Viande froide

Assise
Sur un nuage de poussière blanche
Je tombe.
La chute longue
Et dure un siècle d’étoiles coupantes.
Je tombe,
À la vitesse de la lumière rouge,
Dans un repli de poussière noire.

Cold turkey.
Je me retiens
À tous les clous du désespoir.
Rouge,
Le sang de mes mains déchirées,
Sur mes ongles bleus,
Mes ongles pour t’arracher les yeux.

Debout
Sur un tapis de cendres rouges
Je marche.
Le pas lourd
Et dure un siècle de lumière rouge.
Je marche,
A la vitesse d’une femme au pas,
Dans l’air brûlé au fer rouge.

Dans l’air brûlé je meurs de froid.

Cold Turkey.
Je me retiens
Aux épines qui coupent dans le noir.
Rouge,
J’essuie le sang de mon crâne rasé
Sur mes yeux bleus,
Mes yeux pour t’arracher les yeux.

Ma peau à vif,
Ma peau à nu contre le mur,
Trace un dessin à l’encre rouge.
Je te dessine avec mon dos,
Avec mes hanches qui bougent.
Je déchire mon ventre dur,
Ma peau à nu contre le mur,
Écrit ton nom à l’encre rouge.

Harvest Moon

Come a little bit closer
Hear what I have to say
Just like children sleepin’
We could dream this night away.

But there’s a full moon risin’
Let’s go dancin’ in the light
We know where the music’s playin’
Let’s go out and feel the night.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

When we were strangers
I watched you from afar
When we were lovers
I loved you with all my heart.

But now it’s gettin’ late
And the moon is climbin’ high
I want to celebrate
See it shinin’ in your eye.

Because I’m still in love with you
I want to see you dance again
Because I’m still in love with you
On this harvest moon.

Neil Young, Harvest Moon, Unplugged, 1993.

Forever Young

May God bless and keep you always 
May your wishes all come true
May you always do for others 
And let others do for you
May you build a ladder to the stars 
And climb on every rung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May you grow up to be righteous 
May you grow up to be true
May you always know the truth 
And see the lights surrounding you
May you always be courageous 
Stand upright and be strong
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

May your hands always be busy 
May your feet always be swift
May you have a strong foundation 
When the winds of changes shift
May your heart always be joyful 
And may your song always be sung
May you stay forever young
Forever young, forever young 
May you stay forever young.

Forever Young, Bob Dylan & The Band, The Last Waltz, 1978.

Les moule-bites (VI)

Alors, j’ai skié la nuit.

Mais bientôt les lampes frontales ont éteint la lumière des étoiles et j’ai dû abandonner
ce rêve modeste et fou,
qu’il aurait mieux valu taire,
suivant les bons conseils d’Aragon qui avait bien compris que toutes les étoiles finissent au fond d’un trou.

On n’est jamais seul sur le flanc des montagnes ou au milieu des déserts et il se trouvera toujours un plongeur au fin fond des océans pour venir vous parler de la pluie et du beau temps. On n’est à l’abri de personne au milieu de la neige alors qu’on voudrait écouter le bruit que fait le ciel quand il frotte les ailes des grands oiseaux noirs. S’asseoir sur ce caillou nu et désolé au milieu de cette mer immense, au-dessus du monde qui reverdit en vain, beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, dans un monde lointain.

Je me suis assis sur ce caillou, un tout petit point noir, une toute petite tache sombre sur un fond blanc. J’ai posé ma veste. Comme il faisait chaud, j’ai retiré mon bonnet et mes gants. Il me restait de l’eau et une pomme, j’ai croqué dedans. J’ai bu. C’est à ce moment-là que j’ai entendu un bruit de voix. Des pas qui s’avançaient vers moi. Je me suis retourné et elles sont arrivées, deux silhouettes flottant sur deux paires de jambes allumettes, skieurs de fond frêles et imberbes, marathoniens de la verticale dans leur combinaison moulée sur des attributs atrophiés par l’abus de barres énergétiques arôme banane.

Moi j’étais seul, vous comprenez, seul sur ce vaste plateau neigeux. Pour vous donner une idée, je pense qu’une dizaine de terrains de football auraient pu y tenir à l’aise et pour les non-footballeurs, disons qu’il y avait là de quoi implanter un quartier entier de villas avec garage, barbecue et pelouse en plastique.

Sur ma plaque d’ardoise, une tête d’épingle sur ce haut-plateau, j’étais tout petit, certes, mais quand même pas invisible, quand même pas transparent, non ? Je n’étais pas couleur neige, caillou ou camouflage. Alors pourquoi ? Pourquoi ces deux farfadets anorexiques sont venus s’assoir dans mon sac à dos ? Leurs genoux contre mes lombaires et leur haleine dans mon cou. Pourquoi ? Pourquoi, hein, alors qu’il y avait suffisamment d’espace sur ce replat pelé pour qu’ils puissent poser leurs fesses malingres n’importe où mais pas là, sur ce caillou où je voulais juste regarder, respirer, sentir l’odeur tendre de la neige qui fond.

Je n’ai pas dit bonjour. Eux non plus, d’ailleurs. Ils se sont assis juste derrière moi. Bruits de sacs et de sangles. L’air se remplit de l’odeur de mauvais salami. Au moins dix terrains de football… Je n’y crois pas, j’hallucine. Si cela ne s’était pas déjà produit plusieurs fois, je chercherais bien des yeux une hypothétique caméra. Mais non, je ne suis pas filmé à mon insu. Et eux, ils attaquent le plat de résistance, j’entends le craquement de leurs dents qui broient les graines de leur barre énergétique.

– Crunch, cronk, cronk.
– Crunch, au fait, Crunch, reuh, au fait…. Glou, glou. Ââââââh…. Burp…. Au fait, tu savais que Valérie sort officiellement avec Olivier ?
– Crunch, cronch, cronch, crunch. Ah ouais ?
– Crunch, Ouais. C’est Gérard qui m’a dit.
– Burp. Alors, si c’est Gérard, cronch, crunch, ça doit être vrai.
– Crunch, cronch, CRONK.
– On est bien montés.
– Ah, ça, on est bien montés. Même pas deux heures.
– Ouais, pas mal. Aussi, j’ai repris l’entraînement. En vélo.
– Le vélo, c’est bien le vélo. T’as déjà fait combien ?
– 1500 kilomètres.
– Burp. Brô. Ah oui putain, c’est pas mal.
– Avec la course et le ski de fond, je suis en train de me faire une caisse terrible. Sûr, je vais faire péter mon temps à la Patrouille.
– Tu cours avec qui cette année ?
– Ben, y aura Gérard et Olivier
– Ah ouais. Avec eux, c’est sûr, ça va pas rigoler.
– C’est quand même dingue, Valérie avec Olivier.
– Ouais. C’est dingue.

J’ai mis ma gourde dans mon sac, ma veste sur mes épaules. Je me suis levé, j’ai rechaussé mes skis et je suis parti. Sans dire au revoir. Sans sortir mon six coups.
Un peu plus bas, il y avait dans un couloir une longue bande de neige qu’une force supérieure avait gardée au frais. Immaculée. Rien que pour moi. Je me suis coulé sans bruit dans cet espace étroit. En un instant tout s’est effacé : les effluves de mauvais salami, Valérie, les rôts et les bruits de mâchoires. Skier, la mer et l’écume calme des vagues verticales.
Systole.
Diastole.
Je vole.

Je suis seul.
Enfin.

Que le travail est un trésor

La cuisine ou la salle de bains. Ça dépend de l’envie, la plupart du temps, de l’absence d’envie. Cuisine ou salle de bains ? Il fait si beau dehors et même s’il tombait des hallebardes, il ferait toujours trop beau pour nettoyer la cuisine. Ou la salle de bains. Je suis assis et j’invente la salle de bains réversible, la cuisine pyrolytique, le Kärcher d’intérieur et le tunnel de lavage à sustentation magnétique. Devant moi, la baignoire attend. Ou l’évier, inquiet de ne plus voir briller ses chromes. Il faudrait aussi passer un coup d’aspirateur. Je rêve d’un aspirateur magnétique, autopropulsé, qui grimperait les murs pour avaler les toiles d’araignées. Qui ferait la poussière et les lits. La cuisine aussi.

La cuisinière ou le lavabo ?

Penser qu’à l’aube du XXIème siècle je m’attaque à mains nues aux profondeurs du bidet, seulement armé d’une brosse et d’un Canard WC me plonge dans des abîmes de perplexité, d’où je ressors contrarié et sans autre solution que celle qui consiste à frotter. Alors, je frotte, je fais mousser, je frotte encore, je brique, je rince, j’essuie, partout, je ne laisse nulle place

Où la main ne passe et ne repasse

Chaque fois, c’est pareil, en refaisant ces gestes, ma main qui voyage sur la surface striée du carrelage fait remonter à la surface cette fable idiote que je n’aurais jamais dû entendre enfant, ce laboureur agonisant qui fait croire à ses enfants qu’un trésor est caché dans son champ. Le problème c’est que le vieux sénile ne se rappelle plus où. À la mort du père, les fils se ruent sur le pauvre champ qu’ils retournent jusqu’au dernier caillou. Tous les fils, sauf moi qui suis préposé au nettoyage de la cuisine et de la salle de bains. Ils creusent, ils fouillent ils ne laissent nulle place

Où la main ne passe et ne repasse.

Ils labourent, ils ratissent, ils tamisent. Ils passent toute la terre au compteur Geiger. Résultat : zéro, niente, rien, nada. Rien que de la bonne terre remplie de vers et de cailloux que tous ces soins exaltent et qui finit par produire un tombereau de grain au mètre carré. Les fils s’en vont au marché et reviennent les poches pleines de Louis d’or qu’ils s’empressent, moins cons que leur père, d’enfouir sous le grand arbre au pied du champ. Au retour, ils comptent leur fortune, planifient une mécanisation du domaine qu’ils mettent en œuvre dès l’année suivante. Le champ produit trois tombereaux de grain au mètre carré. Alors, ils achètent le champ d’à côté et tous les champs alentour. Un tracteur. Une moissonneuse-batteuse. Une Porsche Cayenne pour promener les bébés. Un soir que les foins sont rentrés, les frères réunis autour d’une petite coupe dans leur jacuzzi évoquent la mémoire de leur père et ce trésor qu’ils n’ont jamais trouvé. Et c’est là qu’ils comprennent, le trésor, c’était pour de rire, le trésor, c’était ce champ de blé.

D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Chaque fois. Chaque fois que je brique, que je nettoie, que je rince, je pense à ce laboureur idiot, à cette grosse daube : creusez, fouillez, bêchez, ce texte devrait être interdit aux moins de 18 ans. Chaque fois que je refais ces gestes. Le travail, un trésor?
Tu parles Jeannot Lapin! Avec ta tronche de cake et tes bouclettes, on voit bien que tu les as jamais faites, les toilettes. Et tes fables, Jean de La ? Toutes tes fables, toi l’apôtre de la sueur, tu les as recopiées à la fraîche par-dessus l’épaule d’Ésope, une main sur le dictionnaire et l’autre sur le pastis. Et après, ça vient nous faire l’éloge du petit travailleur, toi, le fabuliste décalqué, le super utilisateur du copier-coller! Tu devrais avoir honte avec ton nom à l’eau claire. On devrait te bannir, t’expurger de tous les manuels scolaires. Que nos enfants pensent à autre chose qu’à un champ qu’on retourne en tous sens, lorsqu’ils nettoieront leurs carreaux, plus tard, quand ils seront grands.

Les moule-bites (V)

Je voulais juste être seul.
Mes deux pieds dans la neige légère de novembre ou la soupe au gros sel du printemps. Peu importe le temps ou la saison : il y a ce moment où la pente s’élève et tout se tait. On fait son chemin sur le dos des montagnes. On est tour à tour écureuil, marmotte ou mulet. Et c’est quand on pense toucher du doigt la grâce de la gazelle que s’interrompt le tracé de nos courbes aériennes, dans un grand point d’interrogation.
Quelques tonneaux plus bas, je suis couché dans un grand trou. Les quatre fers en l’air et cul par-dessus tête. J’ai de la neige jusqu’au cou. J’ai perdu un ski, je ne sais pas où. Plus haut peut-être, juste avant ce choc et mon envol gracieux, Alors, je rampe, je crawle à quatre pattes dans ce marécage blanc. Je bouffe de la neige à pleines dents. Je brasse de l’air et du vent. J’arrive enfin sur les lieux de mon décollage. Juste à côté, je sens un contact dur sous ma chaussure gauche : mon ski, MON SKI, dont j’aperçois la pointe, que j’attrape à pleine mains, qui finit par me rejoindre à l’air libre et laisse un trou où je découvre la tête d’un poteau de clôture en véritable bois de mélèze. Il me semblait bien avoir perçu un choc contre ma chaussure, c’était cet échalas fourbe, tapi sous un centimètre de neige, immobile, l’œil mi-clos surveillant la pente d’où pourrait survenir un skieur inespéré en ces lieux que la foule ignore.

La peste soit du bétail, des vaches, des moutons et des chèvres, de la volaille à quatre pattes. De tout le peuple grégaire qui, pour vivre à l’aise, a besoin d’un enclos. Des bêtes à cornes et à sabots. Transformons-les de suite en pâtée, en steak, en hachis parmentier. Achetons des loups pour aider les bergers. Mangeons du tofu. Nous libérerons ainsi la terre de sa gangue de méthane, le froid installera à demeure un épais manteau neigeux sur ces pentes à jamais lisses et libérées du joug de l’enclos.

Après dix minutes d’un épuisant crapahutage, je suis à nouveau debout sur mes deux skis. Je me secoue, je m’ébroue, j’ai de la neige partout : dans mes gants, sous ma veste et jusqu’au fond de mon pantalon. C’est à ce moment-là que je le découvre, le moule-bite, qui surgit de la combe en contrebas et s’approche de moi à la vitesse d’un cheval au trot. Arrivé à ma hauteur, il prend à peine le temps de relever la tête et me lance :

« Et alors, elle est fraîche aujourd’hui ? »

Je n’ai pas le temps de lui répondre que déjà, il s’engage, léger, tout droit dans la montée, à la vitesse d’un poney au galop.

Je voulais juste être seul, vous comprenez ?

L’heure de l’apéro

Les empreintes humides sur le sable indiquent que le niveau de l’eau est monté. Avant, nos semelles ne soulevaient que des grains de poussière, maintenant nos pieds s’enfoncent dans une terre éponge qui alourdit le pas et raccourcit la foulée. Pas de quoi fouetter un chat, il existe dans le commerce des sandales en mousse haute densité, munies de semelles ultra-larges qui permettent de surfer sur la surface des marécages.

Alors, nous achetons des semelles ultra-larges en mousse haute densité.

Mais voilà qu’une flaque se met à remplir chaque empreinte laissée par nos sandales. Sous le profil plat, l’eau se fait mille-pattes, ventouse et tentacule. Il faut à chaque pas jouer du mollet pour arracher la semelle à l’étreinte de la terre humide qui s’enfonce dans le noir.

Alors, nous achetons des bottes en caoutchouc à semelle profilée.

Mais la terre gorgée d’eau se dérobe, se dissout, se disloque et nous avons bientôt de l’eau jusqu’aux genoux. Alors, pas de problème, nous commandons des cuissardes, des cuissardes de pêche étanches  en livrée camouflage pour patauger stylé.

Un jour, la terre cède et il ne reste que de l’eau. Alors nous achetons une combinaison de plongée, des bouteilles à oxygène et un masque gris métallisé. L’eau monte pendant que nous faisons la planche entre deux parties de pêche sous-marine, Dieu que c’est amusant.

L’eau monte encore et indéfiniment. L’eau vient toucher le rebord des nuages. L’eau saute la rambarde des derniers balcons du ciel, mouche une à une toutes les bougies des étoiles, fait couler le jour tout au fond de la nuit.
OK, pas de problème, nous avons en magasin un casque éclairé assorti à un élégant pardessus pressurisé qui permet de nager à son aise dans le ciel noyé. Ensuite l’eau recouvre notre galaxie et tout l’univers. En prévision de ce naufrage programmé nous avons planifié la fabrication d’une combinaison interstellaire munie d’un lavabo, d’un lave-vaisselle et d’un compartiment réfrigéré. Téléviseur HD à écran rétroéclairé. Bar et lit rétractable. Pizza et bière à volonté. Et là, lorsque nous flotterons au milieu de l’eau de l’univers, l’estomac tiède et le cerveau en apnée, notre casque rempli des effluves délicates d’un rot velouté, nous pourrons une fois de plus constater que, malgré l’absence de tout crépuscule, l’heure est enfin venue de prendre l’apéro.

Les moule-bites (IV)

Le jour où les cons traverseront les montagnes sur un tapis volant, je serai le premier à acheter un tapis persan.

La première fois, je me souviens, j’étais à mi-pente, à mi-gaz, le jarret en feu et le souffle court. Je voyais devant moi deux traces rectilignes se noyer dans le gris des nuages. Il faisait gris. Il faisait froid. Je pensais à Guillaumet dans les Andes. À une tasse de chocolat chaud. À redescendre. Il était bien clair que la personne qui avait tracé ce chemin rectiligne, plein ciel dans la pente poudreuse, avait été reliée par un câble à un hélicoptère, ce qui expliquait l’absence de traces de motoneige ou de dameuse. Facile! Moi aussi, tu m’attaches, l’hélico me tracte et j’avance sans mollir, droit devant moi, jusqu’au sommet de cette pente qui ne fait qu’à s’éloigner. Non, il ne s’éloigne pas, il monte. C’est ça, il monte, en verticale et la pente, forcément, se raidit, c’est mathématique. On observe exactement le même phénomène à vélo : je pars du point A que je situe pour simplifier à 500 mètres d’altitude pour arriver au point B, mille mètres plus haut, je sais, c’est impossible, c’est juste que je suis une brêle en soustraction. Donc, une fois arrivé en haut, après m’être assis tranquillement, à la fraîche et peut-être même avoir fait une petite sieste à l’ombre parfumée d’un mélèze et bu un peu d’eau pour me remettre les yeux en face des trous et ne pas prendre les épingles à cheveux pour des épingles à nourrice, je me remets en selle et je descends. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, force est de constater que le profil du parcours a été modifié. On a enlevé des mètres au dénivelé. Des décamètres, et ce n’est pas  une question de vitesse, faut quand même pas pousser. À l’école, on m’a bien expliqué qu’un train qui descend finira toujours par rattraper un train qui monte ou une baignoire qui se vide et que la vitesse est égale à la distance divisée par le temps, mais la distance, justement, est-ce qu’on sait si elle monte ou si elle descend ?

J’en étais là de mes réflexions, perdu au milieu du manteau neigeux qui s’accrochait avec difficulté à une pente nettement au-dessus de mes moyens. À 2,5 kilomètres à l’heure, le temps multipliait la distance et le mollet mollissait. C’est à ce moment précis que j’ai vu du coin de l’œil une spatule pointer à la hauteur de ma chaussure gauche. J’ai fait un bond de carpe, un bond de côté qui m’a presque fait tomber. La spatule s’est transformée en chaussures de ski remplies de jambes si fines qu’on aurait dit deux fuseaux. Il ou elle allait si vite que je n’ai vu que son dos. Sa silhouette moulée dans une combinaison translucide qui dansait à côté de la trace, de la neige jusqu’aux genoux, délivrée du poids de la pente et de l’apesanteur. J’avais dû priver trop longtemps mon cerveau d’oxygène, qu’on m’apporte les sels! Que je revienne à moi et que s’efface du paysage l’image phosphorescente de ce lutin évanescent.

Je me suis arrêté. J’ai levé les yeux. Il disparaissait déjà dans le blanc. Un peu plus tard, j’ai entendu un crissement dans la neige. Il redescendait, en traversée, les jambes et les bras écartés. Le derrière en arrière et les membres bloqués. Tout son corps tendu, aspiré vers le bas, vers le fond, là où il pourrait enfin détendre ses muscles tétanisés, se redresser, déchausser au plus vite et fixer à nouveau les peaux sous ses semelles ailées. Pour remonter. Enfin. Encore.

Il fallait bien qu’on se croise à mi-pente, moi qui ne voulait que descendre et lui, mon premier moule-bite tendu vers le haut, le premier d’une longue cohorte de marathoniens diaphanes chaussés de skis aussi légers que ces fantômes qui traversent l’hiver en survolant les montagnes dans l’espoir de trouver l’entrée du chemin escarpé qui mène au sommet des étoiles.

Les moule-bites (III)

Je vois le Mont Blanc partout.
Peu importe le nom des montagnes, leur altitude et leur déclivité, pourvu que les ruisseaux du ciel continuent à se jeter en cascade dans le fond des vallées pour éclabousser la neige de grandes taches bleues. Peu importe la position des montagnes sur une carte topographique qui change d’échelle d’un pincement de doigts. Peu importe le prix du plat du jour et s’il fera beau demain. Il suffira de commencer à marcher là où finissent le tire-fesses et le télésiège débrayable pour effacer le bruit du monde et retrouver le sifflement énervé du vent pris dans la résille des sapins à aiguilles. S’éloigner du tracé usé des pistes damées. Aller un peu plus loin dans les vallées. C’est ce que je me suis dit, il y a quelques années.

Ah le con.

On n’a pas idée d’être aussi demeuré. Quelquefois je me prends par la main pour m’assoir sur un banc. De là, je m’ausculte, j’inspire, j’expire, je tire la langue, je fais quelques flexions. Je prends des notes. Je reste cinq secondes en équilibre sur un pied. J’écarte les bras. Je ressemble à un avion. Je reprends des notes. Dix minutes plus tard, je dresse la liste de tous les symptômes. J’ai encore vieilli. Mes os craquent. Mon dos coince. Mes genoux agonisent. L’épaule droite ne répond plus, l’hémisphère gauche non plus. J’oublie les dates et les noms. La table de multiplication. L’extraction de la racine carrée. Mes dents branlent au manche et j’ai comme une grosse boule au fond de l’estomac, une grosse boule qui grandit au fil des années parce que ton Père Noël c’était pour de rire et que les trains qui passent ne s’arrêtent jamais chez toi. Tu veux que je te dise, au concours de la plus belle Charolaise, tu auras la médaille d’or. Le pelage luisant et les sabots vernis. L’œil vide et le cerveau absent. Une vache qui rumine dans un pré, voilà ce que tu es. Un bœuf.

Un bovidé qui fait Meuh.

Les moule-bites (II)

Le Mont Blanc joue à cache-cache. Il est passé par ici, il repassera par là. Le Mont Blanc est un mirage, une illusion, un nuage qui danse au fond d’un paysage. Le Mont Blanc est bleu, oultremer, indigo, entarté de coulées de crème figée d’effroi et de soleil.

Une bouffée de chaleur remonte de la vallée, cogne avec vigueur aux parois de plexiglas de notre cabine à huit places. Huit places, huis clos, où est la mer et c’est par où le Mont Blanc ? Huit places à vingt mètres au-dessus du vide ou deux cent skieurs dans un goulet d’étranglement ? Trois mille personnes, chaque heure, soulèvent leurs fesses pour s’extraire des  sièges débrayables qui les déposent directement sur le plancher de la terrasse orientée plein sud, c’est pour le bronzage, pour parler de la pluie en face du soleil, pour parler de l’hiver en face du printemps, pour parler de la mer en face du Mont Blanc.

La planète se réchauffe, on mourra tous demain. Demain, il n’y aura plus de neige, c’est sûr. On sera bien embêtés. Alors, qu’est-ce qu’on fera demain ? Demain, on ira parler ailleurs. On transportera nos névroses sur nos plateaux-repas tout au fond de la jungle ou au milieu du désert, imperméables à la beauté du monde, nos corps bien à l’abri de notre bulle à huit places. Nous continuerons à parler de la pluie et du beau temps, impassibles au milieu des océans. À produire des sons pour remplir le silence et notre vide immense.
Parler comme si nos mots n’étaient pas comptés, comme si un jour pas si lointain, nos mots s’effaceront à force d’avoir été usés.

Tiens, regarde! Tu le vois, le Mont Blanc ?