Rongé de l’intérieur

(Voir ici pour remonter le fil de ma conversation avec mon vélo.)

Très con, mon prochain vélo ?

Mon cul ramolli sur ma chaise de bureau, je me posais la question, pendant que l’autre, l’actuel, croupissait à la cave, carcasse inerte et suspendue à son croc de boucher. J’ai le cœur serré chaque fois que je fais le geste, que j’engage le crochet entre les rayons de sa roue avant.

Un vélo n’est pas fait pour la verticalité.

Alors, très con, le nouveau ? Bleu profond et assez métallisé. Un peu plus confortable. Un peu plus léger. Un peu plus démultiplié aussi, pour pédaler encore, là où maintenant je dois poser le pied. « La vieillesse est un naufrage » disait le mari de tante Yvonne. Tu parles Charles ! Ce serait trop beau, tu flottes léger dans le courant d’une onde pure, un loup survient à jeun qui cherchait aventure, il plante ses crocs dans ton canot, ça fait pfuit et tu coules au fond de l’eau.
Bien essayé mon général, mais je dirais plutôt que la vieillesse est un grignotage, une souris minuscule, à peine plus grande qu’une tête d’épingle qui s’agrippe à la surface de votre épiderme. Elle fouine, furète. Ses petites dents rebondissent sur cette peau élastique et piquée d’acné. Elle a faim, elle s’obstine, elle s’échine sur ce morceau de chair qui finit par céder le long du premier sillon que le temps a creusé. Elle se glisse par cette fente infime, la tête d’abord et ensuite tout le reste. Une fois à l’intérieur, elle se redresse, elle respire, elle s’étire. Elle a tout son temps, toute la vie devant elle pour creuser ses tunnels, brave petite foreuse, dix, vingt, cinquante et parfois plus de cent ans, brave petite gagneuse, pour nous grignoter lentement, nous écrouler de l’intérieur.

Ne pas mettre pied à terre ne changera rien à l’affaire. La pente sera toujours la même et l’astuce mécanique ne trompera personne, surtout pas moi, debout sur mes pédales et franchissant l’obstacle à la vitesse d’un homme au pas. Alors quoi ?
Maintenir l’illusion ou se transformer en piéton ?
Occupée au récurage de mes poignées d’amour, la souris s’interrompt et sourit. Ce cycliste est décidément très comestible. Chez lui, même l’amour-propre est bardé de gras.

Ève du monde

Avant de disparaître dans le brouillard, Ève se retourna.

Elle leva les yeux et accrocha le regard de Dieu qui comprit à cet instant précis que la fin du monde parfait qu’Il avait imaginé n’était que le commencement d’un autre monde, plus âpre, plus acre, plus chaud, plus froid, plus exposé au gel et aux coups de soleil.
Un monde plus bleu, plus gris aussi, rempli de ses couleurs à elle, qui saurait en faire un monde vivable.

Un monde vivant.

« J’ai brulé toutes mes affaires de vélo »

« Je me suis cachée dans la maison de mon ami.e et j’ai brulé toutes mes affaires de vélo »

Le prophète Mahomet est mort en l’an 10 de l’hégire, ou en 632 pour ceux qui comptent à partir de Jésus.
Le vélo est né de l’imagination fertile d’un baron allemand, Karl von Drais, qui a établi le premier record de l’heure sur sa bien-nommée draisienne le 12 juin 1817.

Un rapide calcul nous indique une différence de 1185 années entre ces deux événements.

On peut raisonnablement en déduire une totale absence de bicyclette dans la vie du prophète, subséquemment dans le corpus du Coran. Et pourtant, en Afghanistan, depuis le changement de régime intervenu au mois d’août 2021, les femmes n’ont plus le droit de faire du vélo.
Alors, toi le nouveau maître des lieux à cheval sur le texte intégral, je te mets au défi de nous indiquer quelle obscure sourate empêcherait une dame de pédaler dans le vent. Le vent, justement, ne serait-ce pas le vent qui te dérange ? Le vent qui pourrait d’un seul coup découvrir son visage, dénouer ses cheveux et lui donner l’envie d’appuyer sur les pédales pour rire, pour rien, pour sentir le vent, justement. Le vent de la vitesse et elle, une fois lancée sur ses deux roues, qui pourrait aller plus vite que toi, plus loin que toi, elle pourrait te déposer dans les montées de ton pays de montagnes, elle pourrait même s’échapper, tu la verrais s’éloigner de dos, mètre après mètre, et tu la perdrais de vue au prochain lacet.
Ou alors, il s’agit de tout autre chose, la selle, cette selle qui reçoit ce que tu ne veux pas voir et que voudrais passer à la lame de ton couteau. Tu regardes la selle, tu imagines des choses, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir, mais tu la vois qui s’installe, la selle entre les jambes. Ensuite… Ensuite, tu l’imagines mais tu n’y arrives pas. Tu ne sais pas parce que tu ne l’as jamais vue dans cet état. Tu hais la selle, là, entre ses jambes, tu essaies de ne pas la voir, de ne plus y penser, d’oublier cet objet dur et élancé, tout le contraire de la chiffe molle pendue entre tes jambes, que tu n’as jamais pu dresser.

L’histoire complète ici. (Texte anglais)
La bande-annonce du film Afghan cycles.

Bouger ton coeur à contre-cul

(Voir ici pour retrouver les épisodes précédents et remonter le fil du temps)

Le vélo : Des fois je me demande si tu es normal.

Le cycliste : Je me pose souvent la même question.

Le vélo : Ah oui quand même.

Le cycliste : Ça veut dire quoi, ah oui quand même ?

Le vélo : Ça veut dire que tu devrais consulter. L’agoraphobie, tu connais ?

Le cycliste : Je pourrais. Mais pour satisfaire ta vanité, dès qu’on sera de retour, j’irai consulter. Mon dictionnaire. Pour rire bien sûr.

Le vélo : Donc, un agoraphobe, c’est quelqu’un qui flippe sa race dans les lieux publics. Là où il y a des gens. Du monde, quoi.

Le cycliste : Je flippe rien du tout. Rentrons.

Le vélo : T’es vraiment un grand malade. Il y a une heure, après d’intenses négociations je parviens à t’extraire du canapé. Au démonte-pneus s’il vous plait. C’est l’hiver. Fait trop froid. Il vente. Il pleut. J’implore. Je supplie. Tu finis par bouger ton cul à contrecœur ou ton cœur à contre-cul. On sort. Il fait vilain. très vilain. Gris. Mouillé. Tu gémis. Tu maudis. Tes mains, glacées. Tes pieds, disparus, morts, enterrés. Et soudain une trouée. Le ciel s’éclaire. La pluie cesse de tomber sur ton petit nez. Là maintenant on a séché. On est même un poil réchauffés et on a facilement deux bonnes heures devant nous avant que la nuit se mette à tomber.

Le cycliste : Justement, tu vas voir. Dans dix minutes le monde entier va rappliquer.

Le vélo : Et alors ? Laissons venir à nous petits et grands.

Le cycliste : De Freud à Jésus. Mazette quel grand écart.

Le vélo : Faut dire qu’on a de la tenue, en conversation. T’es vraiment sûr de vouloir me vendre ? Il sera surement très beau, ton prochain vélo. Très léger. Très bleu. Très électronique. Et peut-être aussi qu’il sera très con.

Hier, demain et la mort qui vient

(Voir ici pour retrouver les épisodes précédents et remonter le fil du temps)

Le vélo : Tu mélanges tout. On peut très bien être grossier sans être vulgaire.

Le cycliste : J’ai jamais dit le contraire.

Le vélo : Alors, on peut savoir ce qui froisse ton âme délicate ?

Le cycliste : Mon âme délicate, elle aimerait bien avoir la paix de temps en temps. Paix. Peace. Pace. Quand son corps trempé se met à sécher. Quand ses membres glacés se réchauffent. Quand un trait de lumière traverse les nuages noirs. Quand tout s’efface, hier, demain et la mort qui vient. Juste un moment. Un pur instant.

Le vélo : Ok ok, je me tais alors.

Le cycliste : Du silence, on n’en trouve plus. Il y a toujours un bruit quelque part. Une rumeur. Au fin fond de la nuit, l’hiver, dans la montagne. Ça marmonne, ça bourdonne encore. Et quand enfin ça s’arrête, j’entends encore le bruit que fait ma tête.

Le vélo : Tu nous ferais pas des acouphènes ?

Le cycliste : Être seul, enfin. Sur deux roues, il suffit de quoi ? Un quart d’heure ? pour mettre un kilomètre entre le monde et soi. Alors, je te nettoie. Je te dégraisse et te regraisse. Je pousse 6 bars dans tes pneus qu’ils soient fermes mais confortables. Ces gestes cent fois répétés pour que, une fois en selle, tu glisses sans bruit entre mes pédales. Un quart d’heure pour quitter la ville, remplie de gens et de pots d’échappement. Après le petit pont, à droite. Se méfier des racines qui boursouflent l’asphalte. Ralentir. Se redresser. Secouer la nuque et les poignets. En roue libre, le plus beau nom de roue avec celui à aubes. En roue libre. En roue légère. En roue volante quand je refais tourner tes manivelles. On était là, tout à l’heure. J’étais là, dans cette seconde tranquille qui s’étire sur le fil du ruban anthracite, cette seconde miraculeuse qui parfois dure le temps de traverser la plaine, un jour comme celui-ci, un jour janvier, humide et gris.

Le vélo : On dirait bien que ça se découvre.

Le cycliste : Dommage, rentrons.

Bite ou gland

(Voir ici pour retrouver les épisodes précédents et remonter le fil du temps)

Le cycliste : 900 balles.

Le vélo : ???

Le cycliste : Non. 850. À 850 boules tu es vendu en deux minutes.

Le vélo : Mais qu’est-ce que tu as aujourd’hui hein ? Qu’est que j’ai encore dit ?

Le cycliste : « Je parle pas aux cons. Ça les instruit. » Michel Audiard

Le vélo : Je vois que Monsieur a des lettres.

Le cycliste : Tout le monde peut pas en dire autant.

Le vélo : Ah d’accord, c’est Les Valseuses ! Un peu bas de plafond, c’est ça ? Un peu pomme de terre dans ton champ de roses littéraires. Regarde, il a arrêté de pleuvoir. Fait plus si froid. Tu voudrais pas arrêter de faire ta mijaurée. Te détendre. Relâcher les épaules. Pédaler en souplesse. Monsieur est vraiment trop sensible de l’intimité. Tu sais, j’ai réfléchi, je crois que c’est l’andropause. Faudrait que tu prennes des hormones.

Le cycliste : Mais tu vas la fermer ta bouche. L’andropause et puis quoi encore ? La dépression post-partum ?

Le vélo : Tu te souviens quand tu avais dû prendre des antibiotiques. Tu supportais plus le goût du café. Ton médecin avait dit qu’il avait déjà vu ça chez certaines femmes enceintes.

Le cycliste : Je ne me souviens pas d’avoir accouché. J’ai une autre hypothèse pour mon excès de sensibilité : je penche pour une réaction allergique. Une allergie aux cons, qui me fout me fout des boutons quand je suis dans Outremonde et qu’on vient me parler de bite.

Le vélo : J’ai jamais dit bite !

Le cycliste : Bite ou gland, quelle différence ?

Le vélo : Ah pardon, je m’excuse, ne confondons pas le tout et une partie du tout.

Le cycliste : Redondant. Pardon suffirait. Et si tu tiens à tout prix à t’excuser, « Excuse-moi » serait plus approprié. Là, tu présentes tes excuses à toi-même, en toute majesté.

Le vélo : Ma majesté t’emmerde.

Le cycliste : Don DeLillo, pardonnez-lui. Il ne sait pas ce qu’il dit.