L’affaire du Gruyère III

DES TROUS.

Des trous partout. Des petits trous. Des gros trous.
Des trous moyens qui hantent les nuits sans sommeil du fromager hexagonal. Pendant des mois. Chaque matin, il se réveille bien avant l’aube. En sursaut. En sueur. En nage. Il modifie sa recette. En douceur. En force. Il reprend tous les paramètres. Refait tous les calculs. Il ne dort plus. Il ne mange plus. Il redescend hagard dans sa cave, le cœur battant. Il entame une nouvelle meule. Cette fois, ça va marcher, c’est sûr. La pâte sera bien jaune, ferme et lourde. Pleine comme un œuf.
Il découpe, il tranche, il extrait. Cette fois-ci, c’est la bonne.
Sur la tranche qu’il vient de poser devant lui, il y a plus de trous que de fromage.
Le fromager tricolore contemple ce vide. Cette absence de matière qui le ronge. Il sent le souffle amer de la défaite passer sur ses cheveux rares. Il mâche un bout de pâte mi-dure entourée de trous. Assez bon, oui, un peu sucré, mais pas mal. Et là, tout à coup, il a une vision. La vision d’un Gruyère avec des trous. Mais oui. C’est bien sûr, c’est tellement évident. S’il est possible de vendre avec succès du Gruyère sans trou, alors il suffit de garder la marque et d’y ajouter les trous.
Tout le reste n’est que marketing.

Le fromager hexagonal qui a aussi suivi une formation en marketing se dit qu’il suffit de renverser la proposition : imposer l’idée des trous dans le Gruyère dans l’esprit du grand public et s’approprier ainsi l’origine du produit et la paternité de la marque. Et là, il faut bien avouer que le fromager franc-comtois ou Rhône-alpin a une idée de génie. Pour disséminer ce message dans l’esprit tendre des consommateurs innocents, il pense à la puissance du mythe. Il pense à la force d’un exemple frappant au service d’un paradoxe philosophique qui serait gravé dans l’inconscient collectif et qui imposerait à jamais dans le monde entier l’image d’un Gruyère à trous.

L’affaire du Gruyère II

Assis au milieu de ses 400 fromages anonymes, le fromager français se désole.
400 fromages ne suffisent pas, alors qu’il suffirait d’un seul Gruyère d’un seul Parmesan pour que le lait tricolore inonde jusqu’à plus soif tous les étals du grand marché mondial. Le soir tombe. Les vaches sont rentrées. Demain au petit matin il faudra traire, chauffer, faire cailler, remplir les formes de bois, mettre sous presse. Attendre ensuite. Attendre l’aube nouvelle, que naisse une nouvelle meule anonyme et sans joie.

Le soir est tombé.
Le fromager hexagonal se dit à quoi bon ? Quand le lait est tiré, il faut le boire. Pas le transformer en tomme, fromage ou yaourt zéro calorie. Mais comment ils ont fait, les autres ? Comment ? Et là, saisi d’une inspiration subite, le fromager gaulois court vers son automobile, démarre en trombe en laissant derrière lui un nuage de fumée qu’on devine plutôt qu’on ne le voit, vu que le soir est tombé. Il arrive juste avant l’heure de la fermeture devant les portes du supermarché. Il tremble. Il frémit. Il court. Il enserre dans ses doigts gourds un morceau de Gruyère emballé sous vide. Il reprend sa voiture. Il rentre chez lui. Il s’enferme trois jours dans son laboratoire. Trois nuits aussi. Il passe le morceau de Gruyère à la centrifugeuse quantique pour en extraire les plus secrets atomes, les plus intimes molécules. Il note. Il compose des formules. Il calcule le temps de chauffage. Passe la croûte aux rayons gamma pour découvrir la composition de la saumure. Sous son microscope apparaissent tous les détails de la structure extérieure, il en déduit le grain de la toile utilisée pour envelopper le caillé avant le moulage. Il note encore.

À l’aube du quatrième jour, le fromager Rhône-alpin ou franc-comtois se met à l’ouvrage. Il fait tiédir le lait, ajoute les nouveaux ferments, la présure, découpe le caillé, le met dans les moules, le presse un bon coup. Plonge les meules fraîches dans un bain de saumure inédit. Les dépose dans sa cave pour qu’elles puissent se reposer dans le noir. Chaque matin, il les caresse, les retourne, les frotte d’un peu de sel. Il les hume. Il éprouve de la paume le grain de leur surface. Il les regarde. Il les espère.  A l’aube du cent-vingtième jour, n’y tenant plus, il se décide.

Il prend un couteau à deux poignées. À la lame large et épaisse. Au fil plus tranchant qu’un rasoir. Il plonge l’acier brillant au cœur de la première meule. Il fait une deuxième entaille qui rejoint la première. Il extrait un quartier de fromage et là, son sang se glace d’effroi.

Bien jaune sous sa croûte rousse, LA PÂTE DU FROMAGE EST REMPLIE DE TROUS.

L’affaire du Gruyère I

Nul n’ignore l’état de déliquescence où stagne l’industrie fromagère française.

Des siècles d’égarement ont abouti à une offre certes foisonnante mais caractérisée par le flou et le tâtonnement. Les fromagers français ont tout essayé : la pâte molle. La pâte mi-dure. La pâte dure. La pâte à découper à la scie sauteuse. La pâte qui coule quand on la regarde. Et même la pâte moisie, qu’ils trouvent plutôt bleue et que moi je trouve plutôt verte et prête à jaillir de sa boîte toute seule comme une grande.

Au bout du compte on trouve à peu près 400 sortes de fromages en France. (Les chiffres divergent, la confusion règne là aussi.) À raison d’un fromage par jour, une année ne suffira pas à épuiser le sujet déjà très raplapla. Alors bon, mettons une double ration de fromage le dimanche pour plier l’affaire et entamons notre périple fromager. Commençons en janvier pour terminer en décembre. Que reste-t-il au soir du 31 ? Quelques bons moments. Quelques tentatives intéressantes. Quelques pâtes molles assez franches du collier. Quelques jolies trouvailles pour soutenir un Bordeaux puissant qui n’a besoin de personne pour le soutenir. Des impressions fugaces, oui, mais le problème, c’est que 400 fromages plus tard, il n’y a rien pour égaler le sentiment de plénitude éprouvé lors de l’explosion gustative qui bouleverse vos intérieurs à la première bouchée d’un Parmesan hors d’âge. Rien pour s’approcher de l’illumination olfactive d’une tranche de  Gruyère nourri aux fleurs d’alpage et affiné dans le noir.

Le Gruyère. Justement.

Fromage délicat et puissant, d’un jaune profond qui tutoie l’ocre. Une croûte rousse qui vire au terre de Sienne brûlée. Le Gruyère, tiré au compte-goutte des vaches brunes et blanches qui broutent délicatement les fleurs les plus rares disposées avec art sur l’herbe soyeuse que le ciel déroule sur les alpages des Alpes suisses.
Le Gruyère, essence de parfums poivrés et rallongés au soleil. Le Gruyère, pâte intense, pleine et sans l’ombre d’un trou.

SANS L’OMBRE D’UN TROU. JUSTEMENT.

Tous les étés du monde

A l’ombre bleue d’un cèdre vert
J’ai passé les heures les plus délicieuses
De tous les étés du monde.
Les heures les plus dorées
Les plus mauves
Les heures les plus tendres aussi.
Gorgées de soleil
Et noyées de ciel bleu.

A l’ombre bleu-minuit d’un cèdre gris
Adossé aux étais de l’été,
Sa peau claire
Me racontait des histoires.
La trajectoire
De la balle d’un sniper,
Son impact,
Le choc mou
D’un corps qui tombe
Sur le sol dur.
Un vers d’Éluard.
Et danser la nuit
De tout son corps
L’aiguille de son talon
Plantée dans le cœur
Des bombes qui tombent.

A l’ombre verte d’un cèdre bleu
Elle a dit alors et elle a ri.
Le ciel peut bien nous tomber sur la tête
Et a-lors ?
Elle se renverse, elle se retourne.
Elle me tend son visage.
Elle glisse ses doigts dans les miens.
Le soleil coule dans ses yeux noirs
Qui réfléchissent le bleu
D’un ciel parfait.
Le vert d’un cèdre gris
Le blond de ses cheveux cendrés
Mes minutes se souviennent
De cet après-midi
Où l’été attendri
A bien voulu fixer le ciel
Et arrêter le temps
Pour deux corps enlacés au soleil.

Les gens qui passent laissent des traces

Autour de moi une large coulée humaine inonde le trottoir.
Un flot de têtes, de jambes, de bras, de pardessus gris ou pas. De vestes. D’écharpes. De couleurs. De mouvements, de pas. Les mains dans les poches. Les mains le long du corps. Une casquette. Un chapeau. Un homme plus haut que tous les autres. Athlétique. Très grand. La foulée élastique. Le déplacement linéaire qui laisse derrière lui un remous, un sillage élancé, comme la mer se referme sur le passage d’un voilier. Une fille. Un garçon. Un regard aveugle. Un regard bouché par une paire d’écouteurs béants. Un homme enfoui sous un bonnet, sur le trottoir, adossé au mur. Le rythme. La peau. Les pardessus. Les talons qui claquent. Les mots pris à la volée dans la nappe de mots murmurés. Les silences. Une femme drapeau en imperméable rouge.
Un petit garçon pas plus haut que trois pommes qui fend une forêt de genoux.

Autour de moi la foule tiède bouge, coule, vibre. Les regards s’évitent mais les pardessus se frôlent. La chaleur des corps se propage et se mélange à ma propre chaleur. Leurs couleurs se mélangent à ma propre couleur. J’arrive au bout de la rue. Je prends à gauche. Je les quitte. J’emporte leurs odeurs, leurs murmures, l’idée d’acheter un pantalon brun.

J’emporte peut-être aussi un petit bout de leur vie, un tout petit bout d’âme pas plus haut que trois pommes.

Merci à @xavierfisselier qui cherche en vain de la lumière dans mon obscurité et que vous pouvez retrouver sur Twitter ou sur son blog, ici à gauche dans la liste des blogs à lire ou à regarder.

Les petits miroirs


C’est une femme turquoise.
Avec de l’or à l’intérieur.
Une fille aux cheveux longs
Ou courts,
Aux yeux clairs
Ou noirs.

C’est une femme aux mains longues
Aux mains blondes
Que deux bracelets retiennent
À ma table de travail.
Un bracelet fuchsia
Un bracelet turquoise
Piqués de petits miroirs.
Des petits éclats de verre
Pour refléter la vie qui brille.

Deux bracelets nus qui se souviennent
De deux poignets élastiques
Endormis à l’ombre
De deux bracelets.

Les choses qui tombent

Il faudrait toujours porter un casque.
Intégral.
Il faudrait toujours rester à l’abri d’une table
En béton armé.
Il faudrait toujours transporter, au-dessus de sa tête,
Un toit en acier inoxydable.
Vivre à l’intérieur de son armure.
Dans un abri à l’abri
Des choses qui tombent.
Parce que si vous levez les yeux au ciel,
Vous verrez des fissures.
Vous verrez le jour entre deux nuages.
Vous verrez la nuit entre deux étoiles.

Alors ne vous étonnez pas
Si une nuit, sans prévenir,
Un bout de ciel cassé se détache,
Glisse entre deux fissures.
Traverse en sifflant l’air doux de l’été.
Et vous fracasse le crâne
Juste au moment où
Vous sortez de votre armure.
Pour prendre l’air d’une nuit d’été.

Chercheur d’eau

L’eau qui passe polit le dos des cailloux
Dans le lit des rivières que le temps creuse.
Dans son lit le caillou fatigué se souvient
De la main de l’eau qui caressait son dos.

L’eau qui passe use le dos des cailloux
Des rivières fatiguées que le temps creuse
Sans jamais se fatiguer.

Rivières verticales
Rivières horizontales
Rivières compliquées
Qui tracent sur mon visage
Une carte du temps
Le temps qu’il faisait hier ou avant-hier.
Le temps qu’il faisait lorsque j’avais dix ans.

Sur ces berges arides il y avait trop de larmes
Et la rivière a débordé.
Sous ce pont suspendu, qui dort tranquille,
Vous trouverez un bébé,
Un enfant qui joue,
Les yeux noirs de la colère.

En regardant vers la gauche,
En vous penchant un peu,
Vous verrez remonter du fond de cette gorge
Les dernières heures d’une nuit blanche,
Le parfum gris du tabac blond.

Ici, soyez très prudents.
Cramponnez-vous à la barrière !
Ce gouffre est dangereux.
Vous pourriez y laisser
Les meilleures années de votre vie.

Mais si vous allez plus loin vers le contour des yeux.
Vous passerez sous l’ombre bleue d’un arbre
Planté au milieu d’un champ de cheveux blonds.

Vous verrez de la neige et du froid
Des dunes rouges que le vent soulève
Et des nuages pour regarder le ciel.

Je cherche une eau bleue pour remplir ces rivières.
Une eau gorgée de gouttes de soleil.

Je voudrais fabriquer des souvenirs heureux.

Octobre, cinq heures du matin.


La route noire luit, léchée par le faisceau des phares.

Le compteur bleu dit 130.
Six heures du matin, les lumières de l’aéroport. Six heures cinq, 13 kilos dans son sac de voyage. Six heures six, à Londres ce sera le même terminal. Six heures quinze, nous buvons un café. Six heures trente, il faut que j’aille travailler. Six heures trente et trente secondes, je l’embrasse, je lui dis « À bientôt. »
Six heures trente-cinq. Je reprends la route noire. Six heures quarante, j’aimerais que la nuit reste. Six heures quarante-cinq, le ciel se troue vers l’Est. Sept heures, le jour passe.
Sept heures trente, le jour étale. Sur le billet, c’est l’heure où son avion décolle. Je cherche la couleur du ciel à travers les nuages. Je cherche un coin de ciel bleu comme une promesse.
Sept heures quarante, derrière mon volant. Sept heures cinquante, derrière mon écran. Pendant ce temps, le temps passe qui ne sait faire que ça. Son avion partage le ciel d’un trait blanc et pointillé. Moi, j’espère que les vents lui seront favorables.
Dans le sillage des avions, les gens qui partent laissent des traces.

Le Père-Lachaise

L’automne arrive et il fait gris. C’est le moment d’aller au Père-Lachaise. 

C’est un cimetière très gai. Très peu d’enterrements. Beaucoup de passants. Des badauds. Des touristes égarés, une carte à la main.
En automne, sous leur plafond de pierre, les morts voient défiler des imperméables et des dessous de parapluies. Quand vient l’été, ils voient sous les jupes des filles des dessous affolants. De mon vivant j’ai détesté l’automne. Quand je serai mort, je préférerai l’été.
Je marche d’un bon pas dans la région de Chopin. Chopin est mon phare. Ma balise. J’aurai trouvé quand j’aurai trouvé Chopin. Un couple allemand et mélomane me dit que c’est là, juste là, à quelques pas. Alors j’avance et voilà Chopin. Je me retourne, je regarde. Je viens et je reviens. Chopin. Petrucciani. Je suis bien là c’est bien ici. Mais où mon Dieu ? Ne me tripote pas ! C’est pas le moment.
Et c’est quand Dieu cesse de me peloter que mon regard tombe sur une rambarde noire en fer forgé. Un balcon sans balcon. Une plaque en cuivre et un rosier. Alors et sans prévenir, deux larmes s’installent sur le bout de mon nez. J’en suis le premier étonné. Je baisse la tête. Il y a tous ces gens qui visitent Chopin et moi, j’ai l’air d’un con, ma mère, devant ma barrière et son rosier.  

J’ai baissé la tête et j’ai pleuré. Juste un petit coup. Heureusement, il pleuvait.