Larmes, carottes et brocolis

J’ai faim.
Il paraît que l’appétit diminue avec l’âge.
Je me demande bien qui a inventé ça.
J’ai faim et je me retiens. On finit de mâcher sa bouchée avant d’enfourner une deuxième cargaison de pâtes, de carottes ou de brocolis. Maman a dit. Oui, mais moi j’ai faim, maman, tu vois, je pourrais avaler un œuf ou un bœuf, c’est selon, c’est juste une expression.
Aussi, on ne mange pas la tête dans son assiette, en position de recherche de vitesse, histoire de réduire le temps de passage entre la bouche et la bouffe. On fait une pause. On se redresse. On regarde autour de soi. On tombe sur le regard d’une jeune femme assise dans l’angle de la salle et ce regard s’accroche à soi. À moi. Fixe. Long. Plat. Gêné je baisse les yeux. Sur sa table, rien. Pas d’assiette, pas de fourchette, pas de couteau. Pas même un verre d’eau. Ici, tout le monde mange et tout le monde boit. L’heure de midi est remplie d’estomacs. Le buffet ne désemplit pas. Entrecôtes. Cordons bleus. Filets de carrelet. Légumes. Pâtes à la carbonara. 
Je replonge le nez dans mes légumes. Brocolis. Carottes. Pâtes aussi. J’essaie mais c’est plus fort que moi, je sais bien, elle est toujours là, en diagonale, à quatre ou cinq mètres, seule, devant sa table vide, son regard fixe encore, pas une invitation, non, une question, un appel, à quoi, je ne sais pas. 

Un mot suffirait peut-être.
Un mot, c’est ça.
Quelque chose comme : «Ça va aller, ne vous en faites pas. .»
Ou alors : «Tout va bien, madame ?»
Ou peut-être un geste, juste un geste de regret, un signe de la main pour dire désolé, il faut que j’y aille, je suis attendu au travail.

Je n’ai rien fait de tout ça. Je me suis levé. J’ai rangé mon plateau et je suis parti en ayant l’air de rien, en faisant comme si je n’avais rien vu, rien compris à ce regard que j’ai déjà croisé quelques fois en d’autres temps, en d’autres lieux.
De peur d’avoir mal interprété, de peur de m’être trompé.
De peur d’avoir eu raison, de ne pas savoir comment faire pour empêcher les larmes de couler.

Ensevelissement

Parfois l’été revient. 

L’air presque immobile est chargé de parfums. Un bruit de monomoteur paresseux survole la nappe à carreaux du dimanche. Des oiseaux invisibles et stridents racontent par avance la solitude des cours d’école sans écoliers, le désert des terrains de jeux abandonnés. Un peu plus haut dans le cours des années, les murs brûlés, le gravier desséché et les hautes herbes fardées de blanc. 

Tchip. Tchip.
Toujours le même chant. 
Le même temps.

Bientôt juin et le sommet du jour. Tout recommence et pourtant, derrière la façade du ciel la-haut, les nuages se lézardent en hurlant. L’eau du ciel plus l’eau de la fonte des neiges éternelles, trop d’eau qui ruisselle, s’infiltre au plus profond des failles invisibles, jusqu’au coeur de la roche qu’elle ronge, millimètre par millimètre, inlassablement.

Un bloc se détache, puis deux. Une cascade se forme, se transforme en torrent, avalanche, explosion de poussière, pour finir en tremblement de terre.

Au fond de la vallée, un village tout entier devient cimetière.

La petite fille au rouleau de bonbons

Paru le 16 février 2025.
En mémoire de la fille palestinienne morte avec un rouleau de bonbons dans sa main, tuée par un raid israélien, le 20 décembre 2023 à Khan Younis.

Dans la banlieue animée de Kahn Yunis, lovée au cœur de Gaza, naquit une petite fille. Elle grandit entourée de l’amour de son père (son baba) des soins de sa mère et de ses frères et sœurs – son univers, résumé à la simplicité de leur modeste logement. Chaque semaine, après la prière du vendredi, ils marchaient en famille vers la mer de Gaza, chaque pas un rituel précieux. Leur foi et leur amour réciproque résonnant à chaque écho de l’appel à la prière.

La jeune fille avait un lien fort et affectueux avec son baba. Par jeu, elle s’amusait souvent à faire semblant de se noyer pour l’attirer dans l’eau et la sauver en faisant appel à son désir instinctif de la protéger. Ensuite ses petites mains serraient bien fort les solides bras de son baba pendant qu’il la soulevait très haut dans le bleu infini du ciel de Gaza. Elle adorait le contact des grains de sable sous ses pieds et le pétillement frais de la mer sur sa peau alors qu’elle dansait et que les ondulations de l’eau reflétaient son bonheur.

Elle ne savait pas du tout que sa bien-aimée Gaza était une prison à ciel ouvert, isolée et confinée depuis plus de dix ans. Au-delà des hauts murs qui marquaient ses frontières existait un monde invisible et inconnu d’elle – un monde interdit qu’elle ne pourrait jamais découvrir.

En semaine, elle portait fièrement son sac d’école rose et marchait avec ses frères et sœurs dans les rues étroites de Khan Yunis. Elle aimait aller à l’école et rêvait de devenir institutrice. Elle restait des heures devant le tableau noir en dessinant de grandes lettres de l’alphabet, des fleurs et des cœurs esquissées avec soin dans ses tons favoris de rose pastel et de bleu.
Sur le chemin du retour, elle s’arrêtait souvent chez son marchand de bonbons préféré. Elle était fascinée par l’étalage de friandises multicolores, mais elle revenait toujours vers les rouleaux de bonbons aux tons pastel. Ils lui rappelaient ses rêves, ses rêves couleurs pastel. Avec la pièce d’un shekel que son papa lui avait donnée ce matin-là, elle voulut acheter deux rouleaux de bonbons, alors qu’elle ne pouvait en acheter qu’un seul.
Tout en admirant ses magnifiques tresses et les barrettes roses et bleues qui ornaient ses boucles, le propriétaire de la boutique lui offrit deux rouleaux de bonbons. Le premier qu’elle pourrait savourer ce jour-là et l’autre, dit-il, elle pourrait le garder pour le jour où elle aurait faim et qu’il n’y aurait plus rien à manger. La petite fille le regarda, surprise, mais trop contente de serrer deux rouleaux de bonbons dans ses petites mains.

Elle rentra bien vite chez elle en dansant de bonheur. Impatiente de montrer le cadeau du magasin de bonbons à son baba. Elle défit lentement l’emballage, savourant chaque bonbon rose vert et bleu, admirant leurs couleurs avant de les goûter. Cette nuit-là elle s’endormit en rêvant d’un magnifique ciel bleu et d’un arc-en-ciel aux couleurs pastel et rempli de papillons. Mais quand vint le matin elle fut réveillée par de lourds bruits de tonnerre qui remplissaient l’air. Elle courut vers son baba pour aller se réconforter dans ses bras. Son père la rassura et lui promit que tout allait bien se passer. 
Le bruit des sons lourds se prolongea pendant des jours et les couleurs vives du monde extérieur furent peu à peu remplacées par une palette de gris. Disparu le ciel bleu de Gaza, remplacé par une atmosphère morne et sombre. Les fenêtres de leur petite maison étaient brisées et elle ne pouvait plus voir les belles couleurs du monde extérieur.

Vendredi à nouveau ; elle pouvait entendre l’appel à la prière de midi. Elle courut vers son baba et le supplia de l’emmener à la mer encore une fois. Sa maman lui avait donné un peu de pain et deux olives mais elle avait encore faim. Son baba lui dit : “Tu te souviens de ton rouleau de bonbons ? Va le chercher. On pourrait peut-être aller à la mer cet après-midi si tous ces gros bruits veulent bien s’arrêter ?” Son baba savait bien que les bruits n’allaient pas s’arrêter. Il savait qu’il ne pourrait plus emmener sa petite fille à la mer de Gaza.
La petite fille revint en courant vers son père, le rouleau de bonbons encore intact dans sa main. Son baba la regarda : “Mange les bonbons maintenant, avant d’aller à la mer !” Mais la petite fille refusa. Elle voulait ouvrir l’emballage quand ils seraient arrivés à la mer de Gaza. Son père acquiesça et promit de l’emmener bientôt. Ainsi, elle serra bien fort le rouleau de bonbons et se blottit dans les bras de son père. Pendant un court instant, tout devint calme.

Elle finit par s’endormir, serrant toujours dans sa main le rouleau de bonbons et rêvant du jour où ils retourneraient à la mer.

Traduit de l’article
https://certioraris.com/2023/12/23/in-memory-of-the-girl-with-the-candy-roll-in-her-hand/

https://certioraris.com/

Le cours du missile

Communication du Center for Strategic and International Studies.
Une batterie de missiles Patriot Pac-2 coûte environ 1 milliard de dollars.
En outre, chaque missile Patriot coûte 3 à 4 millions.
Enfin, le lanceur de projectiles, estimé à 10 millions.

Compter, disons une centaine de missiles et quelques lanceurs, ça nous fait environ un milliard et demi de dollars pour le pack complet et prêt à l’emploi. Beaucoup d’argent pour une fusée à usage unique. Un seul coup et boum, plus rien, enfin presque plus rien. Une collision de trajectoires. Une explosion. Des yatagans de métaux rares mélangés à des combustibles hautement inflammables qui retombent en chandelles du haut des strapontins du ciel. Notre Mère qui êtes aux cieux, sentez-vous de ces flammèches l’onde de chaleur lécher le bout de vos orteils ?
Il n’y a plus personne là-haut. Notre Mère s’est barrée, fatiguée, écœurée par des siècles et des siècles d’avidité, de veulerie, d’absolue connerie. De l’éternel concours de bites entre aspirants maîtres du monde qui transforment une terre fertile en un champ de ruines couvert de cimetières. Tous des mâles bien sûr, bien montés, bien assis sur des tombereaux de fric pour bien tout réduire en poussière.

Donc, 1 milliard et demi de dollars multiplié par combien de Patriot Pac-2 ? Mille ? Cent mille ? 1 million ?
Allez savoir, quand on aime on ne compte plus le nombre de zéros nécessaires à maintenir la guerre dans le monde.
Heureusement.
Sinon, qu’est-ce qu’on ferait de tous ces sous ?

Page Cinquante-Neuf (12)

Paul reposa le livre sur le ventre, appuya bien fort sur le dos pour qu’il ne fasse pas mine de se redresser. Le refermer ou pas ? Rien de vraiment exceptionnel jusque-là. Et ce dernier dialogue, vraiment… Certains écrivains devraient quand même prendre le temps d’aller vivre en réalité.
Une réception.
Deux hommes se rencontrent pour la première fois. Quelques secondes plus tard, le premier au prénom bizarre a deviné que le deuxième est un marathonien. Comment ? On ne sait pas. Un voyant, sans doute, extra-lucide au point d’indiquer avec précision le temps de passage de son vis-à-vis au kilomètre quarante-deux plus quelques décamètres. Ensuite, ces inconnus conviennent d’un rendez-vous fixé au lendemain pour évaluer leur capacité à courir vite et longtemps. Et après ? Ils se marient et ont beaucoup d’enfants ? Pas possible : on n’a jamais vu deux mâles, même très bien montés, mettre un bébé sur orbite. Pourtant, à la fin du chapitre suivant l’auteur révèlera la véritable identité de Daan qui, pour les intimes et l’état-civil, répond au très onctueux prénom de Daanette.
Paul hésite. Il ne sait pas. Lecteur intense et appliqué, il espère toujours que la suite sera à la hauteur, qu’il découvrira peu à peu la face cachée des personnages pendant que l’intrigue se complique, se ramifie, l’entraîne vers des endroits encore inconnus de lui. Voyager, surfer la surface des pages, glisser sans trop de hâte vers ce territoire blanc et suspendu, tout au fond, à droite. L’atteindre enfin pour se précipiter de l’autre côté, découvrir un nouveau versant de l’histoire. Vivre un million de vies, pleurer ou rire. Avoir peur. Avoir mal aussi.


Page Cinquante-Neuf (11)

Il ne me donna pas le temps d’une réponse.

_ Laissez-moi deviner. Coureur, n’est-ce pas. Longue distance. Marathonien peut-être ?

Je hochai vigoureusement la tête, plusieurs fois, de haut en bas. D’un seul coup, son visage s’illumina, le masque plastique fit place à de la peau, les yeux s’éclairèrent et le trait rectiligne qui séparait ses lèvres s’arrondit en un large sourire. J’eus un mouvement de recul. On n’a pas souvent l’occasion de voir une statue de cire se transformer en un être vivant. 

_ Donc marathonien. Je vous vois aux environs de quatre heures. Toujours juste au-dessus.
_ À Berlin, j’ai fait 4:08.
_ Berlin, je suis impressionné. Londres aussi ?
_ J’ai fait Londres et New-York, une fois.
_ Je peux vous faire franchir la barre des quatre heures. On dira demain soir, à l’horloge fleurie, disons 18 heures. 20 kilomètres pour voir votre foulée, votre appui, la poussée et la tenue du bassin. Ensuite on commence la préparation.
_ C’est que demain soir…
_ Oui, demain soir ?
_ Rien. Demain, 18 heures. Je peux avoir votre numéro de portable, au cas où.
_ Soyez à l’heure et soyez prêt. Il n’y aura pas d’échauffement.

Page Cinquante-Neuf (10)

Il y eut un éclat de rire général.
Au-dessus de nos têtes, tendues sur un fil précaire, des ampoules multicolores se balançaient doucement et creusaient des ombres mouvantes sur le visage effilé de Daan qui se tut, satisfait de son effet. Une fois de plus, j’eus le plus grand mal à plaquer l’image de cette silhouette gracile sur un profil d’aventurier. Et ses mains, si fines, si blanches, si soignées, comment les imaginer serrées sur la crosse d’un pistolet de métal lourd, dur et froid. À cinquante-quatre ans, il semblait à peine sorti de l’adolescence, flottant dans ses habits, t-shirts trop larges et jeans trop longs, recouvrant une paire de baskets toujours en fin de vie. Le clochard céleste de Kerouac mais aussi le chat du Cheshire, une fausse trace de sourire plaquée sur son visage, insondable et toujours flottant. 
On ne remarquait jamais vraiment Daan Huysmans.
Taille et corpulence moyennes, yeux moyens, cheveux foncés mais sans excès. Encore jeune, peut-être, mais sûrement pas très vieux, il avait fait de la banalité son arme, sa couverture de survie, son ultime issue de secours au cas où les choses devaient mal tourner. On ne remarquait jamais Daan, sauf au moment de vouloir trop s’approcher de lui, comme ça, sans raison, juste pour faire connaissance, lui dire bonjour, échanger des prénoms. C’était si prévisible et si drôle à voir. Entre nous, c’était devenu un jeu et il n’ignorait pas que nous l’observions. J’en avais fait personnellement l’expérience, un soir de cocktails, de petits fours et de rosettes pourpres bien propres sur elles. Au fond de la salle, je vis un groupe d’amis. Je leur fis signe et m’approchai en remarquant à peine un homme que je ne connaissais pas l’extrémité du cercle. Je saluai chacun et tendis ensuite la main vers l’inconnu. Mon geste se figea à mi-chemin, empêché par le contact de ses yeux soudain vissés au fond des miens. Difficile d’expliquer ce qui se produisit alors. La meilleure analogie que je puisse trouver est celle du portique qu’on franchit dans les aéroports et qui détecte la présence d’objets métalliques. J’eus la même sensation, ma main immobilisée entre son ventre et le mien, en attente des résultats de mon analyse, à savoir si cette main ne présentait aucun danger pour sa main. Je me souviens très bien de ce moment, de l’attente, de ses yeux qui se figent, me radiographient froidement. Quelques secondes à peine. Ensuite sa voix, atone.

_ Enchanté, je suis Daan Huysmans, chargé de mission à l’ambassade de Hollande et vous ?

Moi j’avais pratiquement fait dans mon froc.

Page Cinquante-Neuf (9)

Côté droit. Côté gauche, Le coude replié sous le ventre. La main sous le traversin. La nuque droite ou de travers. Trop chaud. Trop froid. Dormir. 04:37. Paul but la dernière gorgée de thé vaguement tiède. Ouvrit la fenêtre. Personne dans la rue. Une faible rumeur automobile. Le halo brouillé des lampadaires dupliqué sur les pavés du sol mouillé. Foutu pour foutu, à quoi bon d’aller se recoucher ? Voyons plutôt ce que racontait le Très-Haut Abbé.

_ Très Saint Père, je n’ai jamais rencontré Dieu.
_ Moi non plus, mon fils.
_ Donc, savoir s’il préfère le twist au cha-cha-cha, vous savez…
_ Pardonnez-moi, je me suis égaré.
_ Alors voilà. Si vous pouviez m’expliquer en deux mots la raison de ma présence ici, je crois que ça pourrait m’aider.
_ J’allais y venir. La danse n’est qu’une des nombreuses raisons qui nous amènent à penser qu’Hildegard s’est peu à peu émancipée de la règle de Saint Benoit pour s’aventurer dans la voie du schisme, en créant un ordre basé sur des pratiques new-age que nous ne pouvons que réprouver. 
_ Excellence, permettez que je vous interrompe.
_ Mais certainement. Sachez que nous conversons.
_ Vous avez parlé d’un monastère fondé en…
_ 1147.
_ C’est ça. Et cette sœur…
_ Hildegard de Bingen,
_ Vous parlez d’elle au présent. 
_ Effectivement.  Et nous voudrions vous engager pour savoir si Hildegard, née en 1098, fêtera cette année son neuf-cent-vingt-septième anniversaire.
_ Ça va faire beaucoup de bougies sur le gâteau.

Page Cinquante-Neuf (8)

À-demi conscient, Paul passa une main précautionneuse sur son front dégarni. Une bosse conséquente était en cours de formation, côté gauche, à l’endroit où sa tête avait heurté le sol. On aurait pu penser que l’épaisseur de tapis tendu sur le plancher aurait absorbé le choc, mais il était simplement tombé de son lit de tout son long, d’un seul bloc, inerte et mou, la tête la première et tout le reste derrière. Maudit bouquin et maudite Hildegard. Manquait plus qu’une bonne sœur pour venir hanter ses rares heures de sommeil. 
Trois heures et des poussières du matin. 03:12, chiffres rouges écrits en caractère digitaux, ondulants, flous. Flottant, le lit, et feutrée, la batte de la grosse caisse, son choc régulier contre la face nord de son crâne. Se recoucher, dormir, il ne fallait plus y penser. Paul se releva avec difficulté. Fit de la lumière. Se dirigea vers la cuisine. Mit de l’eau à chauffer. Y plongea un sachet de thé. Laissa infuser. Attendit un peu. Approcha prudemment sa bouche vers le bord de la tasse. Se brûla les lèvres. Jura. Merde. Fait chier. De retour dans sa chambre, se pencha sur le livre échoué sur le sol, le reposa sur sa table de chevet, ouvert, à plat ventre, à la page où son Éminence questionnait l’amour de Dieu pour la danse.


Catarina et la beauté de tuer des fascistes

En souvenir du féminicide de Catarina Eufemia, tous les membres d’une même famille kidnappent et exécutent chaque année un fasciste. Une tradition, l’héritage laissé 74 ans plutôt par la grand-mère qui, en retour, tua son mari, un militaire qui n’avait rien fait pour secourir Catarina alors qu’elle demandait simplement un salaire décent pour nourrir ses enfants.
Le titre est accrocheur, c’est sûr. Aucune beauté dans le meurtre, tout le monde est d’accord. Tout le monde ? Vraiment ?
J’ai déjà parlé du théâtre de Tiago Rodrigues, de sa manière unique de projeter ses personnages hors de l’espace clos du plateau et de les planter en face de nous. Nous, nos certitudes et nos culs bien calés dans des strapontins trop durs pour leur chairs trop tendres. Au-delà de la provocation, la pièce nous parle de vengeance, de doutes et aussi, un peu, de pardon. Dans la maison de campagne où la famille se retrouve, tout est prêt : le vin, le repas, le pistolet et le fasciste. Catarina hésite, c’est sa première fois. Tout le temps de la représentation, elle hésitera. Et puis non, à quoi bon, à la fin, elle ne tirera pas.
Mais la fin n’est pas celle que l’on croit. Pas de leçon de morale, pas de rédemption, de réconciliation, de mauvaise bouillie de bons sentiments. Bien mieux que ça, l’annonce de ce qui nous attend si nous restons là, assis, à affuter nos phrases, alors qu’une seule balle suffit pour mettre fin à toute discussion.

Ce lien vers le site de l’auteur. La pièce tourne un peu partout, alors, si jamais on la joue près de chez vous…