Papa Tango Charlie

D’un seul coup le ciel bascule.

Je plonge sur eux en piqué.
Je les tiens dans mon viseur, il ne reste plus qu’à appuyer. J’ai vu ça dans les bandes-dessinées, Tanguy et Laverdure, objectif accroché, une silhouette dans mon collimateur.

On comprend si bien avec un dessin.

J’ai le doigt sur le détonateur.
Dans une seconde, je les réduirai en bouillie et en cendres et leurs cendres, je les atomiserai jusqu’à la dernière particule.
Dans une seconde, ils seront morts. Pas trop vite. Qu’ils brûlent d’abord. Qu’ils brûlent d’abord de l’intérieur, que leurs entrailles éparpillées fondent doucement dans l’enfer nucléaire que mes missiles auront allumé.

J’ai le doigt sur le détonateur. Objectif accroché. Dans une seconde, ils seront tous effacés, tous, autant qu’ils sont.
Tous, autant que nous sommes.
La seconde passe et mon doigt n’a pas bougé. Je tire sur le manche à balai. L’avion se cabre et se redresse. Dans la dernière case, il monte à la verticale, le nez pointé vers le soleil.

On comprend tout avec un dessin.

Un peu plus haut, juste à côté

Gris. Gris lourd et gris de plomb. Gris suspendu qui dégouline. Gris souris, gris sécateur, gris mangeur de forêts qui avale la cime des arbres, gris glouton qui digère avec peine les derniers étages des immeubles, gris l’estomac plein et tiède, repu d’avoir englouti le ciel.

Gris sale et filandreux qui glisse, poisse les pattes des oiseaux sur les fils électriques, alourdit leurs ailes, les cloue au sol qu’ils labourent d’un pas lourd et hésitant.
Les oiseaux ne sont pas faits pour marcher.

Le brouillard, mat, atone et plat comme ma main, effaceur de formes et de couleurs, toute une vie sous l’éteignoir derrière ce fin rideau de brume, des jours gris qui tricotent inlasablement une résille triste et sans fin pour éteindre le monde et oblitérer le soleil.

La vie est ailleurs, là où le monde est rempli de couleurs. Là où souffle un vent froid et tranchant comme une lame. Là où la pluie à un goût de jasmin. Là où la neige tombe à l’horizontale, où l’asphalte se liquéfie en été et les pierres se fendent en hiver.

Là vie est ailleurs.

Un peu plus haut. Juste à côté. Il suffirait de grimper, de glisser, de faire une embardée au lieu de s’arrêter. Il suffirait d’ignorer la voix qui débite les arrêts en tranches électroniques. Il suffirait de faire un pas chassé, un pas dans le vide, de déployer ses ailes et de s’envoler. Laisser le brouillard manger d’autres femmes, d’autres hommes, laisser le brouillard brouter dans ses gris pâturages, laisser le brouillard, les têtes de nœuds, les têtes de lard, les matins où le jour ne vient pas, les heures inutiles qui s’écoulent du flanc entaillé de la vie, goutte après goutte, ploc, plic, plic, ploc, ploc, une heure vient de passer, plic, une heure gaspillée, une semaine envolée, ploc, des mois sans voir le soleil, plic, des années remplies de vide et de brouillard, ploc, pendant que le soleil n’a cessé de briller, un peu plus haut, un peu plus loin, à quelques kilomètres, sur des plages immenses et sur les vagues légères que tracent les flocons de neige sur le dos des glaciers.

La vie est ailleurs. Un peu plus haut, juste à côté.

Des femmes qui tombent

Une femme sur trois a déjà été victime de violences dans le monde.

En France, une femme décède tous les trois jours sous les coups de son conjoint.

40% des cas de violences conjugales débutent lors de la première grossesse.

7% des femmes sont victimes d’un viol au cours de leur vie.

86% des viols ou tentatives sont perpétrés par des proches.

720 millions de filles victimes de mariages précoces.

15 millions de jeunes filles sont mariées avant 18 ans chaque année.

Près de 130 millions de femmes ont subi des mutilations génitales.

« Des Femmes Qui Tombent » est le titre d’un roman de Pierre Desproges paru en 1985 aux Édtions du Seuil.

Six cordes au sommeil

Écoute la guitare, écoute.

Écoute la guitare quand elle parle le soir, le gris ou la tristesse.
Écoute la guitare quand elle tombe la nuit et fait basculer les étoiles. Écoute la guitare, écoute, quand elle te parle de l’intérieur, fait grincer ton vieux fauteuil, ton parquet branlant, tes os qui rouillent paisiblement pendant que tu les réchauffes un peu au soleil, écoute.
Écoute les cordes qui enroulent leurs anneaux autour des fils de pluie, coulent une rivière dans une poignée de sable tiède, frottent le grain poreux de leur peau brûlée au rouge orange du soleil
Écoute la guitare quand elle parle crépuscule et lumières qui s’allument. La nuit grince et fait basculer ton vieux fauteuil, la nuit tombe et tes yeux fatigués ont brouillé les étoiles et mélangé la mer.

Tu éteins la lumière.

Avant de t’endormir, entre tes deux oreilles, tu étends six cordes au sommeil.

Bien sûr

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De marcher sur mon fil
Tendu entre deux épaisseurs de vide.
De tomber à la mer
Les quatre fers en l’air
En regardant s’éloigner les enfants.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
Des craquements du ciel,
Des arbres qui tombent,
De l’ombre des voleurs à la tire
Qui arrachent les ailes de la nuit
Et s’essuient les pieds sur le matin.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
À force de barboter dans le sale,
Dans tout ce gras qui colle à la terre,
D’oublier le chemin du pays des merveilles,
Le son de la musique des anges,
Mes oreilles prisonnières d’une cage d’ascenseur.

Bien sûr j’ai peur, bien sûr
De ces fissures qui me lézardent,
Des gouffres qui grondent à l’intérieur,
Du bruit mouillé que font les minutes
Qui creusent une rigole sur mon visage
Pendant que la vie s’écoule ailleurs.

Le noir, à tâtons

L’hiver, la nuit, nous marchons dans le noir qui ne cesse de nous envelopper.

Et même s’il n’y avait que l’été et même si les étoiles disparaissaient, même si le soleil restait à jamais accroché au milieu du ciel couleur de métal jaune, et quand bien même la nuit aurait fini par glisser par-dessus la rambarde du crépuscule pour faire le grand saut dans le vide et couler dans les fonds pétrifiés de la mer des Sargasses, même si toutes nos ombres portées s’effaçaient d’un seul coup pour retirer l’obscur du clair et même si la lumière du jour s’enfonçait dans notre bouche et nous pénétrait à cœur, nous continuerions à marcher à tâtons dans le noir.

Le parchemin des cicatrices

La poussière qui recouvre l’armoire d’une pellicule fine et grise lisse les bosses, estompe les contours, adoucit les angles vifs, efface le lustre et le poli, éteint les reflets brillants du monde sur l’addition des couches de vernis transparent. La poussière finit par tout recouvrir : les choses et les gens, les heures bleues ou ensoleillées, les films en couleurs ou en noir et blanc. L’accumulation douce des flocons de secondes finit par former une couche de distance feutrée qui adoucit l’impact des coups ou des chutes trop brutales tout au fond des grands trous. Amortit aussi l’impact des larmes sur la surface mate du seuil de la tristesse ou sur la dernière marche du bonheur, peu importe finalement : il faut une couche de gris pour éteindre le blanc ou éclairer le noir, une couche de gris pour fermer les yeux dans le noir.

Chaque jour une solution de poussière grise pour désinfecter les plaies trop vives, un peu de mastic gris pour masquer les sorties de route et sur nos corps roués de coups, le parchemin des cicatrices, le tracé compliqué des bosses et le dense réseau des fractures. Sur nos mains, les coupures, en clair les lignes des alliances disparues, des traces d’encre et des bleus qui ne s’effacent plus.

Sur nos corps à vif, le temps dépose une fine pellicule de poussière grise pour nous protéger du froid qui nous mord et du feu qui nous brûle. C’est dans cet équipage que nous zigzaguons entre deux hécatombes, entre nos murs qui s’écroulent et les avions qui tombent. C’est ainsi que nous marchons, incertains et fragiles, sur le fil tendu entre nos précipices. C’est ainsi que nous croyons avancer d’un jour ou d’une année, avancer toujours et obstinément en oubliant le bruit des larmes et de la tôle froissée. C’est ainsi que nous croyons trier, ranger,  oublier, jusqu’au moment où se produit un tout petit mouvement, une ondulation imperceptible à la  surface de la mémoire plane qui soulève le voile du temps et offre un lambeau de chair vive aux canines acérées d’un petit  matin gris où l’été qui s’annonçait n’est jamais arrivé.

Entendre une vipère dans le vent

Reconstruire le dos de la mer sur le ressac des champs de neige.

Installer l’été sur un banc gelé.
Garder une boule d’hiver serrée dans le creux de sa main.

Prêter aux corps étendus les ondulations d’une plage brûlée à l’ambre solaire ou d’un glacier éclairé par la lune.

Écouter le sifflement furieux du vent déchiré par les aiguilles des sapins, le vent vert de rage qui fouette les branches comme une vipère prise sous le talon épais d’un chasseur.

Entendre une vipère dans le vent.

L’âge d’octobre

Ce premier jour d’octobre nous rappelle que tout a une fin, à commencer par nous.

Les feuilles tombent et nos cheveux se ramassent à la pelle. Bientôt nos dents se déchausseront. Nos bras inertes pendront le long de nos jambes. Au bout de nos mains inutiles nos doigts rigides essaieront de se refermer en vain. Fatigués d’attendre, nos yeux regarderont dans le vague en n’attendant plus rien. De nos bouches il ne sortira aucun son, juste un le cri béant et immobile du nageur épuisé qui aspire une dernière goulée d’air avant d’être avalé par la mer.

Nos nuits sans sommeil sentiront la cuisine. Assis derrière nos fenêtres, nous regarderons tous les jours se lever sans nous. Nos aubes auront la couleur du néon et midi donnera l’heure du repas du soir.

Ensuite il faudra se coucher et quand la nuit reviendra, elle aura une odeur de cuisine.

Ordinary people

Des gens ordinaires.
Assis derrière une tasse de café. À leurs pieds, un cabas affaissé, rempli de peu de choses, un cabas accroupi comme un chien endormi. Parfois, la crête punk d’une botte de poireaux qui jaillit entre les deux poignées et plus tard, le soir, l’odeur de la soupe à petit feu qui envahit tout l’appartement, rentre dans toutes les armoires, imprègne tous les vêtements. L’odeur des poireaux jusque dans les papiers-peints lignés et dans les rideaux fatigués. L’heure vespérale de la soupe, le bol posé sur une assiette aux bords dorés.

Ils mangent seuls ou à deux ou à plusieurs et ils parlent peu car leurs mots sont usés jusqu’à la corde, jusqu’à la trame rongée des jours qui recouvre les rayonnages de leurs étagères vides d’une fine couche de poussière grise. Leur temps passe et ils regardent le monde qui vit à la télévision : les maisons qu’ils construisent et qu’ils n’habiteront jamais, les voitures qu’ils assemblent sans jamais les conduire et le pont des paquebots de croisière qu’ils ne font qu’arpenter, les bras chargés de vaisselle. Les couchers de soleil qu’ils ne verront pas, leurs yeux trop fatigués de lire les petits caractères au bas de leurs factures d’électricité.

Les gens solitaires, assis derrière leur café, le regard dans le vague, attendent patiemment que le temps ait passé.

« Eleanor Rigby picks up the rice in the church where a wedding has been.