Madame H. : J’irais bien marcher sous la pluie.
Patrizia : Oui mais là, il fait beau.
Madame H. : Il n’y a plus de printemps.
Patrizia : Ouvre la bouche pour dire quelque chose. S’interrompt.
Au printemps, il pleut souvent.
Madame H. : Et on entend le bruit du vent.
Patrizia : Elle avance bien, votre petite poésie…
Madame H. : … Le bruit du vent dans les feuilles. Chez mes grands-parents, il y avait un grand parc. Je fermais les yeux et j’essayais de m’orienter en écoutant le bruit du vent. Les arbres à aiguilles sifflent, ils s’énervent, on dirait des serpents. Les bouleaux sont plus métalliques que les tilleuls. Les platanes résonnent comme des vagues. J’étais une petite fille un peu seule mais très gaie. Je courais tout le temps. Je suis toujours très gaie et j’ai 54 ans.
Patrizia : On ne court plus à 54 ans.
Madame H. : Ah bon ? Et qu’est-ce qu’on fait à 54 ans ?
Patrizia : On achète un déambulateur.
Madame H. : Je cours plus vite et plus longtemps que vous.
Patrizia : Rit
Et votre papa il est plus fort que le mien. Et vos jouets, ils sont plus beaux que les miens. Et si je vous embête vous direz tout à votre maman. Moi, je vous embête pas, je vous regarde courir sur votre tapis roulant. Courir. Courir. Vous courez après quoi ? Après la petite fille dans le parc ? Après vos gigolos à la peau mate ?
Madame H. : Je cours pour que mes jambes continuent de courir.
Patrizia : Moi, je ne cours pas. Pas besoin. Tout fonctionne très bien comme ça sans rien faire. Tandis que vous, vous devez continuer à faire le hamster sur votre tapis roulant. Si jamais le tapis s’arrête, vous fondez, vous faites une grosse flaque par terre, une grosse flaque de graisse de hamster.
Catégorie : Livre trois
Scène 6 (cont.3)
Madame H. : S’il vous plaît, levez-vous et allons dîner.
Patrizia : J’ai pas faim.
Madame H. : Moi j’ai faim et j’ai soif. On pourrait commander des huîtres ! Des huîtres avec une coupe de Champagne !
Patrizia : Pas question. Je ne veux pas une goutte de votre alcool dans mon système sanguin.
Madame H. : Juste une coupe.
Patrizia : Le contrat ne m’oblige pas à boire du Champagne.
Madame H. : Alors du vin rouge. Du vin rouge de votre pays.
Patrizia : Le contrat ne m’oblige pas à boire du vin rouge.
Madame H. : Juste un verre.
Patrizia : : Non. On ne boit pas d’alcool et on reste ici pour manger. Vous dans votre chambre et moi dans la mienne. J’ai plus envie de voir votre figure de l’autre côté de la table. Et les serveurs qui font toujours semblant de regarder ailleurs. Tous muets, les serveurs. Vous auriez dû engager des robots. J’ai plus envie de vous voir manger à petits coups de fourchette, on dirait une petite souris bien propre. D’ailleurs, vous ne mangez pas, vous grignotez.
Madame H. : On m’a appris à manger proprement.
Patrizia : Vous faites tout très proprement. Vous êtes une fille très propre. C’est très bien.
Madame H. : Vous devriez prendre une douche.
Patrizia : Et moi je suis une fille sale. Très sale. Très sale et très méchante. Il faudrait me punir vous savez.
Madame H. : Se lève et se met à arpenter la pièce aussi loin que permet le cordon.
Il a fait beau aujourd’hui.
Patrizia : J’ai plus envie de vous entendre, aussi.
Madame H. : La pelouse a reverdi et les arbres ont des feuilles.
Patrizia : Vous préparez une petite poésie pour la venue du printemps ?
Madame H. : Ça fait des années que je n’ai pas vu le printemps.
Patrizia : Alors je vous explique. En tout, il y a quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. En été il fait chaud. En automne il fait moins chaud. En hiver il fait froid et au printemps il pleut.
Scène 6 (cont.2)
Madame H. : Dans quinze jours tout sera rentré dans l’ordre.
Patrizia : Dans quinze jours, je serai vieille.
Madame H. : Vieille à vingt-quatre ans…
Patrizia. : Parfaitement ! Vieille à vingt-quatre ans. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’il n’y a que du sang dans ce tuyau ?
Regarde encore le tuyau.
Tuyau de merde rempli de vous.
Madame H. : Tuyau de quoi ?
Patrizia : De merde. DE MERDE !
Madame H. : Ça y est ! Vous recommencez !
Patrizia : Je recommence quoi ?
Madame H. : À rouler les « r ».
Patrizia : Et alors ?
Madame H : Je vous rappelle que vous vous êtes engagée à éliminer ce défaut de prononciation.
Patrizia : C’est pas un défaut, c’est une fleur.
Madame H. : Une fleur ! Vraiment !
Patrizia : Oui, une fleur. Un coquelicot vous voyez ? Une tache rouge pour qu’il y ait du soleil. De la couleur. De la musique. De la musique, sinon, je crois que je vais devenir folle, je vais devenir comme vous. Dans ce tuyau, il y a votre façon de vous asseoir les jambes toujours bien croisées, les mains toujours bien à plat, on dirait que vous repassez votre jupe. Toutes vos bonnes manières et vous sentez l’argent.
Madame H. : L’argent n’a pas d’odeur.
Patrizia : Je pourrais vous suivre à la trace, à un kilomètre, les yeux fermés. On dirait l’odeur d’un parfum doré. Une odeur de salon confortable.
Madame H. : Eh bien, installez-vous. Mettez-vous à l’aise.
Patrizia : Et quand vous entrez dans cette pièce, cette pièce est à vous. Et quand vous vous asseyez sur ce sofa, ce sofa est à vous. Vous n’avez jamais peur d’ouvrir une porte parce que vous pouvez acheter tout ce qui se trouve de l’autre côté.
Scène 6 (cont.1)
Patrizia : Je n’ai pas faim.
Madame H. : Moi si.
Patrizia : Faites monter un plateau.
Madame H. : Non. Ce soir, on se lève. On se lave. Et surtout on s’habille. Ça fait trois jours que vous marinez dans ce T-shirt informe.
Patrizia : J’aime mon T-shirt. Il est tout doux. Il sent bon.
Madame H. : Je ne comprends pas
Patrizia : Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
Madame H. : Votre garde-robe, vous vous souvenez ?
Patrizia : Je sais, c’est triste, vous ne pouvez plus jouer à la poupée avec moi.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Regarde le tuyau qui les relie.
Coupez le cordon.
Madame H. : Pas question.
Patrizia : Alors faites monter un plateau.
Madame H. : J’aimerais aller dîner.
Patrizia : S’il vous plaît.
Madame H. : S’il vous plaît.
Patrizia : Il me plaît pas.
Madame H. : Qu’est-ce que vous proposez ?
Patrizia : Rien. Absolument rien du tout. Nous allons rester là.
Madame H. : Deux semaines ?
Patrizia : Oui, deux semaines. Il faut que je profite de chaque instant merveilleux passé dans ce salon magnifique avant de retourner dans mes Pouilles pouilleuses. C’est décidé, je ne bouge plus d’ici.
Madame H. : Et moi, qu’est-ce que je fais ?
Patrizia : Vous attendez.
Madame H. : Joli programme.
Patrizia : Vous avez mieux à proposer ?
Madame H. : La piscine. La salle de fitness. Un peu d’exercice vous ferait du bien.
Patrizia : Un peu d’exercice…
Regarde encore le tuyau qui les relie.
Je vais couper ce cordon.
Madame H. : Ce serait dommage, juste deux semaines avant la fin de votre contrat.
Patrizia : Vous m’empoisonnez.
Madame H. : Vous délirez.
Patrizia : Vous savez bien que non. La vieille souris rajeunit. La jeune souris vieillit.
Scène 6
La même suite d’hôtel plongée dans la pénombre. Entrée de Madame H. qui se dirige vers le sofa où Patrizia est étendue sur le côté.
Madame H. : À voix basse.
Patrizia… Patrizia…
Pose une main sur son épaule et appelle un peu plus fort.
Patrizia ?
Secoue doucement l’épaule et appelle nettement.
Patrizia !
Patrizia : Se met en boule sur le sofa.
Madame H. : Patrizia, s’il vous plaît. Il faut vous réveiller.
Patrizia : Grommelle quelque chose d’inaudible.
Madame H. : J’ai faim. Je voudrais aller manger.
Patrizia : Faites monter un plateau. Laissez-moi dormir.
Madame H. : Non. Vous allez vous lever. Et prendre une douche aussi.
Patrizia : Laissez-moi tranquille.
Madame H. : Levez-vous.
Patrizia : Faites chier.
Madame H. : Je vous demande pardon ?
Patrizia : Vous faites CHIER.
Madame H. : Vous me décevez.
Patrizia : Laissez-moi dormir.
Madame H. : Nous avions pourtant convenu…
Patrizia : … D’éviter toute forme de vulgarité. Je sais. Pour ne pas blesser vos petits tympans délicats. Et là vos tympans sont blessés, ils saignent. Appelez une infirmière et laissez-moi dormir.
Madame H. : Vous sentez.
Patrizia : Soulève un bras et renifle.
Je pue, vous voulez dire.
Madame H. : Vous sentez le sommeil et le renfermé. S’il vous plaît, levez-vous. Allez prendre une douche. Ensuite, nous irons dîner.
Scène 5 (cont.5)
Madame H. : Autant d’occasions de mettre en valeur votre nouvelle collection d’escarpins.
Patrizia : Je les revendrai.
Madame H. : Vous ne les revendrez pas.
Patrizia : Et pourquoi pas ?
Madame H. : Parce que vous les avez touchés. Parce qu’ils vous ont touchée.
Patrizia. : Alléluia. L’escarpin a changé ma vie. Rendons grâce à l’escarpin. Vous êtes complètement cinglée. La vérité, c’est que je m’ennuie. Je m’ennuie à mourir dans vos 300 mètres carrés.
Madame H. : Votre futur appartement sera certainement bien plus spacieux.
Patrizia : Mon futur appartement sera équipé d’une porte que je pourrai ouvrir ou fermer. Ici, il n’y a même pas de porte que je pourrais casser. On manque d’air. On manque de lumière. Tout est tamisé. Interdiction de sortir. Interdiction de se montrer. De parler avec le personnel. Juste vous. Vous, vous et encore vous. Votre face lisse et votre sourire forcé. Jamais de sucre dans le café. Toujours de l’eau. Beaucoup d’eau. Toujours plate, c’est bon pour le transit. Et beaucoup de sommeil, c’est bon pour le teint. Heureusement, entre deux siestes et deux verres d’eau, il y a le coiffeur, l’esthéticienne ou trois nouvelles robes à essayer. Et les escarpins, c’est vrai. Les escarpins que je ne porterai jamais.
Madame H. : Pour un mariage, peut-être.
Patrizia : Vous n’allez pas le croire, mais on sort aussi dans mon patelin. On se prépare. On essaie de se faire belles. Et surtout, on s’amuse, vous comprenez ? Chez moi, on a inventé cent mille manières de préparer les pâtes pour avoir cent mille raisons de s’amuser. On verse le vin dans des verres à eau. Du vin rouge et noir qu’on renverse parfois sur nos robes quand on rit trop. C’est pour ça que vous ne buvez que de l’eau, pour protéger vos robes à dix mille euros.
Madame H. : Pour moi, sortir est un devoir…
Patrizia : Pour vous la vie est un devoir.
Madame H. : … Et j’ai appris à passer une soirée entière à tremper mes lèvres dans la même coupe de Champagne.
Patrizia : J’aime pas le Champagne.
Madame H. : Comment pouvez-vous le savoir ?
Patrizia : Je suis encore plus forte que vous. Je peux passer une soirée entière sans jamais tremper mes lèvres dans la coupe. J’aime pas le goût, c’est tout.
Madame H. : Vous allez changer d’avis ce soir.
Patrizia : Quoi ? Vous voulez me faire boire ?
Madame H. : Il y a une cave dans cet établissement.
Patrizia : Une vraie cave avec de l’alcool dedans ? Mais c’est très dangereux ça. Si je bois, je pourrais bien vous saouler.
Madame H. : Aucun risque : une seule coupe suffira.
Noir
Scène 5 (cont.4)
Patrizia : Alors qu’est-ce que vous faites ici ?
Madame H. : D’habitude, en hiver, je ne suis pas ici.
Patrizia : Ah oui ! J’oubliais ! L’Île Maurice !
Madame H. : Nous avons aussi une maison à Saint-Barthélemy.
Patrizia : Chez moi, il fait toujours trop froid en hiver.
Madame H. : Et beaucoup trop chaud en été. Je déteste le sud de l’Italie.
Patrizia : On va se baigner le soir quand l’eau est encore chaude. On se déshabille au bord de la plage. On se promène en marchant dans la mer. On peut marcher comme ça pendant des heures, au milieu de l’eau.
Madame H. : À Kuda Huraa, la mer s’arrête sous les fenêtres du salon. La mer plate et lisse, on ne voit que ça.
Patrizia : C’est où, Kuda Huraa ?
Madame H. : Une petite île dans l’Océan Indien.
Patrizia : Un autre endroit pour passer l’hiver…
Madame H. : Un endroit qui s’enfonce dans la mer.
Patrizia : Un endroit que je ne verrai jamais.
Madame H. : Qui sait ? Peut-être qu’un jour je vous emmènerai.
Patrizia : Ah ça non. J’ai déjà donné. Trouvez-vous un autre cobaye.
Madame H. : La regarde.
Qu’est-ce que vous allez faire ensuite ?
Patrizia : Rentrer chez moi. M’occuper de mon fils. Trouver du travail et un appartement.
Madame H. : À Lecce.
Patrizia : Exactement. À Lecce. Là où il fait trop chaud en été. Trop froid en hiver. Même pas une petite maison, juste un appartement avec une salle de bains et une cuisine pour faire à manger, tous les jours, trois fois par jour. Faire le ménage, la lessive et les courses.
Scène 5 (cont.3)
Madame H. : Là aussi, vous vous trompez.
Patrizia : Ah oui, c’est affreux si on y pense : rajeunir, quelle horreur !
Madame H. : Nous arrivons juste après les souris.
Patrizia: Je vous demande pardon ?
Madame H. : Nous sommes les premiers cobayes humains.
Patrizia : Je ne vous crois pas.
Madame H. : C’est pourtant la vérité.
Patrizia : Vous savez quoi ? Je vais vous faire manger mon contrat.
Madame H. : Calmez-vous, je vais vous expliquer.
Patrizia : Il n’y a rien à expliquer.
Madame H. : Il aurait fallu des années pour obtenir toutes les autorisations. C’est déjà difficile, pour les souris.
Patrizia : C’est vrai. Respectons les souris.
Madame H. : Et moi, je n’ai pas le temps d’attendre. Mais je vous rassure : tout le risque est pour moi.
Patrizia : Le risque de quoi ? D’avoir la peau grasse ou des points noirs ?
Madame H. : Quelques souris âgées ont mal supporté le traitement.
Patrizia : Elles sont mortes.
Madame H. : Non. Elles ne sont pas mortes. Elles étaient comme… Ralenties, c’est ça, ralenties. Moi, je me sens lourde. Je me sens fatiguée.
Patrizia : Eh bien moi, j’ai envie de courir. J’ai envie de sortir. De mettre mon nouveau chemisier. Avec la jupe mandarine, la jupe droite, vous voyez ?
Madame H. : J’aimerais aller me coucher.
Patrizia : Vous voulez toujours aller vous coucher. Vous savez quelle heure il est ?
Madame H. : L’heure d’aller se coucher.
Patrizia : Il est quinze heures. Hier vous avez dormi de dix heures à midi. Plus une sieste à cinq heures. Il fait encore jour dehors. Venez, on va se promener.
Madame H. : C’est hors de question.
Patrizia : Juste un tour dans le parc.
Madame H. : Non.
Patrizia : Personne ne nous verra.
Madame H. : Vous avez 300 mètres carrés pour vous promener.
Patrizia : Je voudrais juste marcher dans la neige.
Madame H. : Je déteste la neige.
Patrizia : Juste sentir le froid
Madame H. : Je déteste le froid.
Scène 5 (cont.2)
Patrizia. : Je vois.
Madame H. : Non. Vous ne voyez pas.
Patrizia : C’était sa petite cousine !
Madame H. : Rit malgré elle.
Le problème n’était pas la jeune femme. Le problème c’était la photo.
Patrizia : Trop floue, la photo.
Madame H. : Je n’ai rien contre les jeunes femmes blondes…
Patrizia : …Sauf quand elles couchent avec votre mari.
Madame H. : Même quand elles couchent avec mon mari. Mon mari aime les jeunes femmes blondes. Je ne suis plus toute jeune et je n’ai jamais été blonde.
Patrizia : Et c’est maintenant qu’il s’en aperçoit.
Madame H. : Il a toujours eu des jeunes femmes blondes. Pour être juste, je dois aussi dire que j’ai toujours aimé les hommes à la peau mate. Musclés, mais pas trop.
Patrizia : Et votre mari est suédois.
Madame H. : Mon mari est plutôt grand et un peu voûté.
Patrizia : Quel beau couple !
Madame H. : Absolument. J’adore sortir avec mon mari. C’est un homme très courtois, très prévenant. Très généreux aussi.
Patrizia. : C’est lui qui vous paie ce séjour en clinique.
Madame H. : Nous sommes ensemble parce que nos patrimoines se complètent. Sa famille fabrique et la mienne vend.
Patrizia : Quel beau mariage !
Madame H. : Et notre vie intime ne regarde que nous. Tant qu’elle reste dans l’intimité, justement.
Patrizia : Et la photo…
Madame H. : La photo oui. La photo a été publiée dans certains journaux.
Patrizia : C’est vrai que ça tue un peu l’intimité.
Madame H. : Alors, je me suis fait refaire les seins. Un peu plus haut. Un peu plus gros aussi.
Patrizia : Le problème c’est que vous êtes trop vieille pour avoir été nourrie aux hormones et aux colorants.
Madame H. : Et quand le docteur Heini m’a proposé ce nouveau traitement, j’ai tout de suite dit oui .
Patrizia : N’importe qui aurait dit oui.
Scène 5 (cont.1)
Madame H. : Et pourtant votre poitrine n’a pas changé.
Patrizia : C’est vrai. J’ai toujours deux seins.
Madame H. : Les seins grossissent, vous ne saviez pas ?
Patrizia : Regarde sa poitrine.
Madame H : Vous faites partie de cette nouvelle génération de femmes qui ont des seins plus gros. Il paraît que c’est une question d’hormones.
Patrizia : Des hormones…
Madame H. : Oui, les hormones qu’on donne aux animaux pour qu’ils grossissent plus vite. Et aussi, toutes les autres substances chimiques que les seins retiennent, un peu comme des éponges, vous voyez ?
Patrizia : Je ne vois pas non.
Madame H. : Mais si ! Des colorants. Des additifs. À tous les repas dès le berceau. Je dois avouer que le résultat est plutôt réussi, de profil, avec un bon soutien-gorge. Seulement, on ne sait pas ce que ça va donner quand vous aurez cinquante ans.
Patrizia : Quand j’aurai cinquante ans, il y aura une machine à regonfler les seins.
Madame H. : Et à retendre la peau du visage.
Patrizia : Vous avez fait les deux, non ?
Madame H. : L’augmentation mammaire, c’était après.
Patrizia : Après le lifting ?
Madame H. : Non, après la photo de mon mari.
Patrizia : Donc, vous êtes mariée.
Madame H. : Depuis 27 ans.
Patrizia : Et vous avez des enfants ?
Madame H. : Mon mariage a 27 ans.
Patrizia : Joyeux anniversaire.
Madame H. : C’était l’année dernière.
Patrizia : Et sûrement l’année prochaine.
Madame H. : En novembre. J’étais à Paris et lui… Lui, il devait être à Hong Kong.
Patrizia : C’est pratique pour le diner aux chandelles.
Madame H. : C’est le début de l’été sur l’Île Maurice.
Patrizia : Vous vous êtes retrouvés à mi-chemin.
Madame H. : Je dois reconnaître qu’il avait fait un très bon choix. Côte ouest. Pas trop de vent et pas trop chaud. Et aussi, une bonne idée, le choix de la villa. 600 mètres carrés avec piscine et plage privative. Un peu cher, mais forcément plus discret qu’une suite. J’adore me baigner très tôt le matin, juste après le lever du soleil. L’eau et l’air ont exactement la même température. Il faut fermer les yeux et s’enfoncer doucement dans la mer. Fermer les yeux. Laisser l’eau monter et se laisser couler doucement, sur le dos. On ne sait plus si on flotte ou si on vole.
Patrizia : Ça fait envie d’essayer.
Madame H. : La photo était floue. Il avait l’air heureux.
Patrizia : Et vous pas ?
Madame H. : Il était avec une jeune femme blonde.