Les moule-bites (IV)

Le jour où les cons traverseront les montagnes sur un tapis volant, je serai le premier à acheter un tapis persan.

La première fois, je me souviens, j’étais à mi-pente, à mi-gaz, le jarret en feu et le souffle court. Je voyais devant moi deux traces rectilignes se noyer dans le gris des nuages. Il faisait gris. Il faisait froid. Je pensais à Guillaumet dans les Andes. À une tasse de chocolat chaud. À redescendre. Il était bien clair que la personne qui avait tracé ce chemin rectiligne, plein ciel dans la pente poudreuse, avait été reliée par un câble à un hélicoptère, ce qui expliquait l’absence de traces de motoneige ou de dameuse. Facile! Moi aussi, tu m’attaches, l’hélico me tracte et j’avance sans mollir, droit devant moi, jusqu’au sommet de cette pente qui ne fait qu’à s’éloigner. Non, il ne s’éloigne pas, il monte. C’est ça, il monte, en verticale et la pente, forcément, se raidit, c’est mathématique. On observe exactement le même phénomène à vélo : je pars du point A que je situe pour simplifier à 500 mètres d’altitude pour arriver au point B, mille mètres plus haut, je sais, c’est impossible, c’est juste que je suis une brêle en soustraction. Donc, une fois arrivé en haut, après m’être assis tranquillement, à la fraîche et peut-être même avoir fait une petite sieste à l’ombre parfumée d’un mélèze et bu un peu d’eau pour me remettre les yeux en face des trous et ne pas prendre les épingles à cheveux pour des épingles à nourrice, je me remets en selle et je descends. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, force est de constater que le profil du parcours a été modifié. On a enlevé des mètres au dénivelé. Des décamètres, et ce n’est pas  une question de vitesse, faut quand même pas pousser. À l’école, on m’a bien expliqué qu’un train qui descend finira toujours par rattraper un train qui monte ou une baignoire qui se vide et que la vitesse est égale à la distance divisée par le temps, mais la distance, justement, est-ce qu’on sait si elle monte ou si elle descend ?

J’en étais là de mes réflexions, perdu au milieu du manteau neigeux qui s’accrochait avec difficulté à une pente nettement au-dessus de mes moyens. À 2,5 kilomètres à l’heure, le temps multipliait la distance et le mollet mollissait. C’est à ce moment précis que j’ai vu du coin de l’œil une spatule pointer à la hauteur de ma chaussure gauche. J’ai fait un bond de carpe, un bond de côté qui m’a presque fait tomber. La spatule s’est transformée en chaussures de ski remplies de jambes si fines qu’on aurait dit deux fuseaux. Il ou elle allait si vite que je n’ai vu que son dos. Sa silhouette moulée dans une combinaison translucide qui dansait à côté de la trace, de la neige jusqu’aux genoux, délivrée du poids de la pente et de l’apesanteur. J’avais dû priver trop longtemps mon cerveau d’oxygène, qu’on m’apporte les sels! Que je revienne à moi et que s’efface du paysage l’image phosphorescente de ce lutin évanescent.

Je me suis arrêté. J’ai levé les yeux. Il disparaissait déjà dans le blanc. Un peu plus tard, j’ai entendu un crissement dans la neige. Il redescendait, en traversée, les jambes et les bras écartés. Le derrière en arrière et les membres bloqués. Tout son corps tendu, aspiré vers le bas, vers le fond, là où il pourrait enfin détendre ses muscles tétanisés, se redresser, déchausser au plus vite et fixer à nouveau les peaux sous ses semelles ailées. Pour remonter. Enfin. Encore.

Il fallait bien qu’on se croise à mi-pente, moi qui ne voulait que descendre et lui, mon premier moule-bite tendu vers le haut, le premier d’une longue cohorte de marathoniens diaphanes chaussés de skis aussi légers que ces fantômes qui traversent l’hiver en survolant les montagnes dans l’espoir de trouver l’entrée du chemin escarpé qui mène au sommet des étoiles.

Les moule-bites (III)

Je vois le Mont Blanc partout.
Peu importe le nom des montagnes, leur altitude et leur déclivité, pourvu que les ruisseaux du ciel continuent à se jeter en cascade dans le fond des vallées pour éclabousser la neige de grandes taches bleues. Peu importe la position des montagnes sur une carte topographique qui change d’échelle d’un pincement de doigts. Peu importe le prix du plat du jour et s’il fera beau demain. Il suffira de commencer à marcher là où finissent le tire-fesses et le télésiège débrayable pour effacer le bruit du monde et retrouver le sifflement énervé du vent pris dans la résille des sapins à aiguilles. S’éloigner du tracé usé des pistes damées. Aller un peu plus loin dans les vallées. C’est ce que je me suis dit, il y a quelques années.

Ah le con.

On n’a pas idée d’être aussi demeuré. Quelquefois je me prends par la main pour m’assoir sur un banc. De là, je m’ausculte, j’inspire, j’expire, je tire la langue, je fais quelques flexions. Je prends des notes. Je reste cinq secondes en équilibre sur un pied. J’écarte les bras. Je ressemble à un avion. Je reprends des notes. Dix minutes plus tard, je dresse la liste de tous les symptômes. J’ai encore vieilli. Mes os craquent. Mon dos coince. Mes genoux agonisent. L’épaule droite ne répond plus, l’hémisphère gauche non plus. J’oublie les dates et les noms. La table de multiplication. L’extraction de la racine carrée. Mes dents branlent au manche et j’ai comme une grosse boule au fond de l’estomac, une grosse boule qui grandit au fil des années parce que ton Père Noël c’était pour de rire et que les trains qui passent ne s’arrêtent jamais chez toi. Tu veux que je te dise, au concours de la plus belle Charolaise, tu auras la médaille d’or. Le pelage luisant et les sabots vernis. L’œil vide et le cerveau absent. Une vache qui rumine dans un pré, voilà ce que tu es. Un bœuf.

Un bovidé qui fait Meuh.

Les moule-bites (II)

Le Mont Blanc joue à cache-cache. Il est passé par ici, il repassera par là. Le Mont Blanc est un mirage, une illusion, un nuage qui danse au fond d’un paysage. Le Mont Blanc est bleu, oultremer, indigo, entarté de coulées de crème figée d’effroi et de soleil.

Une bouffée de chaleur remonte de la vallée, cogne avec vigueur aux parois de plexiglas de notre cabine à huit places. Huit places, huis clos, où est la mer et c’est par où le Mont Blanc ? Huit places à vingt mètres au-dessus du vide ou deux cent skieurs dans un goulet d’étranglement ? Trois mille personnes, chaque heure, soulèvent leurs fesses pour s’extraire des  sièges débrayables qui les déposent directement sur le plancher de la terrasse orientée plein sud, c’est pour le bronzage, pour parler de la pluie en face du soleil, pour parler de l’hiver en face du printemps, pour parler de la mer en face du Mont Blanc.

La planète se réchauffe, on mourra tous demain. Demain, il n’y aura plus de neige, c’est sûr. On sera bien embêtés. Alors, qu’est-ce qu’on fera demain ? Demain, on ira parler ailleurs. On transportera nos névroses sur nos plateaux-repas tout au fond de la jungle ou au milieu du désert, imperméables à la beauté du monde, nos corps bien à l’abri de notre bulle à huit places. Nous continuerons à parler de la pluie et du beau temps, impassibles au milieu des océans. À produire des sons pour remplir le silence et notre vide immense.
Parler comme si nos mots n’étaient pas comptés, comme si un jour pas si lointain, nos mots s’effaceront à force d’avoir été usés.

Tiens, regarde! Tu le vois, le Mont Blanc ?

Les moule-bites (I)

Un jour, il y a longtemps, j’en ai eu marre.
Marre de la promiscuité, des files d’attentes interminables et des conversations indésirables. Du troupeau et de la foule. Ce jour-là, malgré l’état de délabrement avancé de mes finances et de mon appareil locomoteur, je me suis dit que le temps était venu de me libérer des chaînes du skieur canalisé, du skieur conditionné, du skieur pris dans le corset trop serré des mailles orange qui délimitent les contours de la piste et du ciel; prisonnier du cliquetis des bâtons qui s’entrechoquent et de la foule qui avance en se marchant dessus pour gagner un peu de temps avant d’aller mourir. Comprenez-moi bien, je moutonne comme tout le monde et mes jours sont comptés mais je déteste qu’on me pousse, qu’on me tire, qu’on me donne des coups de coude ou de bâton et qu’un type casqué me glisse un ski entre les jambes, alors que nous n’avons pas encore été présentés. Je suis un peu fragile de l’intimité.

Surtout, je l’avoue, je subis avec difficulté, le résumé de la dernière réunion familiale où cousin Gérard a fait pleurer cousine Marinette, tu te rends compte, c’est une honte. Et j’adore la couleur du nouvel iPhone, j’ai pas pu résister, j’ai dû l’avoir, j’ai DÛ, tu comprends! Je ne pouvais pas faire autrement. Ils ont encore acheté une nouvelle voiture, tu te rends compte! Enfin « acheté », tu parles, un leasing, c’est sûr, et des pâtes à tous les repas! J’ai dit à Duboudin qu’il pouvait ranger ses échantillons. Que même les Chinois n’en voudraient pas. Même les Chinois! T’aurais dû voir sa tête à Duboudin. Vert. Vert qu’il était. Il a tout remballé vite fait. J’ai faim, faut qu’on bouffe putain. Y font des carbonara en haut, au restaurant, je te raconte pas, portion adulte. La crème et les lardons, ils envoient, tu vas voir. Avec un petit coup de rouge, t’es lesté comme il faut pour attaquer la descente. Allez, on s’arrête en haut, je te paie l’apéro. Oh putain qu’y fait chaud. J’aurais pas dû mettre la doudoune. Ce soir, au déballage, ça va pas sentir la ballerine, c’est sûr. T’as vu mes nouvelles godasses, 800 balles, mais alors un truc de fou! Tu les mets aux pieds, ils te les chauffent et ensuite ils te les thermoforment. Ils font le vide d’air ou quoi et après, elles sont moulées sur toi. Je suis dedans comme dans des pantoufles. C’est simple, je pourrais même dormir avec. Allez viens on va bouffer. On se pose à l’aise sur la terrasse et on mate les meufs qui passent.

Tiens regarde, tu le vois le Mont Blanc ?

Hermione et Ron

Assise dans un train entre Manchester et Londres, JK Rowling voit se former devant ses yeux l’image d’un petit garçon qui tient une baguette magique. Arrivée chez elle, elle écrit le début d’une histoire qui l’occupera pendant 17 ans, l’histoire d’Harry Potter, petit sorcier indiscipliné, obstiné, courageux, maladroit et parfois amoureux.

Aujourd’hui, l’histoire est terminée, mais les questions restent. Pourquoi Dumbledore meurt avant la fin ? Pourquoi Harry survit à Voldemort ? Combien d’étudiants à Poudlard et est-ce que Harry est un horcruxe ? L’histoire continue de s’écrire toute seule, portée par des milliers d’enfants ou d’adultes qui entrent dans le monde de JK Rowling, entretiennent les voies qui transportent le train des apprentis sorciers, remettent du bois dans la cheminée de la maison de Gryffondor, remettent une tournée de bièreaubeurre en attendant la nuit ou la neige, c’est selon.

Et JK Rowling répond, livre plus d’informations sur l’immense cathédrale cachée derrière l’écriture de ses sept romans. Elle répond avec une maniaquerie qui confine à l’obsession, à la possession, avec un luxe de détails qui laisse entrevoir tout le travail effectué derrière le rideau des mots et de l’histoire, la création d’un monde en somme, un monde créé en dix-sept ans, Dieu le père avait d’autres arguments.

Mais au bout du compte, on se retrouve avec un monde aussi rempli de pommiers que celui du jardin d’éden. Un monde en devenir que Mme Rowling regarde, revisite, remâche sans cesse au point de s’interroger sur la solidité du couple formé par Harry Potter et Ginny Weasley. Elle se fait du souci. Elle ne sait pas vraiment si ces deux-là vont pouvoir éviter l’écueil du divorce. Si elle y réfléchit, c’est évident, Harry aurait dû épouser Hermione, je sursaute, je me dis que non, là elle exagère. Le monde ne tourne pas comme ça, tout n’est pas toujours parfait, un couple ne se forme pas toujours sur des bases rationnelles, non, au contraire, ça peut se passer n’importe où et n’importe comment, dans un grand embrasement des sens qui pousse Gérard 1m98 et 120 kilos dans les bras de Robert 1m45 et quarante kilos au garrot, non, vraiment, il faut bien reconnaître que JK Rowling a perdu les pédales, elle déconne, elle plane, ça va être l’heure de sa pilule, et ensuite un gros dodo.
Non, sérieusement, il faudrait qu’elle consulte : les sorciers et les baguettes magiques, c’est dans sa tête que ça se passe, hein, JK, tout ça c’est pour de rire, maintenant, il faut redescendre, remettre tes pieds sur la terre ferme et quitter le monde des petits poneys.

N’empêche, Ron si tu m’entends : demain, c’est la Saint-Valentin. Alors, je te conseille de ne pas oublier les fleurs et la baby-sitter pour Rose et Hugo. Et pour une fois, trouve une idée vraiment cool pour la soirée, pas de pizza géante, pas de cheeseburger XXL, évite le plan bouffe tout simplement. Emmène Hermione n’importe où mais pas au restaurant, sinon tout ça risque bien de se terminer dans le cabinet du conseiller conjugal.

De la matière grasse et de l’eau

Oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium, phosphore, 95%. Ensuite, on ajoute une série d’éléments plus ou moins rares qui vont de l’azote au molybdène, on verse dans un Bécher  qu’on présente au-dessus de la flamme du bec Bunsen et on maintient le mélange dans une fourchette de température variant entre 36,1 °C et 37,8 °C.

Après neuf mois de cuisson lente, on obtient un être humain.

Qui peut croire à cette fable qui fait de nous un concentré d’eau et de matière grasse ? D’abord, apprenez que l’eau ne se mélange pas au gras. Faites l’expérience : versez une cuillère à soupe d’huile d’olive dans une tasse de thé à la camomille. Remuez pendant cinq, dix, vingt ou quarante minutes si vous êtes d’un naturel obstiné. Si vous continuer à remuer la cuillère de manière concentrique après plus de quarante minutes, il est urgent de consulter. Cessez donc de remuer, pour l’amour du ciel! Clinc, clinc, clinc, le tintement aigrelet de la cuillère contre la paroi de porcelaine va bientôt me rendre fou.

Voilà, respirons, laissons reposer un peu le mélange et que constatons-nous ? Je chausse mes lunettes et j’observe à la surface de la camomille une fine pellicule d’huile qui toujours pas coulé malgré toute l’étendue de vos transports. Et d’abord, je me demande bien qui a eu l’idée de mettre de l’huile d’olive dans la camomille, et pourquoi pas du gazole, tant qu’on y est ? Je vous laisse goûter, si le cœur vous en dit. Moi, rien que l’odeur me soulève le cœur.

De la camomille à l’huile d’olive, on a pas idée. Berk.

Pour connaître avec précision la composition exacte de l’être humain, il n’existe qu’une seule méthode fiable : prenez le sujet debout. Allongez-le bien à plat sur un matelas moelleux et ferme juste ce qu’il faut. Recouvrez-le d’un léger duvet de plumes recouvert de satin frais. Eteignez la lumière. Fermez la porte et laissez reposer. Après quelques minutes Clothilde a fermé les yeux. Elle se retourne. Se met sur le côté. Cale sa tête sur son oreiller. Sa respiration se ralentit. Clothilde s’endort et Clothilde sourit, elle s’en va, elle s’envole et là, on dispose d’un quart de seconde pour lancer son filet à papillons, un quart de seconde, pas plus, il faut être vif, précis, le geste doit être à la fois ferme et fluide pour arrêter délicatement l’élan de ce corps céleste et translucide; D’ailleurs, pour le filet, on n’utilisera que de la soie : seule la soie est assez délicate pour ne pas couper le fil des rêves.

Une fois Clothilde prise dans nos rets, nous n’aurons que quelques secondes pour prélever une mèche de ses cheveux avant de la laisser reprendre son envol et de retourner à notre laboratoire. Coupons les cheveux en segments de quatre centimètres et déposons-les dans une boîte de Pétri que nous présentons à l’objectif du microscope. Réglons la netteté et la profondeur de champ. Agrandissons dix-mille fois. Que voyons-nous ? De la poussière, on dirait. Agrandissons cent- mille fois. Des grains de poussière. Un million de fois. Toutes sortes de grains de poussière, de la poussière d’étoiles et de ciels, de la poussière de petits matins, des particules dorées de crépuscules d’été. Des atomes de rires d’enfants. De la pluie et de la neige. Des larmes grosses comme le poing. Des traces de sang. De l’air tendre et de la bise plus aigre que du vinaigre. Un grêlon minuscule. Un grain de blé. L’or gris des nuages. La mer. Une chute libre. Un cri. Deux yeux qui s’ouvrent. La première note de guitare. La nuit noire. La nuit blanche. Le parfum de l’encre. Le grain de sable et celui de la peau.

Tous ces grains de poussière qui font de nous ce que nous sommes, immenses et friables, colosses de pierre façonnés par le ciel et statues d’argile érodées par le vent.

Chasser le mammouth ou le mégacéros

Nous sommes tous des machines, rien de plus, finalement.

Des machines à chasser le mammouth ou le mégacéros et nos mains pour façonner le monde sont devenues des pelles, des pioches ou des haches; des pelles-mécaniques ou des tronçonneuses.

Nous ne sommes que des outils, finalement, et depuis ces milliers d’années passées à soulever la poussière des sentiers ou des autoroutes, nous n’avons fait que ça, affûter nos outils et nos armes, inventer le fil à couper le beurre et les grues à gratter le ciel, frotter une étincelle avec un peu de poudre dans le fût d’un canon ou d’une ogive nucléaire.

Nous sommes mécaniques, finalement, et nous perdons notre temps depuis la nuit des temps.
Le monde qui vient a besoin de jambes et de bras. Le monde à venir veut des pectoraux, des abdominaux et des triceps puissants. Le nouveau monde recherche des électrodes à brancher sur les crânes pour muscler les cerveaux, leur faire perdre toute cette masse grasse, sectionner toutes ces connections inutiles qui s’illuminent sans raison pour un oui ou pour un non. Débrancher ces neurones qui s’émerveillent de la finesse irréelle des attaches d’une main sculptée dans le marbre et s’émeuvent de la beauté des phrases d’une langue disparue que plus personne ne parlera jamais.

Débrancher le cœur, enfin. Le connecter à un vélo d’appartement. Éliminer les coups de cœur, les coups de blues et les coups de sang. Garder ses propriétés cardiovasculaires. En faire un programme d’entraînement.

Une chanson, trois fois par jour

Prenez un grand groupe pharmaceutique que nous appellerons Atlantis pour les commodités de la conversation. Atlantis est une entreprise internationale cotée en bourse qui publie chaque année un rapport annuel de 350 pages illustrées de mâles cinquantenaires en costume gris souris de laboratoire qui expliquent pourquoi, cette année encore, Atlantis a ramassé un gros paquet d’oseille en vendant des médicaments pour guérir les humains du cancer et les oies du foie gras.

Mais comment font les cadres de chez Atlantis pour maintenir en toutes circonstances l’alignement impeccable de leurs incisives et où trouvent-ils tout ce pognon ? Pour le savoir, il faut s’enfoncer dans une série de couloirs aux portes protégées par des systèmes cryptés qui mesurent à la fois la pression sanguine et la température anale de chaque collaborateur avant de lui permettre de s’enfoncer plus loin dans le cœur ultra-sécurisé de la grande matrice et de pénétrer enfin dans le saint des saints, un cube de verre enfoui à deux-cents cinquante mètres au-dessous du niveau du sol. Là, confinés en combinaisons blanches dans une atmosphère stérile, une armée de chercheurs haves travaille en silence à l’élaboration de la nouvelle pastille autopropulsée qui détectera les tumeurs malignes et les détruira d’une simple chiquenaude de son rayon laser. Mis en vente, le médicament en question sera conditionné sous vide et vendu au prix de 450 Euros la paire. Je sais. C’est un peu cher. Mais tous ces chercheurs sortis des plus grandes écoles qui travaillent la tête dans le sac, pendant des années, sans jamais voir leurs enfants ou la lumière du jour, ces chercheurs, tout de même, vous ne croyez pas qu’ils travaillent pour du beurre, non mais sans blague ? Le médicament téléguidé! Le vaccin contre la grippe! Les antidépresseurs! Et l’Alka Seltzer, justement, parlons-en de l’Alka Seltzer! Voilà un médicament qui sauve l’humanité qui souffre, un étau sur la tête et la tête dans le postérieur, je me précipite chez le pharmacien qui me tend le paquet familial, ça fait 7 Euros 65, merci docteur, c’est le prix pour le médicament.

7  Euros 65 centimes pour 30 comprimés effervescents à dissoudre dans un verre d’eau. C’est normal. Les chercheurs ont eu beaucoup de mal. Après des années d’efforts, ils ont fini par comprendre que l’assemblage acide acétylsalicylique,bicarbonate de sodium et acide citrique combattait efficacement les effets de l’assemblage bière, vin blanc, vin rouge, dessert, café, pousse-café et mignardises pour ceux qui arrivent encore à viser. D’ailleurs, essayez de dire acide acétylsalicylique, juste pour voir. Rien qu’à l’énoncé de la composition on sort tout de suite ses 7,65 Euros en remerciant Dieu d’avoir livré quelques-uns des plus obscurs secrets de sa création à des cerveaux mieux équipés que le mien.

Pour les jours où ma tête peint le monde en noir, je fais pareil, je regarde dans la liste et je prends une chanson. Je sais, c’est ridicule, une chanson, ça ne sort de rien. C’est un junkie chevelu qui l’a couchée au rouge à lèvres sur un coin de son lit un soir où il avait trop pris. Une chanson pèse zéro gramme et peut être livrée électroniquement sans aucun emballage. Une chanson n’est  jamais testée en laboratoire ou sur des animaux. Une chanson n’a aucun principe actif, c’est encore moins qu’un placebo.

Et pourtant, aussi sûrement que la pastille effervescente relâche les pinces de la tenaille qui enserre mon crâne, cette chanson en deux secondes, fait briller mon paysage, lave mes nuages à grande eau et dépose une infime couche de bonheur sur les murs noirs de mon intérieur.

Crème glacée au poulet

Purée de volaille

Le Service du Département de l’Agriculture Américain en charge de l’inspection et de la sécurité alimentaire explique comment on obtient de la pâte de volaille désossée mécaniquement : on prend des carcasses de poulets, de dindes, de canards, d’oies ou d’autres animaux de basse-cour. On les envoie à très haute pression dans un tamis qui permet de détacher les derniers petits bouts de viande accrochés aux os. Ensuite, on concasse, on hache menu, on malaxe, on écrase, jusque à obtenir ce boa extrudé, couleur fraise polypropylène que vous pouvez voir sur la photo et qui servira de base pour la confection de délicieux beignets au poulet.

En même temps, toutes ces carcasses, on ne sait pas trop depuis quand elles attendent la désintégration. Certaines sont venues à pied, d’autres en avion. On n’est jamais trop prudent. Alors, avant de concasser, on lave, on rince, on désinfecte à l’ammoniaque pour être sûr que le canard est bien propre sur lui avant d’aller ramoner nos intérieurs. Le problème c’est qu’à 90 degrés, l’ammoniaque atténue l’éclat des couleurs. Essoré, le canard blêmit et n’allume plus cette lueur concupiscente dans l’œil morne du consommateur qui pâlit, lui aussi. Il s’étiole, il baille, il s’anémie, il se souvient des jours anciens ou le poulet avait des ailes, de la cuisse, un bouquet garni et une gousse d’ail calés tout au fond du ventre. Il revoit le tournebroche tourner pendant des heures et la peau couleur chair pâle passer au caramel doré sous l’action conjointe de la braise et du vin blanc. Il entend sonner dimanche. Il a faim. Il salive. Il lui faut un poulet rôti, là, tout de suite et maintenant.

Alors, dans la pâte désinfectée qui a perdu ses trop rares couleurs, on ajoute une touche de rose porcin délavé pour que le consommateur oublie sa poule au pot et que le dimanche, il mange son beignet de poulet en rêvant à un pied de cochon.

Rouge eau

Le froid qui remplit la nuit n’épargne aucune peau, aucun visage, fige les lèvres remplies de crevasses ou de rouge et la pluie, la pluie tombe sur les pieds nus, glisse sous les semelles Vibram et les talons Louboutin.
Aucun parapluie n’empêchera jamais la pluie de tomber, de recouvrir le sol, goutte à goutte, par petites taches sombres sur toute la poussière de la terre, sur le sable et sur les cailloux et sur le ruban noir des autoroutes qu’elle transforme en rivières scintillantes au crépuscule des villes.
Et les flaques impassibles s’étalent doucement, posées à plat sur les tarmacs de béton triste où les tapis rouges se gorgent d’eau. Tranquilles et lisses, les flaques masquent leurs profondeurs sous un glacis de ciel gris en attendant le passage programmé du prochain escarpin.