Passer l’athlète à la machine

Je regardai l’autre soir quelques bribes olympiques sur mon écran plat.
Je vis entre autres des jeunes gens faméliques courir sans fin sur un ruban de plastique lilas strié de fines rayures blanches. Je notai également que la longueur des ongles de certaines femmes aurait plu à Dracula.

Il m’apparut également que l’objet de tous ces transports était l’obtention de médailles de métaux différents qu’un officiel cravaté accrochait au cou des plus valeureux coursiers. Profitant d’un temps mort, la réalisation nous arracha aux conditions du direct pour dresser un bilan imagé de la journée écoulée.

S’en suivit une farandole de cérémonies protocolaires, les athlètes, la main sur le cœur et le regard humide sur fond d’hymne national repris par le chœur des spectateurs. À la fin de cette courte séquence, un doute m’habita soudain. Mon téléviseur était bien doté de l’image couleur mais l’immense majorité des médaillés se fondait dans des tons cappuccino, voire expresso, bien loin des pâles nuances qui forment comme chacun sait la fine fleur de nos pays civilisés.

Les joutes terminées, j’éteignis le poste et me perdis en conjectures.

Comment se pouvait-il que l’étranger honni devienne tout à coup l’étranger béni ? Ces femmes, ces hommes dont la nuance de peau favorise le soupçon et souvent l’arrestation, cibles faciles des hordes de gens bien de chez nous, prêts à casser les gens pas de chez nous, bannière au vent et parpaings au poing.
Et pourtant, ils étaient là eux aussi, c’est sûr, les garants du droit du sol. Disséminés dans cette foule immense, reprenant à capella leurs hymnes nationaux, émus jusques au fond du cœur à la vue de ces corps à l’aspect étrange mais plus du tout étrangers, maintenant qu’ils avaient hissé le drapeau de leur mère patrie au plus haut de leur ciel étoilé.

On pourrait trouver dans ce retournement matière à réflexion sur la complexité de la nature humaine. Ou avancer qu’il suffit simplement de quelques grammes de métal suspendu à un ruban passé autour du cou pour que la lumière des projecteurs transforme toutes les couleurs du monde en autant de nuances de blanc.

La voix de Jean

Au sortir d’une nuit au sommeil élusif, je m’ébrouai sans grâce, la tête enfouie dans le coaltar. De la douche à l’habillage et du thé au volant, un rideau de brume s’obstinait à gâcher les courbes pures de ce beau matin d’été.

Pourtant, pas l’ombre d’un nuage, du bleu partout et infiniment.

Contact, moteur et en voiture.
Simone et même les essuie-glaces n’y pourront rien changer, ce sont mes deux hémisphères qu’il faudrait essuieglacer. Je me tasse un peu plus dans mon siège, écrasé par le poids des heures immenses qui me séparent de mon lit, mon île, ma terre promise et si éloignée. Devant moi et pour tout horizon, une journée à ranger dans le tiroir du temps perdu à attendre que le temps passe, alors qu’il y aurait tellement mieux à voir ou à faire.
La sieste par exemple.

Surgie des baffles et des ondes courtes, une voix sous-marine plaque sans prévenir un air de tango sur mon requiem fatigué. Cette voix aux voyelles gaillardes et consonnes roulantes, égrillarde, tamisée par les brins de moustache, qui hume les mots, en déguste le parfum rare et parfois désuet pour nous, pauvres en vocabulaire et dépourvus de cinémascope ou de subjonctif imparfait. Rien d’apprêté, rien d’empesé, le mot juste, rien de plus.

La voix de Jean Rochefort.

Irrésistible, intelligente, facétieuse et surtout, au milieu d’une phrase, après le silence qui ponctue un bon mot, cette exclamation amusée, ce H profond, extrait du fond d’une barrique où sommeille un vieil armagnac qu’on ne saurait réveiller autrement qu’à la lueur des bougies.

Lettre à ma robe de chambre

Un tissu aux reflets satinés. Vieux rouge, imprimé de motifs sombres. Une ceinture pour serrer les deux pans et au bord du col un liséré noir. Je dois t’avouer que je ne suis plus sûr pour l’imprimé. Mais les couleurs, le carmin aux reflets soyeux, je l’ai encore dans l’œil, je le reconnaitrais entre mille. Aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard, tu vois, je ne t’ai pas oubliée, ma robe de chambre de l’enfance.

Le chagrin, non plus, ne s’est pas effacé. Bien sûr, j’ai grandi et les larmes d’aujourd’hui coulent sur des plaies ouvertes ou des cercueils qu’on referme de peur que leur locataire ne puisse s’en échapper.
Mais quand même.
J’aimerais bien savoir pour quelle raison ta poche unique, qui tombait dans ma main droite, a subitement changé de côté.
Un soir, c’est ainsi que je t’ai retrouvée, changée, modifiée, défigurée pour tout dire. J’ai tout de suite pensé à ma maman, sa machine à coudre de marque Pfaff, pas un nom, une onomatopée vulgaire, un bruit de pneu crevé. Entre deux sanglots j’ai questionné ma mère pour connaitre la raison de cette modification dans ma tenue vestimentaire. Droite, gauche. Evidemment, elle a fait semblant de ne pas comprendre, elle avait même l’air très étonnée de savoir que la poche de ma robe de chambre avait déménagé. Je suis allé chercher l’objet du délit que j’ai ramené en courant. Elle l’a examiné attentivement.

– Regarde là, Nicolas. Tu vois. Si quelqu’un a décousu la poche, on devrait voir les petits trous laissés par l’aiguille. Tu vois quelque chose ?
– Non, je vois rien, mais ça veut rien dire, peut-être que c’était une toute toute petite aiguille
– Peut-être, mais on devrait voir la trace de la couture avec la forme de la poche.
– Alors c’est une autre robe de chambre.
– Comment ça, une autre robe de chambre ?
– Oui, vous êtes allés au magasin et vous en avez acheté une autre, pareille, sauf la poche.
– Mais pourquoi on aurait fait ça ?
– J’en sais rien. Pour que j’aie du chagrin.
– Tu crois vraiment que je veux te faire du chagrin ?
– Je veux juste qu’on me rende ma vraie robe de chambre, celle avec la poche du bon côté.

J’ai bien essayé d’argumenter, mais ma mère ne voulut rien entendre, si ce n’est que rien n’avait changé, sauf moi qui m’étais mis en tête quelque chose qui n’était jamais arrivé. Je répondis que je n’étais pas dupe. Cet ersatz ne remplacerait jamais l’original et vivrait désormais séparé de moi.

Il y eut des torrents de larmes. Je défendis ma cause devant la famille réunie et ne rencontrai que stupeur et incompréhension. Bien sûr, ils faisaient tous partie du complot, ils riaient même, ravis de la blague et du vilain tour qu’ils m’avaient joué.
Je finis par sécher mes larmes et allai me coucher.
Alors, tu vois, chère robe de chambre, après toute ces années, je voulais te dire qu’il m’arrive très souvent de repenser à toi, ma main droite orpheline, suspendue dans le vide. Bien sûr, personne ne me croit et toi aussi, lectrice, lecteur, tu penses que j’ai été bercé trop près du mur.

Un complot mondial. Je sais. Je ne vous en veux pas. J’ai ma conscience pour moi.


Un autre ciel

Est-ce qu’elle se rend compte ?
Est-ce qu’elle se représente ainsi dans l’espace ?

Pas un corps, pas un visage, pas une paire de jambes et de bras.
Une impression.
Un élan.
Un moment.
Savent-elles vraiment, toutes ces femmes, que dans le vent de l’été les pans de leurs robes qui décollent, leurs cheveux qui s’envolent et et le sillon gracieux que trace leur démarche légère nous laissent entrevoir l’existence d’un ciel différent ?

Dans cette fraction de seconde où elle s’inscrit dans mon regard, je vois l’essence même du mouvement, ses lignes claires, son tracé fluide et transparent, une esquisse vivante que seule une main venue d’un autre monde pourra jamais dessiner.

Moïse à vélo

Le jour hésite et moi aussi, au départ de cet été coincé dans ses cale-pieds. Du noir profond au gris glacé, les nuages s’entassent aux quatre points cardinaux.

Pour l’instant, il ne pleut pas.
Pour l’instant.

Ensuite, c’est à toi de voir. Dehors, le vent mutin te siffle qu’il t’attend et que rien de fâcheux ne pourra t’arriver. Toi, tu sais bien qu’il ment. Tu auras à peine mis ton derrière sur ta selle qu’il mettra en perce les barriques du ciel. Pourtant cette lueur à la lisière des montagnes te décide à enfourcher Rossinante, avec quand même une veste imperméable dans la poche arrière gauche, faudrait pas prendre les cyclistes du bon Dieu pour des grenouilles météo.

Donc, nous voilà partis, mon vélo et moi, petite montée, gravier, descente rafraîchissante avant le raidillon à quinze degrés qu’à ma grande surprise je franchis sans mettre pied à terre. Et pas une seule goutte. Se pourrait-il qu’une force venue du ciel retienne ses torrents et infuse un sang neuf à mes jarrets usés ?

Il se pourrait.

J’avance, vent de face et ma proue fend la coulée de nuages.
Moïse peut aller se rhabiller. En plus, son canal de Suez c’était même pas la mer Rouge mais un vague delta du Nil plein de roseaux que le vent avait découverts jusqu’à la plante des pieds.
Donc, à ma droite un rideau de pluie. Même topo à ma gauche et moi bien au sec au milieu. Il y a des jours où on se prend à rêver d’un monde où les orages épargneraient les cyclistes et réserveraient leur courroux à l’usage exclusif des conducteurs de gros 4X4 ou de motards à explosion. Presque deux heures que je roule et je ne suis à peine brumisé. Soigneusement pliée dans la poche gauche, ma veste imperméable s’étonne d’être encore là. Le vent est presque tombé. Quelque chose a dû se passer, une météorite à explosé le carburateur de la mécanique céleste et le culbuteur a culbuté.
Je ne peux pas ne pas finir inondé de la tête aux pieds.
C’est mathématique.
Statistique.

Et pourtant, je roule tranquille aux franges d’un orage immobile, lové dans cette poche de bonheur étale, étanche, insensible à la lueur des éclairs, hors de portée de la horde, du tonnerre qui gronde et du fracas du monde.

Juin vent d’hiver

C’est un espace-travail rempli d’écrans. Clic font les souris. Clac font les claviers. Un mardi matin professionnel. Dehors, un début d’été délaissé.

Vive le vent
Trois notes sifflées se glissent par la fenêtre.
Vive le vent
Le siffleur est en bas peut-être.
Vive le vent d’hiver
Les têtes se relèvent.
Qui s’en va sifflant, soufflant
Les notes justes et le souffle mutin.
Dans les grands sapins verts

À cloche-pied sur une marelle qui monte au ciel, la gaité a passé la tête par l’entrebâillement de la fenêtre. Ce n’était ni l’instant ni le lieu. Ici, on travaille, madame, monsieur. On n’est pas la pour s’amuser, encore moins pour jouer. Le siffleur a continué. Interloqués, nous nous sommes regardés. De cette collision de mondes se produisait un glissement,
vive le vent,
un déplacement, un transport vers un ailleurs, une cour d’immeuble, des enfants peut-être, des balcons surannés, de la poussière blanche et la lumière du sud.
Tirant nonchalamment sur sa mélodie de Noël, le siffleur nous rappelait l’été, les vacances, les nuits où, allongés dans les hautes herbes nous regardions le ciel, sans claviers, sans souris, sans hiers ni lendemains, juste là, rien de plus, rien de moins, juste là, enfouis au plus profond des derniers replis de l’enfance.

On a jamais vu le ciel tomber

Ils arrivent. Leurs bannières. Leurs idées en bandoulière.
Le ressac de la mer. Une vague régulière qu’un rocher repousse et qui revient avec l’obstination des saisons. 

Ils arrivent, accrochés à leur nation, leur religion, la couleur de leur peau. Par milliers, par millions, en rangs, au pas, hypnotisés par le bruit de leur bottes sur le pavé. Sabres au clair  et prêts à en découdre avec l’hérétique, le non-croyant, le pas bien-pensant.
L’étranger. 

Ils arrivent, indifférents à la douleur et au sang. Indifférents à la fragilité de ce monde qui s’écroule sous leurs pieds. Indifférents à tout sauf à l’épaisseur de leur ventre et de leur porte-monnaie. Se gaver. Se gaver une dernière fois, prendre tout ce qui reste, piller, voler, violer. Ensuite le monde peut bien s’écrouler. D’ailleurs, ils n’y croient pas, à cette fin. Ils croient aux miracles, à leur supériorité, à la loi du libre marché. 

Dieu ou l’histoire sont toujours de leur côté.
Et avec eux, l’envoyé.
Petit, malingre, ou alors très gros, il n’y a pas de portrait-robot. Un homme hurleur, capable de transformer la peur en haine et l’appât du gain en envie de tuer. Un homme menteur, prêt à n’importe quel arrangement avec la vérité. Un enjôleur aussi qui torture avec le sourire en embrassant la joue des petits enfants.

Ils arrivent, lui devant et eux derrière. Comme toujours, ils sont sûrs de l’emporter. Leur seule peur, la seule chose qui pourrait les arrêter serait que le ciel leur tombe sur la tête mais ils n’ont jamais vu le ciel tomber.

OMO dans la chaussette

La serviette immaculée est garnie d’une belle flaque de café noir. La ménagère la noue exactement à l’endroit de la tache avant de la glisser dans le tambour du lave-linge. Referme la porte. Glisse une pincée d’OMO dans le bac prévu à cet effet. Va cuisiner une tarte aux pommes. Revient avec son fils et son homme, qui dénoue la serviette en question. Et là, miracle, la tache a disparu.
Papa et fiston sont stupéfaits. Maman exulte. OMO la propreté jusqu’au cœur des fibres.

En contemplant ma paire de chaussettes fétiches, j’eus tout à coup la vision de ce nœud, de ces couches d’étoffes traversées de part en part par des enzymes presque aussi gloutons que moi. (Ala, la lessive gloutonne qui dévore toutes les taches) Remarquons ici qu’enzyme est un nom féminin et aussi l’impact durable de la répétition de la réclame sur nos cerveaux reptiliens imprégnés à vie par n’importe quelle phrase à la con.

Donc, moi et mon angoissant syndrome de la chaussette orpheline, debout devant la machine à laver, ma paire de chaussettes fétiche à la main et OMO qui sort de sa boîte exactement à ce moment-là.

_ Réfléchis un peu mon garçon. Je traverse le tissu de part en part, quelle que soit la matière. L’épaisseur des couches, je m’en moque, tu vois, alors, réfléchis un peu, mon neveu.

Là, mes cellules grises auraient bien besoin d’une pincée une poudre qui blanchit le blanc. Je vois bien la serviette, la tache, le nœud, mais le rapport avec mes chaussettes m’échappe complètement.

_ Tu serais pas un peu bas de plafond, des fois ? Tes chaussettes, tu les ranges comment ?
_ Ben, j’assemble les extrémités, je les roule d’un mouvement souple et les voilà enchâssées pour les commodités du rangement. Je suis un garçon rangé.
_ Justement, si tu répétais l’opération AVANT de les mettre dans la machine à laver, les deux chaussettes, tu pourrais les récupérer après lavage, toujours enchâssées, comme tu dis.
_ Ah ouais ?
_ Ah ouais.
_ Et tu crois que…
_ Homme de peu de foi. Je te l’ai dit, je traverse sans mollir toutes les couches de tissu pour aller gloutonner la saleté au cœur de la matière.

J’ai essayé. Persil a gloutonné, extrait la moindre trace de saleté de mes chaussettes enlacées. Depuis, elles font toujours la paire dans le grand huit, du prélavage à l’essorage, avant d’aller sécher côte à côte sur les longs fils de l’étendage.
Les nuits sont longues aux sous-sols des immeubles modernes. On est mieux à deux pour veiller dans le noir.