRE EST SUISSE ET SANS TROU.

Tout le reste n’est qu’une imposture.