Élevés en cages électroniques, les œufs virtuels sont toujours parfaitement symétriques.
Calibrés au quart de millimètre.
Zéro défaut sur la coque en plastique.
Aucune bosse pour provoquer une ombre ou allumer un reflet.
Une surface purement mathématique, délivrée des aléas du monde qui glisse, tache, dérape, sue, pue, du monde qui vieillit et se fane; une surface immobile, immatérielle, immortelle, enfin débarrassée de tout ce qui fait la beauté du grain patiné à la main.
Catégorie : Vu sous la jupe des étoiles
Les petites gens
Faisons une expérience. Prenons un individu mesurant 1m97. Installons-le debout devant nous. Que voyons-nous ? Rien! Très bien. Maintenant, demandons-lui de reculer de deux pas. Àâââh. Voilà que l’horizon se dégage. Encore deux pas et on voit les nuages. Encore cent pas et le voilà réduit à la taille d’un petit doigt. Plaçons maintenant sous ses chaussures une rampe d’escalier. Demandons-lui de descendre. Quatre marches et il disparaît à moitié. Dix marches et il disparaît tout à fait.
Les petites gens peuvent être très grands, ce n’est pas une question de taille, juste une question d’éloignement. D’abaissement. Les petites gens vivent très loin au fond de l’horizon, un étage au-dessous du niveau des voitures, parfois même un étage au-dessous des couloirs du métro. Blafards, ils arpentent des kilomètres de lumière artificielle à la recherche d’une issue, d’une ouverture, d’une trappe qui déboucherait sur le monde d’en-haut. Ils marchent, sans relâche, humblement, huit, dix ou douze heures par jour. Ils traversent toujours entre les clous, les petites gens, le petit peuple; ils travaillent dur et ils économisent. Ils achètent à crédit un écran, une action spéciale, achetez maintenant, payez l’année prochaine en 72 mensualités. Ils pensent à des vacances, mais avec les enfants…
Un jour, ils prendront des vacances. Un jour ils auront une maison. Un grand garage. Une voiture. Un jardin immense et une haie tout autour. C’est ce le présentateur leur dit, le soir, à la télévision.
La nuit, les gens d’en bas s’endorment en rêvant de soleil mais le réveil sonne toujours à cinq heures et il n’y a jamais de lumière derrière la porte ouverte de l’ascenseur.
Le monde en haute définition
Il faudrait un écran.
Un écran incurvé, vous voyez ? Un peu comme cette bulle réfléchissante qui protège le visage des astronautes, oui, c’est ça, exactement ça! Un bout de sphère en polycarbonate injecté qu’on assemblerait sur un casque ouvert, type motard des années 60. Pour la décoration, ce serait selon les goûts de chacun, des fleurs ou une explosion nucléaire, tout serait possible, il faudrait contacter notre service de customisation.
Maintenant, passons à la réalisation. Pour commencer, on emmène l’écran en cabine et on enduit la face extérieure d’une couche opaque de peinture noire. Après un temps de séchage qui varie en fonction de la température et du taux d’humidité, l’écran est fixé sur le casque à l’aide d’une demi-douzaine de vis auto-taraudeuses pour garantir la solidité de l’assemblage en cas de choc frontal. Rendons-nous maintenant chez notre détaillant pour faire l’acquisition d’une caméra électronique de haute définition que nous fixerons ensuite sur le sommet du casque. Tendons un fil optique entre l’objectif de la caméra et la face interne de notre écran opaque. Relions les pôles négatifs et les pôles positifs de la batterie en ayant soin de respecter les indications de la notice d’assemblage.
Glissons maintenant notre tête à l’intérieur de notre prototype. Attachons la jugulaire et ouvrons les yeux. Que voyons-nous ? Rien! Bien. Comme nous avons au préalable pris soin d’enfoncer tout au fond de nos oreilles une paire d’écouteurs reliés au micro de la caméra, d’un seul coup, le silence se fait.
Nous voilà aveugles et sourds.
Une sueur froide nous inonde. L’angoisse nous étreint. Nous étouffons. Nous suffoquons! Mais, mais, MAIS ? Quelle est cette diode qui brille au bas de l’écran opaque ? Serait-ce une lueur de veille ou peut-être le signe d’un interrupteur ? Notre main s’approche et là, c’est le grand esbaudissement, l’écran s’allume, grasseye, crachote et finalement se stabilise pour nous renvoyer l’image du monde en haute définition par la grâce du palpeur photosensible couplé à un capteur CMOS de 12.1 millions de pixels. Réglage automatique en mode nuit et contre-jour. Sonde infrarouge en option.
Sortons de chez nous dans cet équipage. Autour de nous le monde scintille en haute définition.
Le monde est une télévision.
Coming home
De l’autre côté du pare-brise, le fond plat de la vallée. Le paysage se resserre, fait le gros dos, serre entre ses doigts le fil fuyant de l’autoroute.
Je reconnais les pentes, les ombres taillées au burin dans la roche, les faces claires, les faces sombres, le trait horizontal qui barre le paysage et le sépare en deux mondes, vert et blanc. La neige s’arrête à 1800 mètres. La neige bleue et jaune. La neige noire devant le halo du lampadaire qui traçait un cercle brillant sur le sol anthracite que je voyais passer imperceptiblement du gris moucheté au gris souris et ce changement subtil accélérait les battements de mon cœur.
Ça y est, ça tient!
Encore une heure, ou deux. Ou parfois, il suffisait de quelques minutes pour que la route enneigée se dérobe sous les pneus des rares automobiles et déroule rien que pour nous son fil soyeux. Nous étions équipés de gants de laine et de vestes légères. Nos luges de bois reposaient sur des patins rouillés que nous frottions de couenne de lard gras. Autour de nos poignets minuscules, la boucle d’une ficelle que nous attachions à la traverse métallique fixée sur le devant, le dernier lien entre nous et la luge, en cas de chute dans le noir.
Nous marchions à la nuit tombée, petites silhouettes pas plus hautes que deux pommes et la neige recouvrait nos bonnets de laine, nous enfonçait peu à peu dans le sol, des pieds aux genoux et jusqu’au haut des cuisses.
Nous marchions en file indienne écrasés de flocons et la nuit amoureuse nous tenait bien au chaud dans le creux de ses mains.
Arrivés au sommet, nous attendions le passage du chasse-neige, sa lame juste au-dessus du sol qui laissait sur la route une fine couche de neige compacte et plus glissante que du verre. Nous étions à couvert, cachés, à genoux derrière l’épais rideau des arbres. Et le tracteur passait devant nous, lancé à toute allure dans un fracas de chaînes et de métal raclé. Nous attendions encore, à genoux dans la neige, que le silence revienne, que le faisceau des phares réapparaisse au fond de la vallée, à l’endroit où la route rejoint les ceps de vigne.
C’était le moment.
Alors, chacun se plaçait derrière sa luge, accroupi, les mains sur l’extrémité des barres de bois et d’une poussée engageait le mouvement, se mettait à courir toujours accroupi jusqu’au moment où la vitesse était telle qu’il suffisait de tout lâcher, de s’envoler à l’horizontale et de retomber dans le noir, à plat ventre, la tête suspendue à quinze centimètres au-dessus du sol; à plat-ventre avec juste les mouvements de son corps et la pointe de ses souliers pour suivre le tracé sinueux du ruban scintillant de la route. Chaque bosse, chaque creux retransmis en direct dans la cage thoracique, les yeux grands ouverts, remplis de vent et de poussière de neige. À plat-ventre, nos têtes en figure de proue pour fendre le noir, nous étions à peine plus grands que nos bonnets de laine.
Les nuits étaient immenses et remplies de froid. Les jours étaient courts et nos skis à courroies préparaient patiemment le tracé de nos descentes. Nous damions la piste comme des petits soldats, en file indienne et perpendiculaires à la pente. Arrivé au sommet sous l’arbre du départ, mon cœur s’accélérait : devant moi le ruban tissé par nos spatules en bois ses stries repeintes par le soleil couchant. J’ai un bonnet rouge et des chaussures de cuir. Quatre boucles. La neige est orange et bleue. L’air est immobile, il sent le sel et le caillou. Je reconnais l’odeur. Je reconnais les couleurs.
Je rentre chez moi.
Les Peaux-Orange
En explosant bruyamment, le big bang a fait faire à la biodiversité un pas de géant.
Une seconde avant, c’était tout noir; une seconde après, c’était tout blanc : la terre la mer et les étoiles. Dans les jardins d’Éden, pubère et turgescent, s’esbaudissait Adam. Au sortir de la sieste, il tomba sur Ève endormie et déposa chez elle une petite graine qui se mit à grandir démesurément pour devenir un gars immense avec des mains comme des battoirs, très utiles pour éclater la face d’Abel, ce fayot, ce chouchou, ce sale cafteur végétarien. Ensuite, ça se complique, tout le monde fornique à tire-larigot dans des positions que je ne saurais vous décrire ici tant ces images heurtent ma sensibilité de jeune fille fragile; contrairement à ce que mon prénom pourrait faire croire, je ne suis pas celle que vous croyez.
Aujourd’hui, les humains démultipliés copulent à tour de bras et nous contemplons impuissants la somme de tous ces dégâts. Du monde partout, des gens empilés dans des tours qui vont gratter le ciel. Un dégradé de peaux qui vont du blanc au jaune en passant par le noir ou le rouge pendant que cette masse grouillante ne cesse de s’accoupler avec ferveur et sans aucun discernement. On se demande jusqu’où iront-ils et justement, hier soir, je découvris stupéfait, l’apparition sur la terre d’une nouvelle race d’hommes et de femmes, un type inédit de couleur de peau orange. Je dirais même orange fluorescent ou auto-réfléchissant, selon la balance des couleurs de l’écran. On les aurait crus illuminés de l’intérieur, rétroéclairés pour tout dire, et du fin fond de leurs bouches obscures surgissaient des rangées de dents plus éblouissantes qu’un trait de sabre fulgurant.
Aveuglé par toutes ces projections de matière brillante, je me suis approché du téléviseur en clignant des yeux. Ils étaient plusieurs peaux-orange, à débiter en continu des histoires de politique, de scandales éventés, des histoires de fesses et des histoires de sous. Ils avaient même repeint le visage d’un humoriste vieillissant et faisant sous lui, sa tête orange sous ses cheveux pimpants. Tous scintillaient dans leur peau d’orange, tellement polis que les reflets de la table posée sous leurs coudes se réfléchissaient sous leur menton, leur donnait des allures californiennes, customisées à la truelle. Derrière eux la foule était plongée dans une pénombre bleue, des Schtroumpfs payés pour rire et applaudir mécaniquement. Orange et bleu. Soleil et nuit. Métaphore lumineuse à deux balles pour signifier aux masses laborieuses et plongées dans le soir que seuls les visages enduits d’une couche épaisse de maquillage peuvent supporter sans sourciller l’insoutenable brûlure du feu des projecteurs.
Comme une envie de coup de boule
Je vais coller un pain à ma voisine. Je sais, ce n’est pas bien. Ni galant. Ni élégant. Ni urbain. Ni civilisé. Je sais, c’est très violent. Quand je lui aurai fait son affaire, je mettrai un coup de boule à son voisin. Quant au petit groupe à deux mètres de moi, quinquagénaires en Converse et en slims cigarette, eux, je vais les prendre en tenaille, en faucheuse, eux, je vais me les faire par les pieds, éparpiller leur faux cuirs de motards façon puzzle, suivant les bons conseils de Michel Audiard qui lui non plus n’aimait pas les cons. Les pulvériser façon bouillabaisse ou pâtée ronron. Et quand tout ce beau monde sera enfin étendu inconscient sur le sol, peut-être qu’alors, on pourra ENFIN écouter le son produit par cette bouche et cette guitare derrière leurs micros, sur la scène.
Honnêtement, je ne comprends pas et la chose défie la logique, vraiment. Vous ouvrez le journal ou votre ordinateur et vous voyez : la semaine prochaine Gérard Préfontaines en concert. Il se trouve que vous avez l’intégrale de l’œuvre musicale de ce monsieur chargée sur itunes, spotify ou en trente-trois tours, Gérard Préfontaines a commencé à chanter au temps du trente-trois tours. Vous vous dites : « Génial! J’aurai donc une chance unique de voir en pied, ce vieux Gérard, c’est vrai, il a plus l’air trop frais. »
On ne sait pas trop avec les chanteurs qui abordent les rives du troisième âge chargés d’alcool et de produits toxiques.
Donc, banco! Vous faites péter la carte de crédit en réprimant quand même un sursaut au vue de la somme demandée pour aller écouter ce cher Gérard. 60 balles, c’est pas donné, à ce prix-là, j’espère qu’il tient encore debout et qu’il ne va pas nous la faire à la camomille, deux ou trois chansons et puis s’en vont, et merci pour l’offrande, cher public ami. Ok, je crache mes 60 boules et me pointe bien avant l’heure le soir du concert.
C’est peu dire que nous sommes peu. Une petite centaine tout au plus pour saluer bruyamment l’arrivée du troubadour délicieusement pervers qui traverse la scène, s’assied, chausse une paire de lunettes fumées, prend sa guitare et se met à jouer. Installé sur le côté, un batteur et c’est tout. Guitare rythmique batterie et voix, voilà le menu de ce soir et la modération du volume sonore souligne à merveille ce dépouillement de bon aloi. Donc, le concert commence mezza voce. Et là, je ne comprends pas, j’en appelle à vous, frères et sœurs en humanité, je voudrais bien comprendre une fois pour toutes ce qui vous pousse à investir vos précieuses économies et le peu de temps qui vous reste avant d’aller mourir pour aller voir un concert que vous n’écouterez pas. J’exige des explications! Tout de suite. Maintenant!
Reprenons.
D’abord, il y a le facteur Gérard Préfontaines, qui est un chanteur, mais le facteur déclenchant qui vous a tiré de votre couette pour aller affronter cette pluie glacée qui s’abat sur le premier froid de l’hiver. Si vous êtes là, en ce moment, dans la nuit humide et glacée, si vous cheminez le pied roidi par le gel qui menace, c’est bien parce que l’œuvre de Gérard vous parle, qu’elle vous saisit et vous transporte ailleurs. Vous aimez sa voix et ses chansons. Sa manière délicieusement licencieuse de murmurer du bout des lèvres le chant cru de la chair claire. Vous aimez Gérard, au moins un tout petit peu. Sinon, à quoi bon ? Il y a des tas d’autres chanteurs, plus jeunes, plus beaux, des anglophones, des hispanophones, mal rasés ou épilés, je ne connais pas vos goûts en matière de pilosité, mais on dira qu’une personne qui n’aimerait pas du tout le style musical et la voix de Gérard Préfontaines n’aurait aucune raison d’aller le voir en concert alors que celui ou celle qui l’écoute en boucle dans sa chambre tapissée de posters de Gérard se rendra au concert à pied ou à genoux, ça dépend de la hauteur du pied.
Bien.
Nous pouvons donc assumer que nous sommes ici en présence d’un nombre X de personnes tels que X est composé d’un nombre Y de fans de Préfontaines auquel il faut additionner un nombre Z de journalistes, organisateurs, glandeurs et officiels du service d’ordre, il n’y en avait qu’un seul hier soir et pour cause, l’assistance avait le même âge que le chanteur grisonnant. Nous pouvons également affirmer que la population Y formait et de loin la plus grande partie de l’assistance, à vue de nez, environ 70 personnes sur cent.
Ensuite, il y a le facteur prix. Vous, je sais pas, mais moi, j’ai toujours un peu de peine à balancer une poignée d’oseille dans la nature, comme ça, juste pour le fun. Je suppose que je ne suis pas le seul, que nous sommes plusieurs à nous interroger sur le bien-fondé d’un investissement dans le visionnement éphémère d’un chanteur plus très frais alors qu’avec la même somme d’argent on pourrait investir dans le quartier de bœuf ou dans l’achat d’un liquide roux et âgé de seize ans d’âge qu’on trouve chez nous en vente libre depuis que les Écossais ont eu la bonne idée d’exporter leur whisky. Je recommande tout particulièrement, pour l’équivalent du prix du billet d’un concert de Gérard Préfontaines, un Glenmorangie Lasanta 12 ans d’âge mais encore vif, qui mettra en joie vos amygdales et réchauffera vos corps transis par les bruines glacées de l’automne
Pour résumer, dans la salle de concert où se produit ce soir Gérard Préfontaines, nous avons affaire à 70% de fans qui vont de la groupie offerte, 1er rang décalée sur la gauche, aux crânes dégarnis éparpillés un peu partout dans l’assemblée qui sont venus mesurer la distance qui les sépare de leurs jeunes années.
Je pense qu’on peut étendre ce type de configuration à la majorité des concerts où se produit une seule tête d’affiche, par opposition aux festivals où on se gave de curry vert pendant que Nirvana s’agite en vain sur la scène alors qu’on attend impatiemment la venue d’Yvette Horner.
Alors, je voudrais qu’on me dise, vraiment, qu’on m’explique, pourquoi tout le monde se met à parler pendant les concerts. Pourquoi ? Pourquoi braver la faim et le froid ? Pourquoi se délester de ses maigres économies pour assister à un spectacle qu’on ne verra pas ? Qu’on n’entendra pas ? Pourquoi ?
POURQUOI ?
Pourquoi, si on aime Yvette Horner, ne pas l’écouter lorsqu’on vient assister à son concert ? Tout ça me dépasse, je ne comprends pas. Il suffit que le concert commence pour que tout le monde se mette à parler. Le problème, ce soir, vient du niveau sonore : Gérard est un être délicat et sa musique ne hurle pas, ce qui serait très agréable pour mes tympans souffreteux si le brouhaha des conversations ne recouvrait pas ses notes; si je ne me retrouvais pas plongé malgré moi dans les affres de la séparation de Charlotte, ou des prévisions pour le week-end qui s’annonce très frais, foi de ce jeune homme frisé sur ma droite qui s’interrompt de temps à autre pour sucer avec entrain le groin de sa copine. D’habitude je ne suis pas grossier et encore moins belliqueux, mais là, je n’en peux plus. Je suis venu entendre de la musique, pas une discussion de bistrot. Plus le concert avance et plus les conversations prennent le dessus.
Je crois d’ailleurs que, bien plus que Led Zeppelin, c’est le volume sonore produit par les considérations des spectateurs qui est à l’origine du hard rock et du gros son. Les musiciens en avaient simplement marre que leur musique soit noyée dans la masse grouillante des conversations. Alors, ils ont eu l’idée de monter le volume. Dans la salle, les spectateurs ont parlé plus fort. Sur la scène, les musiciens ont encore monté le son. Les spectateurs ont crié. Les guitares ont hurlé. Jusqu’au point ou la puissance des haut-parleurs a fini par vaincre le bruit des voix des spectateurs.
À la fin, tout le monde est sourd et plus personne n’entend Led Zeppelin.
Reste le problème de tous les autres groupes, chanteuses et chanteurs réticents à l’idée d’exprimer toutes les nuances de la mélancolie d’une rupture automnale sur un volume sonore équivalent au départ d’un avion à réaction. Je me propose dès à présent de m’élever en défenseur des asthmatiques, des filets de voix rachitiques et des guitares acoustiques. Il faut faire quelque chose pour que tous les artistes non-vrombissants aient une chance de se faire entendre jusqu’au fond de la salle. Je réfléchis à un catalogue de mesures qui vont de l’amende au bâillon. En attendant la publication de cet intéressant document, je m’adresse d’ores et déjà à tous les hommes et à toutes les femmes venus assister à un concert dans le seul but de dérouler bruyamment le fil insignifiant de leurs vies misérables.
La prochaine fois, restez chez vous.
Gardez l’argent de vos billets de concert pour une caisse de mauvais vin rouge. Mettez votre chaine stéréo « design » en mode aléatoire. Programmez l’intégrale de Gérard Préfontaines. Sortez les canapés au saumon sur la table du salon couleur saumon. Invitez vos amis Bouffez.
Buvez.
Forniquez.
Et à la fin faites passer le panier et envoyez les pièces à Gérard. Qu’il puisse continuer à chanter devant le dernier quarteron d’irréductibles qui ont encore la décence de fermer leur gueule quand c’est le chanteur qui cause dans le micro.
Amerrissage d’un cheveu blond
Il faut que le monde sache que sur ma soupe, il y a un cheveu blanc.
Alors, j’approche mon objectif au plus près de la soupe.
Le cheveu, je le saisis, je l’essore, je le repasse, je l’envoie faire une couleur. Le coiffeur le repeint en blond. Un million de personnes suivent l’opération. Il y a les pour, il y a les contre. Il y a les sans-opinion.
– J’aime le cheveu blond.
– J’aime pas le cheveu blond.
– Le cheveu blond est obscène.
– Le cheveu blond est sexué.
– Le cheveu blond est homosexuel.
– Le cheveu blond est communiste.
– Le cheveu blond est fasciste.
– Le cheveu blond est raciste.
– Pédé!
– Enculé!!!
– Ta mère!!!!!!
– Le cheveu blond doit être coupé.
– Il faut tuer le cheveu blond.
J’ai prévu de remettre le cheveu blond sur sa soupe et dix millions de personnes suivent toutes les étapes de l’opération. La pince à épiler le happe et le soulève, le tient suspendu au-dessus du potage fumant. Le front de libération du cheveu blond s’insurge : on ne saurait plonger un cheveu dans un potage fumant. Ah oui mais alors, qu’est-ce qu’on fait pour les légumes ? Les pommes de terre crues qu’on équarrit et qu’on lance, la chair à vif dans un bain d’eau bouillante ? Est-ce que quelqu’un a pensé aux pommes de terre ? Aux carottes ? Aux poireaux ? Personne, naturellement. Que les légumes meurent en silence pendant que le monde entier s’émeut du sort d’un bout de poil mort.
– Mais pas du tout. Même coupé, un cheveu reste un cheveu. Oui madame. Même coupé un cheveu vit. Aime. Souffre.
– Il est trop mignon.
– Trognon!!!!!!!
– J’aime.
– WTF.
– Rien à battre.
– Qu’on me les coupe (de cheveux) #humour.
J’ai installé trois webcams pour retransmettre en gros plan l’immersion du cheveu. 50 millions de personnes suivent l’opération. A l’approche de la surface, le cheveu s’étire, se tord, se redresse et se vrille.
– Il s’agit là d’un phénomène complexe et scientifique que nous appellerons « effet tire-bouchon » : soumises au réchauffement d’une surface plane et humide, les molécules d’un corps élastique se détendent au point de rompre les liaisons chimiques qui assurent leur maintien rectiligne, voir mon article « Déplacements aléatoires des molécules d’un corps élastique » https://Sciences.com/article124
– Mais non, cher collègue en tant qu’expert en matière de linéarité capillaire, je puis vous assurer que ceci n’a rien à voir avec un prétendu effet « tire-bouchon » mais que nous sommes ici en présence d’un cas typique d’altération des corps creux qui constituent le cœur de la tige pilaire.
– La tige pilaire, cher confrère, vous vous égarez, je vous renvoie à mon article « Déplacements aléatoires des molécules d’un corps élastique » https://Sciences.com/article124 paru dans la revue Sciences en avril 2012.
– Un tissu de mensonges uniquement destiné à faire votre propre promotion, cher confrère. J’ai bien l’honneur.
– Obscurantisme, cher collègue, obscurantisme.
– Marketing, cher collègue, marketing. Je vous salue.
– Je ne vous salue pas. Demeuré!
– Vendu!
100 millions d’individus sont connectés pour assister à l’amerrissage du cheveu dans la soupe. Les scientifiques discutent de la méthode. Une association de défense des droits du cheveu lance une pétition au niveau mondial : la place d’un cheveu n’est pas dans la soupe. Il faut trouver un crâne pour implanter le cheveu. Qui parle d’implant ? L’implant fait courir au cheveu un risque majeur.
– Pas du tout, l’implant est une solution sûre et durable. Long Lasting World vous propose une approche globale du développement durable, visitez notre site http://www.longlastingworld.com.
Finalement, tout est prêt. Au bout de la pince à épiler, le cheveu n’est plus qu’à un millimètre du sol et 200 millions de personnes vont suivre l’opération. Le monde est suspendu au moindre tressaillement de ce fil doré. Je le sens qui résiste et se tortille, je sens sur mes joues la chaleur qui monte de la soupe, mon Dieu qu’ai-je fait! Plonger ce cheveu infime dans ce bouillon bouillant! Il faut que je souffle, il faut que j’attende que le brouet tiédisse et soit plus accueillant.
– Ben quoi, qu’est-ce qu’on attend, j’ai pas que ça à faire
– Ho, le type du cheveu, tu t’es endormi sur ta soupe ?
– Tu vas y aller ou tu veux que je vienne te chercher ????
– C’est trop nul moi je me casse
– Moi aussi!!
– Tout ça pour un cheveu.
– Allez, salut la compagnie.
– Breaking news tout le monde!!!!!!! Je viens de voir ce site, http://www.cathairinmybeer.com en Australie, ce gars a fait teindre en vert un poil de chat trouvé dans une chope de bière!
– Et ta mère ???
– Trop cool.
– Inadmissible, les animaux ont aussi leurs droits.
– Mangez du chat!!!!
– Colliers pour chats pas chers sur http://www.catigou.com
En une fraction de seconde, 200 millions d’individus sont partis en Australie. Voir un poil de chat vert. Je reste tout seul au-dessus de mon assiette. Le cheveu s’envole et quand elle tombe dans la soupe, la pince à épiler fait ploc.
Boulots de cons
David Graeber est professeur d’anthropologie à la London School of Economics. Son livre le plus récent , The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement a été publié chez Spiegel & Grau
En 1930, John Maynard Keynes prédit qu’à la fin du XXème siècle les avancées du progrès technologique auraient permis à des pays tels que les États-Unis ou la Grande Bretagne de passer à une semaine de 10 ou 15 heures de travail.
Il semble évident que Keynes avait parfaitement raison. En termes de technologie, nous sommes aujourd’hui tout à fait capables d’atteindre cet objectif. Et pourtant, ce changement n’a pas eu lieu. Au contraire, on pourrait dire que la technologie, si elle a été orientée de quelque manière que ce soit, ce fut pour inventer de nouveaux stratagèmes en vue de nous faire travailler encore plus. Pour y arriver, on a dû créer toute une série d’emplois qui sont en réalité tout à fait inutiles et sans objet. De nos jours, un grand nombre de travailleurs qui vivent surtout en Amérique du Nord et en Europe passent l’intégralité de leur vie professionnelle à exécuter des tâches qu’en leur for intérieur, ils jugent tout à fait inutiles. Il résulte de cette situation un profond dommage moral et spirituel, une cicatrice qui barre notre esprit collectif. Et pourtant, personne n’en parle.
Pourquoi l’utopie promise par Keynes – qui était impatiemment attendue dans les années 60 – ne s’est-elle jamais réalisée ? Aujourd’hui, la réponse standard à cette question est très simple : Keynes n’a pas tenu compte de l’explosion du consumérisme. Placés face au choix entre travailler moins ou consommer plus, nous avons préféré la deuxième proposition. Ce pourrait être la conclusion d’un beau conte bien moral, mais deux secondes de réflexion suffisent pour démonter cette affirmation. Oui, nous avons bien assisté à l’éclosion d’une variété infinie d’industries et d’emplois nouveaux depuis la fin des années 20, mais très peu de ces emplois ou de ces industries ont quelque chose à voir avec la production et la distribution de sushis, d’iPhones ou de chaussures de course à pied.
Alors, quelles sont précisément ces nouvelles tâches ? Un rapport récent qui compare la situation de l’emploi entre 1910 et 2000 (et je note qu’il fait exactement écho à ce qui se passe dans le Royaume Uni) va nous permettre de mieux comprendre. Au cours du XXème siècle, le nombre de travailleurs employés comme domestiques, dans le domaine de l’industrie ou de l’agriculture a chuté de manière dramatique. Dans le même temps, les professions liées à l’enseignement, à l’administration, à la vente, aux services et au management a triplé, passant de 25 à 75% de la masse totale du marché du travail. En d’autres termes, les emplois liés à la production de biens ont été, comme prédit par Keynes, largement automatisés. (Même en tenant compte de l’industrie dans sa globalité et incluant les masses de travailleurs chinois ou indiens, on constate que le pourcentage global des emplois liés à la production a considérablement diminué.)
L’automatisation aurait dû entraîner une réduction massive du temps de travail et offrir à la population active la possibilité de poursuivre ses projets personnels, ses idées, ses rêves ou de simplement se faire plaisir. En réalité, ce vide a été comblé par une inflation du secteur des services et surtout par une véritable explosion des tâches administratives incluant la création de nouvelles industries telles que les services financiers ou le télémarketing. Ce phénomène a également entraîné le développement démesuré de secteurs d’activités qui vont du droit des affaires au monde universitaire en passant par l’administration de la santé, les ressources humaines et les relations publiques. Il faut noter que ces chiffres ne prennent pas en compte toutes les personnes dont le travail consiste à fournir un support administratif à ces secteurs d’activités, sans parler du développement de toute une série de sous-industries (toiletteurs de chiens, livreurs de pizza 24h/24…) qui existent seulement parce tous ces travailleurs passent la plus grande partie de leur vie à remplir des fonctions dont l’utilité reste à démontrer.
Ce sont toutes ces fonctions inutiles que je me proposer d’appeler « boulots de cons. »
On dirait qu’il existe quelqu’un, quelque part, dont la seule mission serait d’inventer des boulots inutiles, juste pour continuer à tous nous occuper à plein temps. Et c’est précisément là où réside le mystère : dans un système capitaliste, cela ne devrait jamais arriver. Pour état vieillissant et inefficace du type de l’ex-Union soviétique, l’emploi était considéré comme un droit et un devoir sacré. Par conséquent, le système générait les emplois nécessaires à l’occupation de tous. C’est pourquoi, dans les magasins, il fallait trois employés pour vendre une tranche de viande. Typiquement, c’est le genre de problème que la compétition entre les entreprises est sensée régler. La théorie économique explique clairement qu’une entreprise basée sur le profit doit éviter absolument de gaspiller de l’argent pour payer des travailleurs redondants. Et pourtant, d’une certaine manière, c’est ce qui se passe dans la réalité.
Si on observe les entreprises qui s’engagent dans des programmes drastiques de dégraissage, on constate que les licenciements et les départs anticipés touchent invariablement les personnes qui produisent, déplacent, réparent et entretiennent les choses. Par un tour de passe-passe étrange et inexplicable, le nombre de gratte-papiers est en constante augmentation et de plus en plus d’employés se retrouvent dans une situation similaire à celle de leurs collègues de l’ex-URSS, effectuant sur le papier 40 voire 50 heures de travail hebdomadaire, mais en réalité 15 heures de travail effectif, ainsi que Keynes l’avait justement prédit. Seulement, ils passent le reste de leur temps de travail à organiser ou à participer à des séminaires de motivation, à mettre à jour leur profil Facebook, ou à télécharger des coffrets de séries télévisées.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Certainement pas pour des raisons économiques : la dérive du système a été dictée avant tout par des raisons morales et politiques. La classe dirigeante s’est aperçue du danger mortel que représente une population heureuse et productive avec suffisamment de temps libre à disposition. (Il suffit de se souvenir de ce qui s’est passé quand on s’est approché de cette situation durant les années soixante.) La classe dirigeante a aussi réalisé l’extraordinaire bénéfice qu’elle pouvait tirer de la représentation du travail comme une valeur morale et de la dévaluation sociale de toute personne refusant de se soumettre à une stricte discipline de travail pendant les meilleures heures de sa vie.
Lorsque j’observe la croissance continue des contraintes administratives imposées aux départements universitaires de Grande-Bretagne, il m’arrive d’imaginer une forme possible de l’enfer. L’enfer est un groupe d’individus qui passent l’essentiel de leur temps à accomplir une tâche qu’ils n’aiment pas et qu’ils n’ont pas choisie. Par exemple, on pourrait dire que ces individus ont été embauchés pour leurs compétences en matière d’ébénisterie mais qu’en réalité, ils passent le plus clair de leur temps à frire du poisson et que de surcroît, cette tâche n’est pas vraiment nécessaire, la demande de poisson grillé étant pratiquement inexistante. Cette situation engendre une frustration qui tourne bientôt à l’obsession, chacun suspectant l’autre de passer plus de temps à fabriquer des meubles qu’à griller son quota de poissons. En très peu de temps, on voit s’entasser des piles de poissons mal cuits partout dans l’atelier d’ébénisterie, des piles de poissons inutiles et mal cuits, voilà le véritable produit de cette organisation.
Je crois que cette vision de l’enfer décrit très précisément la dynamique morale de notre économie.
Disant cela, j’entends déjà les objections soulevées par ce type de raisonnement : « Qui êtes-vous pour déterminer quels emplois sont nécessaires ? Et d’abord, qu’est-ce que ça veut dire, nécessaire ? Vous êtes professeur en anthropologie, avons-nous besoin de professeurs en anthropologie ? (Et il est vrai que plusieurs tabloïdes anglais envisageraient l’existence de mon métier comme l’exemple ultime du gaspillage des deniers publics.) Cette question est pertinente et d’une certaine manière on peut dire que les tabloïdes ont parfaitement raison : il n’existe pas de mesure objective de la valeur sociale d’une profession.
Je n’aurais pas la prétention de dire à une personne convaincue d’apporter au monde une contribution significative, qu’en réalité ce n’est pas le cas. Mais que dire des personnes qui sont elles-mêmes convaincues de l’inutilité de leur travail ? J’ai repris contact récemment avec un ancien camarade de classe que je n’avais pas revu depuis nos douze ans et j’ai été abasourdi de découvrir son parcours : pendant ces années il est passé de la poésie à la chanson, en devenant le leader d’un groupe de rock indépendant. J’avais entendu plusieurs de ses chansons à la radio sans jamais soupçonner que je connaissais très bien le chanteur. De toute évidence, mon ami était brillant, innovant. Le fruit de son travail avait certainement illuminé et amélioré l’existence de beaucoup d’êtres humains à travers le monde. Et pourtant, après l’échec commercial de ses derniers albums, sa maison de disques l’avait remercié. Endetté et père d’une petite fille, mon ami dut se résoudre, comme il le dit, « À faire le choix par défaut de tellement de personnes qui cherchent une orientation à leur carrière professionnelle : apprendre le droit. » Aujourd’hui, mon ami est devenu un avocat d’affaires dans un grand cabinet newyorkais. Il est le premier à admettre que son travail ne sert strictement à rien et que, selon sa propre estimation, il ne devrait pas vraiment exister.
Beaucoup de questions pourraient se poser à ce stade, à commencer par : « Quelle est cette société qui n’a qu’un besoin très limité de musiciens et de poètes mais qui veut toujours plus de spécialistes du droit des affaires ? » On pourrait répondre que si 1% de la population détient la plus grande partie des richesses, ce que nous appelons « le marché » est le reflet du mode de pensée de ces seuls privilégiés et de ce qu’ils pensent être utile ou important. L’exemple de mon ami démontre également que la plupart des personnes qui font un boulot de con en sont parfaitement conscients. En fait, je ne suis même pas sûr d’avoir déjà rencontré un avocat d’affaires qui ne pensait pas faire un boulot de con. Il en va de même pour tous les secteurs d’activités mentionnés plus haut. Lorsque vous participez à une réception et que les gens savent que vous exercez une profession soi-disant intéressante (anthropologiste, par exemple…) il existe toute une catégorie de salariés qui refuseront absolument de vous parler de leur travail. Il suffira de quelques verres pour qu’ils se lâchent et qu’ils disent à quel point la profession qu’ils exercent leur paraît inutile et dépourvue de sens.
Devoir reconnaître que le métier qu’on exerce ne sert à rien participe d’une véritable violence psychologique : comment pourrait-on commencer à parler de travail digne lorsqu’on est secrètement convaincu que le travail en question ne devrait pas exister ? Comment cette situation ne pourrait pas engendrer un sentiment de profond ressentiment et de rage ?
Par un nouveau tour de passe-passe, similaire à celui utilisé pour nos employés occupés à mal frire du poisson, notre société à trouvé le moyen de diriger cette rage contre ceux qui font véritablement œuvre utile. Par exemple, on dirait qu’il existe dans notre société une règle tacite en matière de salaire : plus vous exercez une profession utile, moins vous serez payés. Pour la pertinence d’un salaire, de même que pour évaluer l’utilité d’un emploi, on est confronté à l’absence d’instruments de mesure objectifs. Une manière très simple d’avoir une première indication serait de poser la question : que se passerait-il si toute cette corporation disparaissait ? Vous pouvez dire ce que vous voulez sur les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens. Il n’empêche que s’ils venaient tous à disparaître dans un nuage de fumée, les résultats seraient immédiats et catastrophiques pour nous tous. Un monde sans enseignants et sans dockers serait rapidement en difficulté et même un monde sans auteurs de science-fiction ou musiciens de ska aurait clairement moins d’intérêt. Envisageons maintenant un monde où auraient disparu tous les responsables de gestion de fortune, tous les lobbyistes, tous les chercheurs en relations publiques, tous les actuaires, spécialistes en télémarketing, huissiers, ou tous les consultants en droit. On peine à voir les conséquences catastrophiques que cette disparition pourrait entraîner pour la société. (Certains esprits chagrins pourraient même y voir l’espoir d’une amélioration rapide) Et pourtant, à l’exception de quelques catégories – les médecins, entre autres – la règle de la disparition fonctionne étonnamment bien.
Toute la perversité de cette situation réside dans son acceptation par le plus grand nombre et c’est là une des clés du succès des partis d’extrême-droite : lorsque les tabloïdes anglais attisent la haine de leurs lecteurs contre les travailleurs du métro de Londres qui veulent renégocier leurs conditions de travail, le fait que les employés du métro peuvent vraiment paralyser la ville est la preuve tangible de leur nécessité et c’est précisément ce qui énerve tout le monde. C’est encore plus évident aux États-Unis où les Républicains ont su attiser le ressentiment de la population contre les enseignants ou les ouvriers de l’industrie automobile (alors que les directeurs de l’industrie automobile ou les administrateurs d’écoles qui sont à la source du problème n’ont jamais été montrés du doigt) pour l’inflation prétendue de leurs salaires et de leurs avantages sociaux. C’est un peu comme si on leur disait : « Mais enfin, rendez-vous compte! Vous pouvez enseigner à des enfants! Construire des voitures! Vous avez la chance d’avoir de vrais emplois! Et en plus de cela vous avez le culot d’exiger une caisse-maladie et un plan de retraite comparable à ceux de la classe moyenne? Vous délirez!
Si quelqu’un avait conçu un régime de travail spécifiquement destiné à perpétuer le pouvoir de la finance, il aurait difficilement pu faire mieux. Les vrais ouvriers qui produisent réellement quelque chose sont exploités et pressés comme des citrons. Le reste de la population active se retrouve coincé entre une couche minoritaire de personnes terrorisées et universellement rejetées, les chômeurs, et une couche majoritaires de gens qui sont payés à rien faire. Les membres de cette classe intermédiaire occupent des emplois qui leur permettent de s’identifier à la sensibilité et aux perspectives de la classe dirigeante, (directeurs, administrateurs, etc…) et plus particulièrement au modèle des avatars du monde financier. Dans le même temps, cette classe intermédiaire nourrit une profonde rancœur à l’égard de toute personne dont le travail possède une véritable valeur sociale.
Il est évident que ce système n’a jamais été élaboré consciemment. Il est le fruit d’un siècle d’essais et d’erreurs. Mais cela reste la seule manière d’expliquer pourquoi, malgré tous les moyens technologiques mis à notre disposition, nous ne pouvons toujours pas travailler trois ou quatre heures par jour.
Traduit de l’anglais, Bullshit jobs. 17 août 2013
Flambée du cours de la tartine
Le marché est dans l’attente de la publication des résultats semestriels de l’indice de confiance des acheteurs américains.
Le marché traverse une phase de consolidation et de prises de bénéfices.
Le marché réagit à une annonce de Bee to Bee Inc. qui prévoit de réduire sa production de sérum physiologique pour les abeilles souffrant d’allergies au pollen.
Les investisseurs craignent pour leurs tartines. Voyant cela, le marché, à qui on ne la fait pas, achète du miel à tour de bras et c’est ainsi que flambe le cours de la tartine.
C’est logique, le marché est mathématique.
Le marché, c’est l’addition de tous ces gens qui connaissent la composition exacte de l’argent. Des hommes jeunes au brushing longue distance qui font leur jogging à quatre heures du matin et sniffent des rails longs comme le bras sur le capot brillant de leurs décapotables. (Chaque trader possède plusieurs décapotables) La coke, c’est obligatoire, comment voulez-vous qu’ils travaillent successivement avec Rome, New York et Tokyo, 24 heures par jour sans jamais de dimanches ? Ils passent leur temps derrière une muraille d’écrans remplis de graphiques qui montent et qui descendent. Ils lisent tous les journaux du monde. Ils connaissent tout de la politique, de l’industrie, de la prochaine crise financière, du parasite dévastateur qui s’attaque aux plants de maïs sur les hautes plaines des Andes. Constamment, ils surveillent les montagnes, les plaines, les mers et les océans et rien j’échappe à leur vigilance. C’est ainsi qu’ils décident d’acheter des paquets de maïs. Ou de vendre des lingots d’or, parce qu’un point lumineux s’est allumé sur leur mappemonde holographique pour signaler l’apparition d’un filon prometteur sur les rives du lac Tchad.
Tout se tient dans le marché.
Une action provoque une réaction.
Un battement d’ailes de papillon fait s’envoler le cours de l’éolienne. Finalement, c’est simple : le marché sait tout, tout le temps et partout grâce à cette poignée d’hommes jeunes que la coke et le mouvement continu du monde maintiennent constamment en éveil.
Pendant ce temps, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.
Les transactions à haute fréquence, ou trading haute fréquence (THF ou HFT, de l’anglais high-frequency trading), sont l’exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Ces opérateurs de marché virtuels peuvent ainsi exécuter des opérations sur les marchés financiers — les bourses — en un temps calculé en microsecondes.
En juillet 2009, les transactions à haute fréquence généreraient 73 % du volume de négociation d’actions sur les marchés des États-Unis.
Wikipedia.
Tout s’explique
Tout s’explique. Le chemin que parcourt la terre lorsqu’elle tourne autour du soleil. Le vent, les marées, les aurores boréales. Les microbes minuscules et les années-lumière. Chaque jour le voile posé sur le bout du monde se déchire un peu plus. Demain nous serons disséqués pour nous percer à jour. On extraira de nos chairs synthétiques quinze grammes d’âme pour mieux les observer, les cultiver en laboratoire, en faire une sélection, les proposer sur le marché à prix cassés. À vendre, âme de première main. TBE. Convertisseur préinstallé et possibilité de connexion avec ADN caucasien ou afro-américain. Résiste aux microbes et à la cupidité. Garantie 5 ans sous réserve du respect des conditions d’utilisation et des indications du carnet d’entretien.
Un jour pas si lointain, l’amour sera soluble et composé de 46% de sérotonine, 28% de dopamine, 34% de noradrénaline et d’acides gras divers qu’il serait fastidieux d’énumérer. Les trous noirs seront éclairés et on fera des pâtés avec de l’antimatière. Un jour, pas si lointain, il suffira de bombarder le ciel de protons de couleurs pour faire se lever une aube ou tomber un crépuscule
Tout s’explique ou tout s’expliquera, un jour, bientôt, les mains de Michel-Ange et la musique de Jimmy Page, on expliquera tout, tout sauf ce regard émerveillé qui découpe les contours d’un nuage pour en faire un visage.