
Fusain, fin

Le Petit Monde de Nicolas Esse
Regarder les nuages qui passent avant d'aller mourir. Affiné à la main. Ne contenant aucune trace d'intelligence artificielle.

En file indienne au flanc de la colline, les phares falots rentrent au bercail, troupeau sans guide et sans berger, troupeau sans queue ni tête que seul mène le hasard d’un domicile et la perspective d’un lit froissé où déposer la fatigue d’une journée après avoir mangé. Il faut bien qu’ils mangent, une fois rentrés. Il faudra bien qu’ils disent, qu’ils racontent ce qui s’est passé, qu’ils bordent les enfants, et pour finir, une dernière cigarette avant de s’endormir.
Chaque soir, toujours pareils, les mêmes feux renaissent aux premières lueurs des crépuscules pendulaires. Grands phares, feux de position ou de croisement, il faut bien qu’ils se croisent sans s’éblouir pour traverser la nuit brillante et arriver sains et saufs de l’autre côté. À quoi pensent-ils dans la tiédeur de leur habitacle ? Veulent-elles vraiment sortir à la prochaine et s’engager sur une route secondaire ? Longer ensuite l’allée, s’engager à droite, prendre l’impasse et s’arrêter devant le garage. Couper le moteur. La lumière du salon brille au troisième étage et la télévision projette sur les murs les images de leur vie secondaire, de leur vie sans issue qui finira toujours dans une voie de garage.
À quoi rêvent-ils à ces heures régulières ?
Pensent-elles chaque soir qu’il suffirait de ne pas sortir à la prochaine, de continuer tout droit et de suivre le halo des phares qui percent les montagnes et traversent les plaines pour se retrouver au petit matin dans une chambre d’hôtel qui fait face à la mer ?
Deux heures dans sa voiture.
À l’arrêt ou au pas.
Il faisait si beau ce jour-là. L’été passait la tête par la fenêtre. Sortait ses draps frais, les faisait claquer au vent, donnait un coup de peigne aux feuilles du printemps.
Il faisait si beau et pourtant, une longue file de voitures marinait sous le soleil montant, une procession de moteurs infiniment tristes, infiniment ronflants. On avance, on avance à peine, on se bat à plusieurs pour un seul centimètre. Dans l’habitacle on s’impatiente. Fait trop chaud et ça sent l’essence. Heureusement, il y a ce petit bouton qui isole l’habitacle des mauvaises particules. Ce petit bouton qui isole de tout, parce que dehors, il y a la pollution, parce que dehors, il y a ce maudit virus en suspension.
Chacun chacune, tous enfermés à double tour dans une capsule. Vitres fermées. D’aucuns masqués parce qu’on ne plaisante pas avec la sécurité. D’autres écrivent des messages, penchés sur leurs téléphones portables.
Dehors, il faisait si beau, on avait un peu retrouvé le droit de sortir, se promener, regarder le monde comme il avait changé.
Dans le bouchon aux odeurs de friture, c’était jour de réouverture.
Allô, oui ? Ah, c’est toi ! Bah oui, toujours pas. Bah oui, ça fait deux heures que je suis là. Incroyable, ils ont tous eu la même idée. Les cons. Encore 4 bagnoles devant moi. Oui, je sais. Non, j’ai pas oublié. Avec 3 grandes frites. Et la sauce barbecue. Oui, j’arrive bientôt. Mais qu’est-ce qu’il faut pas faire pour acheter un McDo.

Si tous les gens qui n’ont rien à dire se taisaient tous ensemble, imaginez un peu le silence.
Si tous ces gens fermaient leur bouche une bonne fois pour toutes, ça nettoierait à grande eau le globe spongieux qui clapote entre nos deux oreilles. On serait lavé des hypothèses foireuses, des conjectures creuses, du vomi des prophètes en simili, aux visages plus maquillés que des Solex tunés.
On aurait tant besoin de faire le vide. De se recueillir. De s’incliner sans un mot devant cet amoncellement de cadavres. On aurait tant besoin de temps. Le temps de remplir les fosses communes et de les recouvrir d’une terre provisoire. Le temps d’un geste ou d’une prière, pourquoi pas une prière, qui ne serait pas Notre Père mais grand-papa, mamie, ma mère.
Dehors, les rues sont vides et le ciel aussi. Un moteur lointain tourne au ralenti. Une cloche sonne midi.
Le moteur se tait.
Aucun éclat de voix, juste un bruit de pas qui s’approche, s’éloigne et disparaît.
Surpris, on écoute alors monter le son du silence.
Pendant ce temps, les gens qui n’ont rien à dire continuent de parler pour remplir le vide qu’ils ne cessent de creuser.

Ce voile.
Ce voile léger.
Il fait froid et la bise aigre, la bise vinaigre.
Le printemps pourtant, mais ce voile glace et blanc, livide, ce voile reste là tout le temps. Les fleurs se figent et les couleurs hésitent. Le ciel est d’un bleu givré. Plus rien n’est franc, net, précis. Plus rien n’est clair. Plus rien n’est vrai.
On se frotte les yeux, mais rien n’y fait.
Il reste toujours ce voile.
Ce voile léger.
Ce nouveau filtre de notre réalité.
Rien n’a changé et pourtant, tout s’est décalé. Dans les rues désertes nos yeux se heurtent au front des panneaux publicitaires. Des avions de papier. Une hôtesse au sourire millimétré. Son maquillage. Son geste qui nous invite à prendre place dans le siège baigné de lumière et la mer, toujours la mer, allongée sous le ciel derrière le hublot.
Aujourd’hui le siège est vide.
Nous ne sommes que des passagers.
Un expresso, un, parce que tu mollis.
Un double expresso sur le coup de dix, onze, quatorze ou quinze heures. Pour la brume du matin et la tombée du soir. Un double expresso, parce que c’est du lourd, du sombre, du sérieux. Une grenade de poche que tu dégoupilles en comptant jusqu’à trois, quand s’évanouit ton instinct guerrier et que tu sens que tu vas t’abandonner.
Un double expresso et tes éperons sonnent sur la terre battue. Tu pousses la porte du saloon, tes deux colts serrés dans leurs fourreaux.
Le barman se planque derrière son comptoir.
Sur l’écran tactile, le double expresso a des airs menaçants. Quand tu le sélectionnes, tu te sens validé dans ta virilité. Garçon, un double expresso, ça pose son mâle dans le bac à sable où les petits joueurs s’abreuvent d’infusions à base d’herbes savantes.
Un double expresso parce qu’il faut tenir.
Un double expresso pour surtout pas t’endormir.
Je te vois en face de moi, luisant et blême sous le hâle croûté de ta cabine de bronzage. Ton repas, tu l’engloutis, agrémenté d’une rafale de pilules. Tu manges la bouche ouverte et le regard frénétique. Tu suis le fil tressautant de tes pensées, sans jamais vraiment écouter, confiné dans ton espace intérieur que tu ne cesses de ranger, comme tu ranges ta vie et tes fichiers. Tu penses ainsi gagner du temps, mais du temps pour quoi, dis-moi ?
Pour faire du rangement ?
Un double expresso tu marches. Un double expresso tu cours. Un double expresso tu gesticules, ton portable coincé contre ton épaule. Tu ne lèves même pas les yeux pour croiser le regard de cette femme qui te tend le gobelet de carton où fume ton café noir. Tu sors ta carte de crédit et tu paies.
Sans contact.
L’été est là que tu ne vois pas.
L’odeur du soleil, tu ne la sens pas.
Tes enfants ont grandi sans toi. Tes genoux sifflent et ton dos te fait mal. Tu es si fatigué que tu ne peux plus dormir. Sur ton écran le tableur ondule et les chiffres se brouillent. Quinze heures tu te noies. Pour émerger, tu te diriges vers la machine à café. L’index tremblant tu sélectionnes : un double expresso.
Et tu paies.
Sans contact.
* Expresso Love est le titre d’une chanson de Dire Straits que vous entendrez ici.
On monte. On monte. Un pas après l’autre, entre les sapins.
On monte.
La dernière trace s’efface.
La dernière trace.
Le dernier signe.
Encore une seconde et il n’y aura plus qu’un champ lisse et blanc. Derrière s’ouvrira un passage étroit, un léger méplat taillé dans le flanc aigu de la montagne.
Une ligne en dévers. Le poids sur le pied droit. Ça dure, ça dure et c’est désagréable, ce déséquilibre. Tout le poids, tout le temps, sur une seule jambe. Je m’arrête, je soulage, je fais le héron. Le virage arrive enfin. Je repars dans l’autre sens et la pente bascule de l’autre côté.
J’entame une nouvelle diagonale sur plan incliné. Trop incliné. Il faut déchausser. Mes skis sur l’épaule, je continue à pied. Un pas après l’autre, avec application, j’entame la neige au poinçon.
J’avance, sur la ligne d’une hanche.
Le dernier oiseau s’est tu.
Reste le bruit du vent qui transporte les fragments de l’écho soyeux d’une cascade.
L’eau coule dans le silence.
Il fait froid.
Chaque pas une autre seconde, chaque pas un ailleurs bleu où viennent s’échouer tous les bruits du monde. L’eau frissonne au contact des rochers. Je me hisse lentement sur l’épaule de la montagne.
Tout est calme, il reste juste ce bruit, ce murmure mouillé qui monte du sillon sombre et étroit que j’ai laissé derrière moi.
Juste le bruit de l’air,
Juste le bruit de l’eau.

ISEULT : Qui c’est ?
LE FLEURISTE : C’est le fleuriste.
ISEULT : Qu’est-ce que c’est ?
LE FLEURISTE : Des roses rouges avec des cœurs rouges. POUR LA SAINT VALENTIN!
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement original, tellement romantique.
TRISTAN : Mais non chérie, c’est rien, il faut que notre amour éclate sur le monde comme une bombe anarchiste.
ISEULT : Oh, mon chéri, c’est tellement beau ce que tu dis que je sens mes sens s’embraser. Oui, mes sens sont tout à fait embrasés. Viens maintenant.
TRISTAN : Alleluia ! Noël ! À nous les femmes qui fument.
ISEULT : Oh oui.
TRISTAN : Je sens que je vais venir.
ISEULT : Oh oui. OH OUI !
ISEULT & TRISTAN : Râh. Âah. Oui. OUI. OUIIIIIIIIIII !
TRISTAN : Alors, heureuse ?
ISEULT : Mieux, amourheureuse.
TRISTAN : Il faudrait virer le type qui écrit les dialogues.
LE FLEURISTE : Ces messieurs-dames ?
TRISTAN : Quoi encore ?
LE FLEURISTE : Les fleurs, je les mets où ?
TRISTAN : T’as pas entendu notre moment romantique ?
LE FLEURISTE : Ah bah ça, faudrait être sourd…
TRISTAN : Alors, maintenant qu’on a tiré notre coup, tu remballes tes tulipes à deux balles et tu te barres.
COMMERÇANT!