Il y a des gens qu’on voudrait prendre dans ses bras.
Des gens dans la rue, au restaurant. Des hommes qui passent. Des femmes. Des enfants. Ce petit garçon en bout de table à ma droite. Ses parents assis, perpendiculaires à lui. Son papa, au dos massif. Sa maman aux cheveux noirs. C’est quand son petit merci est sorti de sa bouche que je l’ai regardé, furtivement parce que ce merci était à peine murmuré, fragile et pas juste poli. Je l’ai regardé du coin de l’oeil, surtout pas qu’il me remarque, surtout pas le déranger. Une ou deux secondes, le temps de voir sa tête ronde, ses lunettes, son air appliqué, penché sur l’assiette du petit-déjeuner. Un peu rond et très myope, très poli et très gentil aussi. Trop gentil peut-être, trop doux, trop tendre pour jouer au foot à la récré, exposé aux coups, aux moqueries, petit gros aux grosses lunettes, petit gros toujours un peu à côté, petit garçon doux qui donne sa plus belle forme au mot « merci ».
J’aurais bien voulu le prendre dans mes bras, le serrer bien fort, lui dire qu’il était beau, qu’il allait grandir, devenir une personne magnifique, avoir une bonne vie. Peut-être que je me trompe, que je me raconte des histoires, mais dans le visage de ce petit bonhomme, dans sa voix, dans ce merci murmuré et clair à la fois, il y avait toutes les raisons du monde de le serrer bien fort contre moi.
Pour entourer la lumière, les ouvriers dressaient d’épais murs de pierre. Pour habiller la lumière ils mélangeaient les couleurs, tendaient des fils de plomb arachnéens entre deux éclats de verre. Ils perçaient d’infimes lucarnes aux faites de leurs coupoles pour mieux voir les mouvements du ciel, de l’aube au crépuscule, du bleu paisible au noir d’orage.
Le dedans pour le dehors, faire parler le jour, enchâsser le soleil dans une fente étroite, forcer ses rayons dans lame oblique à peine troublée par le voile tissé dans la poussière du temps.
C’est ainsi qu’assis dans la pénombre on comprend la clarté, immobiles dans le mouvement du monde, tranquilles dans un océan d’intranquillité.
J’aime bien repasser.
Comme le disait dans sa grande sagesse un ami allemand « Jedem Tierchen sein Pläsirschen », à chaque petit animal son petit plaisir. On envoie la vapeur qui fait un joli bruit. Le fer glisse sur le dos d’une chemise, dessine une trace lisse sur une surface ridée, aplatit les creux, les bosses et les plis. Visuellement, c’est tout à fait satisfaisant. Et pendant que l’étrave d’acier fend ces étendues de coton froissé, l’esprit est libre de vagabonder. Franchir un col. Aller jusqu’à la mer. Partir. Revenir. Écrire l’histoire d’un monde souterrain pendant que la chemise s’installe sur son cintre, les épaules bien droites et le bouton du haut refermé.
Sinon ça tient pas.
Mon fer, je donnais son numéro de série à un probable robot sur un chat anonyme. Au moment d’envoyer la vapeur, il avait craché un jet d’eau. J’avais bien essayé de tout nettoyer, de rincer la cuve bien à fond mais on ne peut rien faire contre une crise d’incontinence, sinon appeler le médecin. J’attendais le diagostic dans la petite fenêtre en bas de l’écran et les points de suspension me disaient qu’il n’allait pas tarder à tomber. Et c’est là que le monde s’est mis à déraper. (Je retranscris de mémoire, pas pensé à garder une capture d’écran de cette surprenante conversation. Aussi dans le dialogue qui suit, Chat n’est pas un félin mais mon interlocuteur. )
Chat : Félicitations.
Moi : ?? (en mon for intérieur : expliquer tout ça à un robot, je sens qu’on est pas rendus.)
Chat : D’après votre numéro de série, votre fer a 19 ans.
Moi : Possible. (Ah bon, c’est pas un robot.)
Chat : Vous l’avez très bien entretenu.
Moi : Merci. Et on peut le réparer.
Chat : Malheureusement non.
Moi : Quel est le problème ?
Chat : On ne garde les pièces que 12 ans.
Moi : Et si c’est juste un joint ?
Chat : Plus possible, désolé. Je peux vous faire une offre si vous voulez.
À ce stade et même si je retranscris, je fais remarquer qu’en vrai le Chat ne fait aucune faute d’orthographe ce qui ne laisse pas d’augmenter mon niveau de perplexité.
Moi : Bon. Allons-y.
Chat : Je vous propose ce modèle à 349.-. Je vous envoie un lien.
Moi : Je connais, mon amie a le même.
Chat : Donc vous l’avez déjà utilisé.
Moi : Oui.
Chat : Et ?
Moi : Vraiment bien.
Chat : Alors ?
Moi : Après 19 ans de vie commune, je crois qu’il est temps de nous séparer.
Chat : Une nouvelle vie commence.
Moi : Eh oui. En avant pour de nouvelles aventures.
Chat : Ah non, ça c’est ma phrase, et une chose que je partage avec Éluard.
Moi : Éluard ? Paul Éluard ?
Chat : C’est bien lui.
Moi : Je croyais que j’allais parler avec un robot.
Chat : Oui, nos chefs y pensent depuis longtemps. Ils voudraient bien nous remplacer par Chat GPT.
Moi : On va être envahis par ce truc avec ce nom qui sent pas bon.
Chat : Oui mais c’est le truc dans le vent.
Moi : C’est quand même inattendu de parler d’Éluard en partant d’un contexte électro-ménager.
Chat : Pas plus que de discuter les mérites d’un robot pétomane.
Moi : Pas faux.
Chat : Vous m’êtes sympatique, avec le fer, je vous offre la planche à repasser, je vous mets le lien.
Moi : Je prends volontiers la planche, merci beaucoup.
Chat : Voilà, j’ai tout noté, ce sera chez vous dans 3 jours.
Moi : Magnifique. Merci encore et bon après-midi.
Chat : Bon après-midi à vous
Ensuite, la petite fentêtre à disparu de mon écran.
Fin du dialogue et de la petite histoire. Quand même, la réalité, parfois, vous savonne la planche. Vous arrivez chez le marchand avec une panne de fer à repasser et vous vous retrouvez les quatre fers en l’air avec sous le bras, un poème d’Éluard que vous ne connaissiez pas
L’AVENTURE
Prends garde c’est l’instant où se rompent les digues
C’est l’instant échappé aux processions du temps
Où l’on joue une aurore contre une naissance Bats la campagne Comme un éclair
Répands tes mains
Sur un visage sans raison
Connais ce qui n’est pas à ton image
Doute de toi
Connais la terre de ton cœur
Que germe le feu qui te brûle
Que fleurisse ton œil
Lumière.
Paul Eluard, Man Ray, Les Mains libres, chez Jeanne Bûcher,1937
Un homme en jupe, Une femme en pantalon. À genoux devant une croix, Sur un tapis de prières. Debout, Couchée sur le côté, Noire, blanche ou bronzée. Une femme avec une femme. Un homme qui tient la main D’un autre homme. Un haut-de-forme sur un jabot. Des chaussettes jaunes canari. Look total rose.
Travail ou sans-travail, Famille ou sans-famille, Patrie ou sans patrie. Mais ma vérité, C’est la seule vérité. Je l’enfoncerai À coups de pieds, À coups de poings, À grands coups de tatane, À balles réelles, Dans le crâne de ceux Qui portent du rouge Alors qu’il faut porter du blanc. Le rouge est impur, Le rouge c’est le sang. Et moi j’aime pas le rouge. Que tous ceux qui aiment le blanc Viennent grossir mes rangs
Allons mes enfants Éventrer l’infidèle Qui ose refuser Que le rouge s’efface Au profit du blanc. Et les enfants y vont. Étripent, Eviscèrent, Évaporent, Génocident à tour de bras. Mais au bout d’un moment J’en ai marre de tout ce blanc. J’veux du bleu, Du vert émeraude, De la terre de Sienne brûlée. Il y a suffisamment de couleurs Pour lustrer les flancs de ma mémoire Au doux papier des livres d’histoire.
Mes victoires sont retentissantes Et mes défaites amères. À la fin, Peu importe la couleur, Personne ne gagne.
Malheureusement, À la fin, Tout le monde meurt. Mais peut-être que quelque part Nait Un nouvel amateur de couleurs.
1979. 1980. 81… La mémoire s’embrouille passé la soixantaine et souvent bien avant. Alors, disons 1980 pour faire plus joli et bien rond. Dans un garage en sous-sol transformé en… En quoi, au juste ? Difficile de décrire l’endroit. Il fallait d’abord descendre une volée de marches étroites et peu éclairées, une sorte de trappe percée dans la dalle de béton, arrimée à l’arrière d’un espace exigu et cubique. D’entrée, la fumée vous verrouillait les bronches, mêlée aux vapeurs pas toujours propres que trop de corps compressés débitaient en lourds quartiers. Il n’y avait même pas de scène, même pas de projecteurs, juste une lumière vague et pour mille autres raisons, l’endroit méritait son nom : le Funky Pétard.
« En ce temps-là, j’étais en mon adolescence » mais contrairement à Blaise Cendrars, mon Transsibérien n’avait que deux roues et un moteur à deux temps qui n’étaient pas ceux de la valse ou de la Bossa Nova. Et ce soir-là, de l’autre côté de l’écran de fumée aux odeurs équivoques, est apparue une silhouette massive habillée d’un pantalon noir, d’une chemise, d’un gilet râpé et d’une guitare. Large, un peu vouté, Jean-Pierre Huser s’est planté sur ses deux pieds et a commencé à jouer. J’aimais le bruit, l’électricité, le son qui rend sourd et chanter en français me paraissait léger. Cette moitié d’ours découpait sa guitare à grand coups de hache, parlait en chantant, bavait, éructait, se lançait dans de longs monologues que lui seul comprenait. Il était autre, ailleurs, seul avec son monde fracassé et ce torrent de force brute charriait des pierres polies, précieuses, des rivières de diamants taillés à la main. Il avait le blues alpin, Huser, le blues des tunnels que des ouvriers creusent à coups d’explosifs dans le granit. Il avait la neige éternelle, les lacs de montagne et la terre, la terre de son pays qu’il gardait accrochée à ses mains remplies de notes. Rugueux, rocailleux, homérique, colérique, tendre et empathique, poète paysan aux mains calleuses, cowboy électrique des montagnes helvétiques, un chapeau parfois, une veste aux bords élimés et des bottes trop sales pour arpenter les parquets de Paris.
Je l’ai dit en ouverture, plus on avance en âge, plus la mémoire nous emmène en bateau. J’essaie en vain de me souvenir de l’âge du 33 tours, de la pochette qui s’ouvrait comme un livre, et sur la page de droite, un portrait magistral peint par Jean-Pierre Huser, à 12, 15 ou 16 ans. Le portrait de son père ou de son frère, de sa mère peut-être ? Je ne sais plus. L’album à la dominante bleue (bleue ?) s’en est allé avec deux bons mètres linéaires de vinyles un vilain jour de septembre, un vilain jour de brocante pour deux cents vilains francs. Reste la découverte de l’autre côté de son œuvre, ses grands formats, son trait rapide, torturé, sa vitesse, ses personnages hiératiques, monochromes, traversés de trainées de rouges, de trainées de poudre, ses toiles militantes, hurlantes, au point de fusion de tous ses combats, de toutes ses colères.
Artiste, c’est un mot un peu vieillot qui dégage le parfum d’une madeleine fanée que Proust n’aurait pas voulu toucher. Un enfant délicat, le petit Marcel, qui a tellement bien su décrire le bouleversement que provoque en nous un chant, une peinture, une lecture, ce moment inouï où un direct du droit vous cueille au creux de l’estomac et fait voler votre garde en éclats. Alors, artiste, Huser ? Disons plutôt ouvrier, artisan, maître compagnon et surtout chaman, capable de vous prendre par le cœur pour vous transporter ailleurs.
Jean-Pierre Huser, Geronimo, détail, huile sur toileEt pour la voix, ce lien vers Switzerland, chanson folklorique américaine.
On ne meurt plus. On ne vieillit plus. Bronzés, Les aisselles imberbes Et jamais humides, Plus aucune auréole Sous les bras des chemises.
On sourit, De trois-quarts, La main gauche sur la hanche, La jambe droite en avant. On rit à moitié, La bouche entrouverte, Les dents découvertes, À moitié. Faut pas rigoler, non, Le rire c’est pour lèvres Mais rien à faire pour les yeux. Pas l’ombre d’une étincelle, aucun éclat de joie.
Les yeux ne mentent pas. La bouche peut rire tout ce qu’elle veut, les yeux ne veulent pas. Les traitres. Les yeux ne font pas la grimace. Même refaits, même maquillés, nos yeux ne rient pas. Ils restent là, assis sur le banc des soirées, à faire tapisserie pendant que nos mains se tendent au bout de nos bras fatigués et que nos jambes se forcent à danser. Nos corps téléguidés mais nos regards figés.
Alors oui, nous sommes jeunes, beaux et le monde est rose bien comme il faut. Mais nos yeux ont toutes les couleurs du ciel, de l’aurore à l’orage, et quand la nuit tombe, très souvent ils sont noirs.
« On devrait se dépouiller de tout, presque tout. Se suffire d’une valise, d’un lit, d’un manteau, d’un dessin d’enfant sur le mur. On devrait s’alléger chaque jour de tous nos poids accumulés : mauvaise mémoire, faux amis, bibelots inutiles, vestiges de vies éculées, d’espoirs anéantis encore si blessants… On devrait revenir à l’essentiel, juste ça, rien que ça. Une table, quelques livres… Faire toute la place à ce qui vient, à ceux qui arriveront, qui arrivent, afin qu’ils ne se sentent cernés d’aucune foule : vieux démons, anciens fantômes, trésors finalement hostiles entassés sur des étagères… Foules si étrangères à ce présent qui s’invente. Il faudrait se dépouiller de tout, ne garder au beau milieu de soi qu’une furieuse envie d’espace, de vrais désirs, de souvenirs à venir, de luminosité, de plumes et de bras ouverts. »
Le feu progresse mètre après mètre, arbre par arbre, forêt par forêt, maison par maison, quartier par quartier, ville par ville, nourri par le soleil et le vent chaud qui transporte ses étincelles aux quatre coins de la terre.
Le feu couve sous nos pieds.
L’eau, les extincteurs, les camions pimpons et les Canadair bedonnants font rougir les flammes, confuses d’être à l’origine de tant de moyens déployés. Et surtout, elle se demandent pourquoi tout ça, les flammes, alors qu’il leur suffit de se lover à l’aise sous des draps de feuilles mortes en attendant l’été.
Le feu nous déguste par les pieds.
Il se glissera partout, dans nos maisons, bien sûr, mais aussi dans les fûts noirs des canons. Sous les ailes des avions. Il lèchera les flancs des missiles, fera exploser les combustibles fissiles, les bunkers et les têtes chercheuses bourrées de charges nucléaires.
Le feu nous brûlera tous, c’est sûr, mais avec nous mourront les bâtards galonnés qui organisaient des concours de bite pendant que la terre partait en fumée. Si le paradis existe, qu’ils subissent les affres d’une agonie infinie, empalés à feu doux sur les longs tournebroches des cuisines de l’enfer.
Il pleut du plastique, de la suie ou des particules de gaz aux noms exotiques. On s’interroge pour savoir qui de nos dents ou de nos cheveux tomberont en premier.
Il pleut des substances toxiques et dans la mer les poissons se couvrent de boutons. Le pêcheur ébahi les rejette à la baille et rentre chez lui en rêvant de tracteurs, mais dans les champs brûlés, le blé…
Il pleut des clous, du verre brisé et nous marchons sur quelques millimètres de caoutchouc usé. Bientôt, les premières déchirures mettront à nu nos pieds. Il y aura une première morsure, à peine une éraflure, suivie d’une petite entaille, de multiples fentes et des crevasses béantes qui ne se reformeront jamais.
Nous aurons mal bien sûr, de plus en plus mal, mais nous continuerons à marcher. Et quand nos jambes seront rongées jusqu’à la taille, nous marcherons sur nos mains. Et lorsque nos bras seront réduits à deux moignons, nous marcherons sur nos têtes.
Hommes-troncs inversés, nous laisserons nos cervelles et nos dernières pensées éparpillées sur les gravats des allées de nos cimetières d’où aucune âme ne pourra s’envoler.