Dominique et moi

Tout d’abord, il y a la date de naissance. Un élément factuel et objectif que personne ne pourra contester en ces temps de jeunisme broutant. Dominique Strauss-Kahn est né le 29 avril 1949 soit 11 ans et demi avant moi. Presque 12 ans nous séparent, 12 ans, c’est un demi-monde, une demi-éternité ! Sur ce point, pas de discussion possible, un jeune sur ses deux pieds vaudra toujours mieux que deux vieux sur un déambulateur.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 1

Poursuivons avec l’analyse objective des critères liés à la personne physique.
Parlons de la hauteur. Sur la base des documents filmés et photographiques en ma possession et en procédant par comparaison avec d’autres personnes connues, je dirai qu’il est impossible que Dominique dépasse le mètre 70 alors que moi oui, et de trois très gros centimètres. Le monde, qui est très con, le monde abruti préfère les grands, ce qui me donne un deuxième point.
Si on considère les autres dimensions, c’est pas pour dire, Dominique se pose un peu là. Vu de face, c’est du massif et vu de profil, il faut du temps parcourir la coursive qui mène de la proue à la poupe du cuirassé. À vue de nez, je dirai qu’on n’est pas loin du quintal, alors que même après la session foie gras, dinde, fromages, desserts, petits gâteaux et fours qui s’étend sur les deux dernières semaines de l’année calendaire – Sauternes et Bordeaux inclus – je culmine avec peine à 74 kilos.
En matière de silhouette, pas besoin de vous faire un dessin, l’épais n’est pas en odeur de sainteté en ce début d’imbécile millénaire. On veut de l’élancé, du svelte, du filigrane. Là encore, pas de discussion possible, en slip kangourou sur la balance, c’est encore moi qui emporte l’affaire.
Résultat : Dominique : 0 / Nicolas : 3

Passons ensuite sur le versant subjectif des choses. Penchons-nous sur l’allure. Là, c’est vrai, tous les goûts sont dans la nature. Je n’essaierai pas d’analyser le ciselé des traits ou la couleur des yeux : on peut aimer la mâchoire fine ou découpée à la dégauchisseuse, le viking pâle et scandinave ou le touareg étique à l’œil noir. J’accorde à Dominique un point sur le regard. J’ai pour moi une abondance de cheveux qui s’accrochent encore à leur couleur, sauf sur les tempes, évidemment. La demi-calvitie n’étant pas particulièrement en odeur de sainteté dans les milieux de la beauté, c’est moi qui obtiens le point de la capillarité.
Résultat : Dominique : 1 / Nicolas : 4

Venons-en maintenant à l’intangible et pénétrons les choses de l’esprit. J’ose espérer qu’en tant qu’ex-dirigeant de la banque du monde, Dominique possède une maîtrise supérieure des choses scientifiques, alors que moi non. Pas de maîtrise du tout, ni supérieure, ni inférieure. Juste un grand trou. Par contre, en matière de galipettes artistiques, je le bats sans forcer. Dominique reprend l’avantage pour ce qui est de l’éloquence et de l’esprit de répartie. Je dirai même que c’est le prince pirate de la périphrase, le seigneur de la circonvolution verbale et du double toe loop locutoire : quand il se défend d’avoir couché avec des putes, Dominique évoque « (s)on absence de connaissance de leur statut prostitutionnel. » On ne peut que s’incliner devant ce magistral exercice de rasage du champ lexical.
Résultat : Dominique : 3 / Nicolas : 5

Pour en finir avec ce qui ne se mesure pas à la cuillère, examinons la coolitude et le niveau de célébrité. Je veux bien manger mon chapeau si Dominique est plus cool que moi. Par contre, à part cette fille qui m’a reconnu dans la rue – alors qu’il s’est avéré, une fois le malentendu dissipé, qu’elle me prenait pour un prof de gym qui selon ses dires me ressemblait trait pour trait – personne ne se retourne sur mon passage, alors que Dominique peine à fendre la foule immense qui sans cesse le poursuit de ses assiduités.
Résultat final : Dominique 5 / Nicolas 6
(Note pour celles et ceux qui suivent encore, et je devine qu’ils sont rares : Je sais quand même compter jusqu’à 6, c’est juste le règlement qui stipule que le facteur célébrité compte double.)

Même si le résultat est serré (en grande partie par le faute de ce règlement inique) il n’en demeure pas moins que c’est moi qui gagne à la fin.
Alors, je voudrais bien qu’on m’explique.
J’étais la semaine dernière à Munich pour un séjour de courte durée. L’entreprise qui m’emploie avait réservé une chambre de bonnes dimensions dans un NH de bon aloi. À la réception, on me tend une carte magnétique, chambre 207, deuxième étage. Je pousse la porte. J’avance le cœur battant dans le petit couloir qui conduit à la chambre. Je découvre le lit.
Vide.
Une fois de plus.
Je m’assieds. J’ouvre avec les dents un paquet de chips à la tomate posé sur le petit secrétaire. Trop de sel dans la tomate. Trop de couette dans le lit. Je ne comprends pas. Comment fait-il, Dominique, pour que des nuées de femmes nubiles tapissent les lits de ses chambres d’hôtel ? Il est petit. Gros. Pas beau. Sûr qu’il a un truc, un mojo, un joujou extra qui fait crac-boum-hue, une substance, un élixir, un fluide évanescent, une botte secrète qui n’est pas mentionnée dans le règlement.
Il arrive, elles sont là. C’est magique, je ne comprends pas.

Comment fait DSK pour que toutes les filles tombent dans ses bras ?

Le crépuscule de la cravate

Je peine à dessiner la courbe exacte de la dette grecque et j’ignore le pourcentage extravagant qu’elle représente par rapport au produit intérieur brut de ce pays chaud que je n’ai jamais visité. Les journaux disent que c’est grave. Les experts financiers et monétaires disent que c’est grave. La boulangère dit que c’est grave, qui connait bien Mykonos, on voit bien là combien les plus hautes intelligences s’accordent à dire que la Grèce est dans le caca.
Ça fait cinq ou six ans que ça dure, la Grèce coule, c’est terrible, et si elle coule, tout coule, les bateaux, bien sûr, mais aussi les avions, les voitures, l’euro, le dollar et les Chinois qui boiront leur dernière tasse avant d’être parvenus dans nos bras pour égorger nos fils et nos compagnes.

Sur le pont, après « L’Hymne à la joie », les violons de l’orchestre entonnent les premières mesures de « Mon Dieu, plus près de toi. » On hale les canaux de sauvetage, le monde entier retient son souffle. Déjà le bateau tangue et gîte. Demain peut-être, demain nous flotterons le ventre à l’air sur les eaux tièdes de la Méditerranée.

L’heure est grave et le silence se fait.

Voilà qu’apparaît en haut sur la dunette, la silhouette altière du nouveau capitaine fraîchement élu par l’assemblée des matelots. La foule des futurs noyés lève vers le sauveur des yeux remplis d’espoir.  Et là, horreur et damnation. Stupeur et horrification : halé et le poil lustré, le nouveau Grec Suprême laisse apercevoir un grand morceau de poitrail velu entre les deux pans de sa chemise ouverte. OUVERTE! La chemise.

Aussitôt, le monde entre en ébullition, BREAKING NEWS, arrêt immédiat de tous les programmes de télévision. FLASH SPÉCIAL, en direct du naufrage du monde, ici Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière, qui vous parle du pont des premières, où, il faut bien le reconnaître, le temps n’est plus aux festivités. Nous assistons à nos derniers instants en direct live et vous découvrez le visage de notre nouveau capitaine au moment où l’eau pénètre dans les cales du navire. Voici donc les images, chers téléspectateurs et en les visionnant, vous saurez immédiatement que nous sommes perdus.
En effet, c’est un capitaine sans cravate qui a eu le front de se présenter devant la presse du monde entier. En cinquante ans de carrière, je n’avais encore jamais été confronté à une telle situation et les mots me manquent, chers auditeurs télévisuels. Les mots me manquent pour vous dire à quel point je suis bouleversé. Jamais, je dis bien JAMAIS, je n’avais été exposé de manière aussi frontale à l’image de cette société dévoyée qui foule aux pieds les principes sacrés du savoir-vivre et de la bienséance. Ah, mes chers amis, en vérité je vous le dis, que nous reste-t-il dans ce monde malade, vers qui se tourner et à quoi se raccrocher si la cravate ne ceint plus le cou de nos autorités ? Il est venu, mes biens chers frères, il est venu, le temps de la chienlit en jeans où il sera impossible de distinguer un fumeur de chanvre d’un politicien ou d’un banquier. Je suis encore sous le choc, mes bien chères sœurs, sous le choc et mon seul vœu, à l’heure de vous quitter, mon unique souhait est de mourir avant que ce monde ait fini de couler.

C’était Gérard-Alexandre Duplat de la Jardinière en direct de votre naufrage à tous, je vous rends l’antenne, à vous les studios, à vous Cognacq-Jay.

Les personnes magiques

Les personnes magiques ne font pas de tours de magie.
Pas de discours, pas de déclarations solennelles et surtout pas le plateau du journal de vingt heures. Elles ne brillent pas d’un éclat particulier, non, à peine une lueur.

Les personnes magiques sont éclairées de l’intérieur.
À la lumière des bougies, à la flamme qui vacille et tangue dans l’air mouvant, fluide, délicate, fragile et qui résiste pourtant aux coups de chaleur, aux coups de froid, aux coups de vent, à la bêtise mondialisée et à toute la veulerie du monde saoulé du bruit des cons.

J’en ai rencontré quelques-uns,  je ne sais pas,  peut-être dix ou vingt ou trente; jeunes ou vieux, souvent si jeunes et si merveilleux. Posés bien à plat dans leur corps et dans leur tête. Tranquilles sans êtres anesthésiés, agiles, attentifs. Des marcheurs rapides, jamais fatigués de fouler la poussière qui blanchit les bas-côtés de l’été, jamais lassés du reflet que les néons allument sur le macadam d’une ville pressée de se mettre à l’abri de l’orage.
Et si la pluie continue à tomber, ils traversent la pluie. Et s’il neige ils continuent à marcher, leur pas toujours le même, un capuchon vissé sur la tête.

Des jeunes femmes et des jeunes hommes, rien de spectaculaire, juste cette flamme fragile qui projette autour d’eux un halo dansant, imperceptible et flou; une aurore posée sur les contours de leurs silhouettes menues, à contre-jour, dans le crépuscule des jours.

Épilation du langage

Est-ce que les aveugles voient mieux quand ils sont non-voyants ?

Nous avons si peur des mots, si peur. De plus en plus peur, les mots nous regardent droit dans les yeux, droit dans leurs bottes, ils nous disent que nous sommes faibles, tremblants, passagers, ils nous disent qu’un jour nous serons malades et qu’une longue maladie peut avoir plusieurs noms de cancers : le cancer du foie ou du côlon, le cancer des os ou n’importe quel cancer, n’importe quelle tumeur du cerveau.

Les mots nous disent les choses telles qu’elles sont, c’est pour ça qu’ils sont nés : dire au plus droit, au plus court, au plus précis. Dire ce que nous sommes, notre réalité et le monde qui nous entoure; il nous a fallu des siècles pour casser ces cailloux, les polir, en faire des galets lisses et plats que nous caressons amoureusement dans le creux de nos mains. Des mots tendres et des mots doux, des mots terribles, des mots crus, des mots âpres, des mots sortis d’un tamis ou d’une râpe à fromage, des adjectifs si précis qu’ils nous font saliver, rire ou bander.
Des adjectifs méchants, trop méchants, alors, il faut qu’on les efface : ils pourraient nous blesser, nous rappeler que nous sommes vieux, vieux, vieux, alors que nous poussons la porte du troisième âge ou celle du quatrième, la belle affaire, on pourra inventer tous les âges qu’on voudra, la réalité sera que nous serons vieux, séniles et souvent, nous seront malheureux.

Je ne sais pas qui a commencé. Les militaires étatsuniens peut-être qui n’en pouvaient plus de décompter les morts vietnamiens et les ont remplacés par des casualties, des choses vagues, incertaines, le produit indéterminé de la rencontre d’une balle et d’un abdomen dans le cadre très général d’un conflit armé mais pas d’une guerre, surtout pas une guerre, surtout pas ce mot.
Ou alors, ce sont peut-être les politiciens, qui ont rasé le langage, qui l’ont épilé au rayon laser pour que ne subsiste plus un seul poil, plus un seul point noir, plus aucun grain de beauté, juste une surface atone et lisse où plus rien ne peut tenir et plus personne ne peut s’accrocher. Un discours creux et vain qui tourne en boucle monocorde, le bruit de fond de nos vies, plus insignifiant et plus vide que toute la musique qui encrasse les cages de nos ascenseurs.

Je ne sais pas qui a commencé à faire bouillir le langage pour en faire de la pâte à tartiner.
Je ne connais pas les gens qui veulent stériliser le monde, en faire un plat pré-cuisiné.

Je me sens vieux, mort et vivant et parfois je bande, parfois je sens le fromage de chèvre. L’ail frais. Le pâté de campagne et le Beaujolais. Parfois, j’ai vraiment envie de chialer tellement c’est beau la neige qui tombe, le froid, le parfum des arbres en été. Parfois, je crie, et ce sont tous des enculés. Parfois, je bégaie, je bafouille, je m’emporte, c’est la vie qui monte ou qui descend, la vie en jeans ou robe du soir, la vie propre, sale, la vie qui sent les fleurs et les égouts.

Toute la vie qui ne tiendra jamais dans le cylindre écrasé d’un tube de pâte à tartiner.

MC Christmas

– Assez discuté! Pour 2020, Mc Donald’s me propose trois milliards et demi de dollars. Un jet privé. Et le déplacement du siège principal de Rovaniemi à Hawaï. Vous vous alignez ?

Autour de l’immense table de conférence, les costumes trois-pièces gris sont plus gris que trois-pièces. Derrière les baies vitrées, Atlanta se noie. Au petit matin barbouillé du 25 décembre 2019, la dinde bouge encore dans tous les estomacs. Tout au bout de la table un costume plus intensément gris que tous les autres costumes gris s’est levé.

– Vous pouvez pas nous faire ça. Impossible! Nous avons commencé il y a 89 ans, en 1931, vous vous rappelez ? 1931: magazine ads for Coca-Cola featured St. Nick as a kind, jolly man in a red suit. St. Nick, un bonhomme jovial en habit rouge. Les débuts du co-branding. Vous n’êtes rien sans Coca-Cola. Juste un gnome minable! Un troll rubicond échappé du Grand Nord.
– Justement, j’ai froid et j’en ai marre du Grand Nord. J’en ai soupé des rennes et du traîneau décapotable par moins cinquante degrés. Je me les gèle, vous comprenez ? Et il est où, l’anglophone décérébré qui m’a appelé St. Nick ? St. Nick Pourquoi pas St. Fornick, tant qu’on y est ? Ah! Justement, ça me fait penser! L’abstinence aussi, j’en ai soupé. Va falloir que la chair exulte, sinon je vais exploser.
– Écoutez Nick…
– Ah bordel, qu’est-ce que je viens de dire, hein ? Plus de Nick ou de Nicolas. Assez de ce prénom ridicule! Appelez-moi Noël. Juste Noël ça suffira.
– Écoutez Noël, la situation est difficile sur le marché des sodas. Je vous rappelle qu’en termes de revenus, nous avons été dépassés par Pepsi. Sans parler de la concurrence des pays émergents qui fabriquent du Coca démarqué avec n’importe quoi. La pression sur nos marges est toujours plus forte. Alors, il faut bien qu’on coupe quelque part. Pour 2020, je peux vous offrir 2 milliards. Point final. Et pour le reste, je vais voir ce que je peux faire.
– C’est pas tout. Il y a aussi le groupe-cible.
– Qu’est-ce qui va pas avec le groupe-cible ?
– Il y a que j’en ai marre des enfants.
– ???
– Parfaitement, j’en ai assez. Les enfants sont sales. Ils sont bruyants. Insupportables. Il arrive même qu’ils s’oublient sur mes genoux ou qu’ils se mouchent dans ma barbe. J’en peux plus. Les enfants, c’est terminé. D’ailleurs, j’en ai déjà parlé avec MacDo. L’année prochaine, ce sera Happy Meals pour tout le monde. On leur balancera des bons sur Facebook que leurs parents pourront retirer au Mc Drive. Moi, pendant ce temps, je pourrai enfin m’occuper des filles. Des filles! Vous comprenez ? Si possible entre 18 et 25 ans. Alors, ce sera campagne de pub dans tous les magazines féminins. Et dans ma hotte, seulement des Manolo Blahnik et des Louboutin.
– Noël, vous avez perdu la raison.
– Non. Après toutes ces années ceinture, j’veux de la meuf. Des filles, vous comprenez ? D’ailleurs pour l’année prochaine, ce sera total changement de look. Fini la couperose, la barbe ZZ Top permanentée et la taille Bibendum. En 2020, je serai poivre, sel, barbe de trois jours et cheveu dru. Le corps huilé. Blazer vert aux bordures dorées avec rappel contrasté du logo MacDo, juste sur le haut de la pochette. Pantalons slim velours mauve. Boots glitter. Aston-Martin, naturellement. C’est mon côté James Bond.
– Monsieur Noël, reprenez-vous! Tout ça ne va pas être possible. Votre cœur de cible, c’est les enfants. Votre couleur, c’est le rouge avec du blanc. Nous n’allons pas vous laisser détruire 89 années de personal branding. Les enfants aux yeux brillants. La plus belle histoire du monde!
– Ton histoire, elle fait surtout tourner ta caisse enregistreuse. Alors, on dit trois milliards et demi de dollars. Un jet. Une Aston-Martin One-77 et des Bond girls pour mettre dedans.
– Monsieur Noël, je vous répète que la conjoncture actuelle ne nous permet pas de nous aligner sur l’offre de Mc Donald’s. Mais j’ose espérer que 89 années d’une collaboration sans faille pèseront dans la balance à l’heure de votre choix.
– Tu me prends pour un clown ? C’est vrai qu’avec ces habits et cette barbe, ce serait difficile de faire autrement. Alors, écoute-moi bien, Monsieur Cola à la Coca. Notre collaboration s’arrête ici et maintenant. Tu reprends ton traineau et tes billes. À partir de maintenant, le Père Noël s’appelle MC Xmas.

Et tu sais quoi ? Avec les Happy Meals, on mettra du PEPSI!

Feu! Chatterton

Un après-midi d’été, au jardin du Luxembourg, Arthur Rimbaud tombe sur Led Zeppelin.
La conversation s’engage autour du Grand Bassin. Il fait chaud. Il fait soif. John Bonham boirait bien une petite mousse. Rimbaud connaît un pub pas loin de là, un vrai pub avec de la Guinness épaisse et plus sombre qu’une nuit en enfer. Le petit groupe se met en route, Bonzo devant, qui marche au radar et pousse en premier la porte, une pinte ! Une pinte tout de suite, un trait de bière assez long pour  irriguer la plaine du Pô.
Derrière le bar, Oscar Wilde imperturbable tire sur le levier et le liquide noir s’écoule sans bruit sous son beau col doré.
Le soir est venu avec le whisky. Robert Plant et Arthur Rimbaud ont écrit trois-quatre courts poèmes en prose et Jimmy Page trois-quatre plages de guitare. John-Paul Jones a fait les arrangements.
À l’aube, Rimbaud est parti mais Arthur est arrivé et le groupe s’est métamorphosé. Led Zeppelin chante en Français, une chanson nouvelle qui s’appelle « Bic Medium ». On y retrouve l’épaisseur et la couleur d’un blues enragé écrit à l’aube des années 70.
Since I’ve been loving you,
I’m about to lose
My worried mind.

C’est toujours pareil, en musique, en littérature ou en peinture : on cite des références, on glose, on essaie de se rassurer, de savoir par quel mystère, quelque chose de nouveau naît de tout ce qui a déjà été créé. On voudrait bien comprendre comment ces corps immenses et insaisissables ne cessent de grandir et de se transformer alors qu’ils se nourrissent des mêmes notes, des mêmes mots, des mêmes traits de pinceau, des mêmes phrases recomposées, des mêmes harmonies reformulées et des refrains qui semblent si faciles à deviner une fois qu’on les a écoutés.

C’est toujours la même chanson.

Et pourtant, un soir, on reste saisi dans l’habitacle de sa voiture. Les phares, la pluie, les pointillés de la ligne blanche sont happés par le grain du son rugueux qui sort des portières en écorchant les haut-parleurs. La voix creuse, tranche, parle, raconte l’histoire d’un ami qui est parti de l’autre côté de la terre; l’histoire d’une barre d’immeubles qui navigue au large des côtes toscanes, mais sur la mer, les immeubles finissent toujours par couler. La voix murmure, rage, hurle, blême, emphatique, mélodique, sans jamais réciter, sur le fil d’un blues parlé qui ne chante que lorsqu’il doit chanter.

Feu! Chatterton, mélange inédit de rock aux bras noueux et de textes scandés remplis d’adjectifs que l’on ne retrouve que dans des recueils de poésie que plus personne ne lit. Feu! Chatterton, du feu qu’on étend sur le ruban adhésif d’une toile isolante pour éviter que le froid de la nuit adhère à nos semelles et nous empêche de décoller.
Feu! Chatterton était en concert à Lausanne et nous nous sommes envolés pour une heure, une heure ailleurs, hors du brouillard et du temps atone où les heures inutiles s’écoulent sans bruit du flanc entaillé de la vie.

Il faut choisir.
La vie est ailleurs.

Merci au groupe, à Arthur, qui a si bien su traduire « Oh yeah » en Français, à Raphaël qui répond aux coups de feu du texte avec ses baguettes, comme un autre batteur qui aimait trop la bière. Longue vie à Feu! Chatterton!
Le concert de Couleur 3 en écoute dans Pl3in le poste LIVE.

Congeler la femme

Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction que les entreprises découvrent que les femmes sont des hommes comme les autres.

En effet, prenons un câble d’alimentation. Branchons-le sur le secteur. Relions-le à un ordinateur. Appuyons sur le gros bouton vert, gris, rouge ou bleu. Peu importe la couleur, l’écran s’allume et apparaît devant nos yeux éblouis un fond d’écran vert, gris, rouge ou bleu, ou rempli de photos d’enfants, de chiens, de paysages exotiques, de voitures surpuissantes, de tous ces petits riens qui illuminent le cœur des gens et qu’ils contemplent entre deux tableurs Excel remplis de graphiques illustrés en forme de camembert.

En face de l’ordinateur allumé, installons une femme et observons. La femme regarde l’écran. Elle introduit son mot de passe. Après un temps d’hésitation, l’ordinateur acquiesce et accepte de dévoiler son intimité. La femme ouvre alors sa boite à lettres, consulte ses mails, télécharge ses fichiers. Pour illustrer ses statistiques, elle produit une série de graphiques illustrés en forme de camembert. Elle exporte ensuite ses camemberts dans un logiciel de présentation. Elle met en page, elle explique avec des titres, des sous-titres, des points et des sous-points. Au bout d’un certain nombre d’heures elle se lève et rentre à la maison.

Prenons un autre ordinateur allumé. Derrière l’écran installons un homme et observons. Eh bien, et vous n’allez pas le croire : la séquence enregistrée, même ralentie, disséquée image par image et passée au microscope à ultrasons, révèle que l’homme fait exactement la même chose que la femme, on croit rêver, non ? Bien sûr, si on chipote, on relève des variations infimes dans la couleur des camemberts ou des fonds d’écrans, mais, si on se livre à une expérience similaire sur deux sujets masculins, on remarque également que Gérard aime le vert alors que Karl-Heinz préfère le bleu.

Ici, marquons une pause et esbaudissons-nous devant la nature facétieuse du grand tout qui a donné à Stieg le goût du rose et à Marieke celui du bleu noir plus noir que la nuit.

Le problème, lorsqu’on est assis derrière l’ordinateur, c’est qu’à un moment donné, il faut se lever. Aller boire ou manger. Faire pipi. Rentrer chez soi pour aller regarder un autre écran. Manger encore, sortir, se frotter à d’autres peaux pour les plus aventureux. Vieillir et copuler, c’est justement là que réside le problème : dans leur hâte de s’envoyer en l’air, les humains oublient parfois de se prémunir contre les affres de la reproduction et crac boum pif, voici venir neuf mois de gestation. Neuf mois ? Neuf mois ! Une éternité pour un ordinateur qui sera mort avant l’avant l’avènement du nouvel enfant. Neuf mois, vous n’y pensez-pas, presque le temps d’une année fiscale, neuf mois, le temps qu’il faut pour concevoir une copie de téléphone portable aux angles arrondis, le temps pour une crise financière de préparer une autre crise financière, neuf mois trop longs, pour cette économie numérique qui change de monde à la vitesse du con.

Alors voilà, Madame, vos neuf mois, on vous les accorde, d’accord, mais avant, installez-vous et ouvrez les jambes, qu’on puisse se pencher à l’intérieur, sur cet endroit intime qui gêne, sur ces cellules reproductrices qui pourraient, si on y prend garde, vous mettre sur le flanc. Neuf mois, vous n’y pensez pas, nous avons besoin de vos bras et vos cellules, Madame, on les congèle, le temps de votre mission, le temps de votre carrière, le temps que mûrisse la Pomme entamée qui éclaire le dos de votre ordinateur.

Un jour, à force de huit heures par jour, la Pomme aura grandi, un peu grâce à vous, et le temps sera venu de faire place aux jeunes. L’homme à la Pomme prononcera un beau discours. Comme cadeau de départ, il vous offrira une glacière rectangulaire aux coins arrondis qui vous permettra de transporter vos ovocytes congelés en toute sécurité. Vous recevrez également un chèque en blanc à faire valoir dans la banque de sperme de votre choix. Vous remercierez la Pomme. Vos yeux s’embueront. Vos collègues vous promettront de venir vous voir régulièrement dans votre pavillon de banlieue. Vous rendrez votre badge et la porte à la Pomme se refermera définitivement derrière vous.

Vous aurez alors 60, 65, ou peut-être même 70 ans. Le temps de commencer une nouvelle vie, le temps de fonder une famille, tout le temps qu’il faut pour faire des enfants.

« Rien n’arrête le progrès. Il s’arrête tout seul. » Alexandre Vialatte.

Un kilo de lard

– Bonjour monsieur le boucher, j’aimerais un kilo de lard s’il vous plait.
– Et son lard, il le veut comment, frais ou fumé ?
– Euh, frais s’il vous plait, j’aime bien le goût, avec les choux.
– Ah ça, il a bien raison, et du petit salé, il veut aussi du petit salé ?
– Non merci, juste du lard et des choux
– Ah ben il fait comme il veut, moi les choux je fais toujours avec du petit salé, un kilo, ça lui fera 17,90.

Le client stupéfait regarde le boucher

– 17,90 quoi ?
– Ben 17 euros et 90 centimes. Il a pas vu ? C’est le prix affiché au kilo.
– Attendez, vous voulez dire 17 euros 90 pour un bout de viande rempli de gras et d’os.
– Il peut toujours trier les os.
– Et vos 20 balles, vous pensez sérieusement que je vais vous les donner.
– Ben oui, sinon, comment il fera, pour acheter son bout de gras ?

Ben oui, ça tombe sous le sens, si on y pense : avant de le passer au fil du couteau, il a fallu l’acheter, ce petit cochon, le nourrir, l’entourer de soins jaloux, le gaver d’antibiotiques rares et onéreux; en extraire, une fois occis, les morceaux les plus tendres et les recouvrir d’un bouquet d’herbes fines pour faire rire les amygdales et tiédir l’estomac.
Je sors mes biffetons, il me file son cochon.
Il ne viendrait à personne l’idée de contester la pertinence de cette transaction. Le ventre exige qu’on le remplisse plusieurs fois par jour sinon tout s’étiole et part en couille. On a des vapeurs et les jambes en manches de veste. On dépérit, on s’allonge. On reste là en attendant la fin. Alors, on paie cash pour sucer les glucides, les lipides, les protides. On raque sans moufter, les calories, c’est la survie.

On paie pour une livre de viande mais pourquoi payer pour un livre de chair ? Pourquoi payer pour des mots qui finissent toujours par nous échapper ? Pour le bruit que font les cordes prises dans la résille de nos rêves ? Pour des images fabriquées à partir d’extraits de nuages ?

Pour tous les moments de grâce qui nous transportent ailleurs, dans un monde où les cochons s’envolent et ne sont pas débités en quartiers de lard.

L’envol des arbres

Un jour les arbres s’inclineront. Leur colonne vertébrale formera un arc de cercle et tout au bout, leur cime ira toucher le sol. Lentement, la terre séchée se fendillera, se craquèlera, sera parcourue de fractures sombres et sans fond d’où émergeront en sifflant les premiers nœuds des racines.

Le vent tombera, effrayé et muet.

Au milieu de l’air immobile, les arbres se redresseront, repasseront à la verticale, se pencheront à nouveau vers le sol, à gauche, à droite, au nord, au sud, régulièrement, deux fois en deux temps, des heures durant, jusqu’à ce que la terre épuisée desserre son étreinte et les libère dans un grand craquement.
Alors les arbres s’en iront voir ailleurs, chercher une autre terre où leurs troncs seront à l’abri des haches. Chercher d’autres nuages, moins lourds, moins acides, moins chargés en missiles. Chercher des collines rondes et dépourvues de croix. N’allumer que des fours à cuire les tartes aux abricots et des bûchers pour éclairer la nuit de nouvelles étoiles ou regarder comment le profil du monde s’allonge à la lueur des flammes.
Les arbres partiront. Un à un, en file indienne, en escadrilles, en troupeaux immenses qui obscurciront le bleu du ciel. Sur leurs dos, ils emmèneront les oiseaux et tous les autres animaux. Les fleurs s’agripperont à leurs branches et leurs feuilles déployées retiendront toute l’eau de nos pluies, tous les cristaux de nos neiges, toute la grêle de nos orages.

Tout ce qui tombe de nos nuages.

Lorsque la poussière retombera, il restera de la terre écrasée de lumière et des barres de béton traversées de verre. Le plomb du soleil fera fondre le cœur des pierres. Nous nous battrons pour un carré d’ombre, un gobelet d’eau fraîche, un palmier gonflable ou un chêne en carton.
Les Pluviasionistes obligeront les femmes à se couvrir de toile grise pour que le ciel obstinément bleu se rappelle de la couleur des nuages. Les Ensolleillistes enduiront d’huile ambrée le corps de leurs compagnes et leur imposeront le port d’un simple string en paille tressée en espérant que l’étalage de toutes ces peaux brillantes favorise l’apparition d’un deuxième soleil.

Les nuages ne reviendront pas.
Aucun nouveau soleil n’apparaitra dans le ciel.

Alors, le Grand Pluvieux dira qu’il est écrit dans le Livre de la Grande Ondée : « Les nuages refuseront de venir recouvrir le bleu du ciel aussi longtemps que durera l’exposition indécentes de toutes les chairs de ces chiennes infidèles. »
Le Grand Lumineux montera sur une estrade. Il ouvrira le Livre de l’Aube Brillante, page 51 où il est écrit : « En vérité, je vous le dis, aucun soleil nouveau ne se lèvera aussi longtemps qu’une infâme nuée de voile gris recouvrira de son ombre morbide des pans entiers de la surface de la terre. »
La tension montera. Des tirs seront échangés. Des ultimatums seront lancés. Des émissaires viendront s’asseoir à la table des négociations qui échoueront après une ultime tentative de conciliation. On hissera le grand pavois. Les canons tonneront. Les missiles s’écraseront. Gris ou dorés, ils provoqueront des dégâts considérables. Des morts par milliers.

Les nuages ne reviendront pas.
Le soleil étouffé par la fumée des bombes décidera lui aussi de s’en aller voir ailleurs.
La nuit tombera pour toujours.

Après un court instant de stupeur, le Grand Pluvieux et le Grand Lumineux feront quérir des voitures et des camions qu’on disposera en carré autour du champ de bataille.
On allumera les phares.
On continuera à se battre dans le noir.

Code pénal pour aller sur Mars

Le temps est au beau qui incite à la promenade. Dans la ville pimpante, à droite, à gauche et à perte de vue, des vitrines clinquantes scintillent au soleil. Et là, juste devant moi, cette bijouterie remplie de montres grosses comme mon poing, les reflets irisés de leurs cadrans métalliques lascivement offerts à ma concupiscence horlogère.
Je transpire.
Je n’y tiens plus.
J’ouvre sans dire bonjour la porte de la bijouterie. J’entre. Je saisis le bijoutier. J’entrave la bijoutière. Je prends à pleines mains. Je dévalise. Je me gave, je m’en mets jusque-là. Mes deux sacs remplis de nourriture, je les vide sur le tapis lie-de-vin tendance délicat. À la place, j’entasse la quincaillerie, de la montre au kilo, jusqu’à la garde, jusqu’à la glotte.

Bâillonné par mes soins, le personnel ne moufte pas.
Je ressors plus chargé qu’une mule du Tour de France. Après un laps de temps plus ou moins long, une alarme résonne. La volaille rapplique, découvre mon meilleur profil dans la captation de ma performance saisie par les caméras de surveillance.
Les limiers liment.
L’électronique électronise.
On sonne à ma porte. Ding-dong, c’est l’facteur. J’ouvre et non c’est la maréchaussée. Sous une pile de porte-jarretelles, on découvre 20 kilos de garde-temps made in Switzerland. Le flic me regarde bizarrement. J’explique que rien ne m’excite plus que de sentir le frôlement soyeux des bas sous mon pantalon d’alpaga. Il me répond que tous les goûts sont dans la nature, porte-jarretelles, fixe-chaussettes et montres mécaniques, tout ceci peut très bien se concevoir. Juste, pour les montres, il voudrait bien que je lui fournisse des pièces justificatives, des tickets, des reçus, n’importe quoi qui prouve qu’elles proviennent bien d’une transaction où une somme d’argent a été offerte en échange de son équivalent horloger. Devant mon refus de produire un tel document, le policier m’emmène croupir dans une geôle quelconque, pour quelques heures ou quelques jours, selon la gravité du délit converti en unités de pognon.
Ensuite, enquête, instruction, comparution, tribunal, procès et même, peine de prison, si j’ai subtilisé plus d’un quintal de quincaillerie helvétique. On dira ici que la lourdeur de la sanction prononcée sera proportionnelle à la valeur du matériel dérobé. Par extension, ce principe s’applique à tout ce qui a été volé : minéraux, végétaux, objets, argent, animaux et êtres humains. Jusque-là, le système a bien fonctionné, mais aujourd’hui, à l’heure où nous nous apprêtons à revêtir nos combinaisons spatiales pour aller sur Mars, le temps n’est plus à l’examen minutieux des traces d’ADN pour savoir si Gérard était bien les deux fesses dans son slip le 10 octobre à 19 heures 43.
Nous n’avons plus de temps à perdre et toutes ces années d’enquête, ces tribunaux sombres, ces avocats confits dans leurs robes surannées, ces prisons surpeuplées, tout ce fatras nous retient en palabres inutiles alors que l’espace nous tend les bras.

Notre nouveau système est beaucoup plus simple et adapté aux réalités du monde supersonique.
Désormais, on échange un crime contre une somme d’argent.

Et les pauvres, me direz-vous ? Les nouveaux Martiens ont besoin de piscines et parfois la croûte du sol rouge s’écroule sous le poids des machines. Alors, s’ils veulent protéger leurs mains fragiles, les pauvres n’ont qu’à bien se tenir.