La course de l’Escalade se déroule à Genève.
Au début décembre de chaque année. Il y a des enfants, des adultes parfois déguisés en fromages, des marcheurs, des joggeurs, des coureurs et à la fin on casse une marmite en chocolat en souvenir des marmites de soupe aux légumes lancés sur les crânes nus des Savoyards venus escalader les remparts de la ville, il y a quelques siècles.
Devant la piétaille, se trouve un petit peloton de coureurs d’élite venus là pour des histoires de records, de podiums, et aussi de primes parce que l’argent nourrit le coureur étique. Souvent bronzé, le coureur ailé est parfois carrément noir. Et c’est justement là qu’il y a comme une couille. Les organisateurs genevois sont aussi des statisticiens. Plongés dans le palmarès des années précédentes, ils voient bien cette déferlante de coureurs de couleur qui raflent tout le pognon des premières places. Le coureur noir va trop vite. Il vient manger le pain blanc réservé aux blancs. Il faut faire quelque chose. Les organisateurs d’une course voisine leur soufflent la solution. Il suffit de rétribuer maigrement les trois premiers arrivés, toutes provenances confondues. Ensuite d’établir un classement séparé, éthniquement pur et spécifiquement réservé aux Suisses. Et d’arroser généreusement les athlètes AOC qui courent moins vite que leurs homologues exotiques et dopés à la négritude.
A la radio, le type qui expliquait a dit que le plus simple, c’était de contingenter les Noirs. Que dans les jeux olympiques d’hiver, on faisait tout pareil. On contingentait les Blancs. Pas plus de 4 ou 5 (?) skieurs suisses pour la descente. Sinon, c’est l’invasion, des Suisses partout, le premier Autrichien au-delà de la dixième place et aucune chance pour un descendeur kényan de figurer parmi les 20 premiers.
Heureusement qu’il y a le sport et la religion. Sinon les hommes auraient peut-être oublié d’être cons.
Catégorie : Vu sous la jupe des étoiles
The Armonist
Peut-être que vous vous souvenez encore.
Dans les années 70, la musique était fabriquée sur des bandes, depuis des studios en bois. Le son était chaud comme une crème au caramel et les guitares à couper au couteau de boucher. Les musiciens se servaient de leurs instruments pour fabriquer de la musique en chair et en os.
The Armonist, ce serait un peu comme si on avait ressorti les bandes, les studios huit pistes et les guitares usées par le frottement d’un plectre qui sait exactement où il va. Pas besoin d’explication ou de mode d’emploi : la musique est aussi une histoire d’artisans qui maîtrisent leur art.
Alors voilà The Armonist, groupe nouveau, son contemporain, et pourtant enfoncé jusqu’aux genoux dans le jus pas toujours pasteurisé des seventies. De vraies mélodies et des plages de guitare qui rappellent ce temps béni où les musiciens savaient avant tout jouer de la musique.
Deux liens pour découvrir la version studio et la version accoustique de leur premier titre :
http://www.myspace.com/thearmonist
http://www.mx3.ch/artist/thearmonist
Sous la jupe du soleil
Le mur de Berlin est tombé. Derrière le mur, côté est, les architectes avaient tiré des traits droits et perpendiculaires. Et surtout, confisqué tous les pots de couleurs, passé les villes à la machine monochrome. Blanc. Gris clair. Gris moins clair. Gris foncé. Presque noir. Gris plutôt chaud. Gris plutôt froid.
Sans prévenir, le soleil se lève. Il barbouille ces surfaces atones de jaune, d’orange et de rouge. Il pose des reflets dorés aux vitres. Il creuse des ombres bleues. Il dessine des reflets flous. Il met le bordel partout.
Le soleil fait la révolution.
Sous la jupe du dragon
C’était au mois d’août. Nous étions plusieurs installés derrière une table, juste devant la vitrine de la librairie La Liseuse à Sion. C’est là que j’ai rencontré Marie-France Vouilloz Burnier et son étude sur les femmes d’Hérémence dont j’ai déjà parlé.
J’ai aussi fait la connaissance d’Alain Bagnoud qui présentait Le Jour du dragon, le deuxième tome d’un récit autobiographique qui en comptera 7. Le petit garçon du premier volume, La Leçon de choses en un jour, a pris quelques années. Il vit toujours dans le même petit village valaisan. La famille, l’église, les montagnes sont toujours là mais les années 70 ont repeint le paysage avec de nouvelles couleurs et des fumées pas très catholiques. Le récit se concentre sur une seule journée : le 23 avril, la fête de la St Georges, le saint patron de la commune d’Aulagne. Avant de partir sur les routes pour jeter à la face du monde les accords déchirants de sa guitare électrique, le narrateur se prépare à son premier défilé dans la fanfare des dorés. Là où jouent son père et ceux de son clan. A bonne distance des argentés, la formation du parti adverse, composée de musiciens au jeu mécanique et dépourvu d’émotion. Le jeune homme se met en place, le tambour sur l’épaule. La musique démarre. Le groupe part au signal et défile au pas. La St Georges a commencé. Suivent toutes les étapes rituelles, la messe et le sermon. La réunion de l’assemblée villageoise qu’un verre de vin blanc tient en équilibre. Les discours. Les appartements à construire pour les touristes qui arrivent et qui jouent au golf, parfois. Justement, il y a cet endroit, ce plateau bien lisse au-dessus de la plaine : il suffit d’en discuter, de s’arranger pour que les flots d’argent frais coulent dans la bonne direction. Voilà pour le plan large.
Pour le plan serré, le narrateur utilise son nouveau statut de musicien officiel pour se rapprocher des musiciennes et rejoindre le groupe des filles très loin, de l’autre côté de la place du village. La traversée est mouvementée mais la tentative réussit et se conclut par un baiser échangé dans la pénombre de l’église où St Georges vient d’être célébré. Le voyage se poursuit dans l’atelier d’un peintre où le narrateur est confronté avec violence et pour la première fois à la représentation crue du corps féminin et des ses parties intimes. Le voyage se termine dans le garage de la première boum. Le rock, les slows, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, le premier joint et la dernière danse dans les bras de cette demoiselle aux multiples bracelets et au merveilleux sourire.
Alain Bagnoud vient de là. Il parle de ce qu’il connait, de ce qu’il a vécu. Sans fards, parfois avec une distance amusée et attendrie sur cet adolescent mal assuré et malhabile, descendu de son village pour étudier en ville. Un adolescent en voie de développement.
En ce temps-là, dans ce pays-là, les filles étaient farouches, Katmandou un mythe inaccessible et rouler un joint l’étape ultime de la transgression. C’était au début des seventies. Un siècle plus tard, le vinyle est toujours vivant et il sonne bien plus vrai qu’un fichier MP3.
Alain Bagnoud, Le jour du dragon, Éditions de l’Aire, http://www.editions-aire.ch
Le blog d’Alain Bagnoud est en lien sur la liste des blogs amis.
Sous la jupe de Neil
Je me suis approché du haut-parleur, derrière la grille sous le plafond. C’était bien la voix de Neil Young. Jamais entendu la chanson. J’avais la chair de poule et presque les larmes aux yeux. Ce qui sortait du haut-parleur, c’était des pavés de musique lourde, de la batterie brute et une guitare enrouée. Sur ce son carré flottait le fantôme blanc de la voix de Young.
Les mots n’arriveront pas à décrire la texture des notes qui tombaient du plafond. La musique se passe d’explications ou de courroie de transmission. Pas besoin de savoir lire ou écrire, parler l’anglais ou le mandarin, le son passe directement dans le sang.
Comme je me trouvais justement dans un magasin de musique, c’est dingue, je me suis approché d’un vendeur nubile en caressant l’espoir fou que cet adolescent pourrait me renseigner sur la chanson. Ce qui me permettrait d’acheter l’album. De retrouver la mélodie. De la repasser en boucle et bien à fond, tout au fond des oreilles. Le jeune homme était parfaitement au courant. Il s’est dirigé vers un rayon et m’a tendu une galette brillante et prête à enfourner.
Béni sois-tu, vendeur inspiré d’avoir illuminé ma journée. Quand j’y repense, j’ai toujours le même vertige, il me faudrait des tentacules, des antennes, des espions. Des clones qui ratissent le monde une loupe à la main à la recherche du son, du mot ou de l’image qui sauront me percuter le cœur jusqu’au fond des yeux.
Neil Young and Crazy Horse, Prime of Life, Sleeps with Angels, 1994.
Sous la jupe des garçons
Je me promène le long du lac.
Le dimanche matin, les flâneurs apprennent aux joggeurs l’art de l’esquive. Derrière moi, un son mécanique qui grandit : le bruit d’un petit moteur et le couinement énervé des engrenages qui frottent à toute vitesse. Une voiture rouge me dépasse, suivie de son petit propriétaire penché sur les manettes de la télécommande. Le papa suit, prêt à intervenir en cas de sortie de route ou de collision.
La voiture rouge. Le petit garçon. Le papa.
J’ai pensé à la même scène au féminin. La voiture rouge. La petite fille. La maman.
Est-ce que la petite fille devient un garçon, à la fin ?
Sous la jupe de septembre
Premier septembre
Je saisis l’occasion de ce jour sournois et rempli de l’odeur écœurante de cuir rance qui imprègne les fournitures scolaires de la rentrée pour m’élever solennellement contre l’arrivée de l’automne, saison fourbe, lâche et veule qui se prépare comme chaque année à tirer dans le dos nu de l’été.
Sous la jupe de la Dixence

Marie-France Vouilloz Burnier est docteure en Sciences de l’Éducation. Elle a consacré l’essentiel de ses recherches à la condition féminine et au domaine de la santé. Son territoire, c’est le Valais, un canton suisse qui partage les plus hautes montagnes des Alpes avec la France et l’Italie.
Son dernier livre, À l’ombre de la Dixence, donne la parole aux femmes d’Hérémence, un village de ce canton montagneux. Ces témoignages reviennent sur les années où les hommes ont quitté leurs familles pour aller construire les barrages de la Dixence et de la Grande Dixence. Leurs maris absents pendant de longues semaines, les femmes d’Hérémence se retrouvent face à de multiples obligations qui vont du fauchage des prés à la couture en passant par l’entretien du bétail, les travaux des champs, et l’éducation. Elles expliquent en peu de mots comment elles se sont organisées pour faire le travail laissé par leurs hommes partis couler du béton. La recette est simple. Se lever à 5 heures du matin et se coucher quand on n’en peut plus. Elles disent le froid intense qui règne en hiver dans les intérieurs dépourvus de chauffage et d’eau courante. Les charges qu’il faut porter. Les grossesses à répétition, les familles nombreuses. L’apparition du robinet qui remplace le seau. L’arrivée des salles de bains et surtout des toilettes. La révolution de la machine à laver. Les premiers métiers : sage-femme, institutrice, infirmière.
Ce livre visite un passé proche. Nées entre 1909 et 1936, ces femmes d’Hérémence nous parlent en direct, on peut aussi les voir dans le DVD inclus et réalisé par Anne Zen-Ruffinen. A l’ombre de la Dixence porte bien plus loin que les montagnes qui entourent son barrage. Ces témoignages sont un rendu photographique de la condition féminine, il y a quelques années à peine. Un temps où les femmes d’Hérémence travaillaient en silence. Marie-France Vouilloz Burnier leur redonne la parole.
Aujourd’hui, les femmes sont toujours moins égales que les hommes. En lisant ce livre on comprend mieux pourquoi.
À l’ombre de la Dixence, aux Éditions Monographic.
http://www.monographic.ch/php/content/nouveautes/livre.php?id=229
Sous la jupe de l’apocalypse
Il s’agit d’un best-seller étatsunien. Le titre, c’est « Wealth, War and Wisdom » autrement dit « Richesse, Guerre et Sagesse » avec des majuscules pour faire plus lourd. J’ai vu un résumé en cherchant autre chose sur la grande toile. L’auteur s’appelle Barton Biggs. Les gourous économiques étatsuniens le placent dans l’élite des 10 meilleurs stratégistes vivant sur cette planète bleue qui déteint. Donc, nous avons affaire à la crème de la crème économico-financière, le gars qui tient les manettes du pognon dans ses petites menottes remplies de bagues en or massif.
Que dit sa Très Wallstreetienne Altitude ? Je traduis : » Les investisseurs doivent intégrer la possibilité d’une rupture des infrastructures qui organisent le monde civilisé. « En clair, les pauvres finissent par s’énerver et se transforment en hordes barbares. Ils défoncent la civilisation à coups de hache. BOUM. Tout est rasé. Nous errons à la surface irradiée de la terre. Nous recommençons à décapiter notre prochain pour un quartier de mammouth, que nous mangeons ensuite avec les doigts.
Monsieur Biggs s’adresse aux riches qui désirent le rester après le soulèvement des classes populaires. Voici ses conseils précieux, à mettre en application dès à présent. » Pour se préparer à la fin de notre civilisation, votre camp protégé doit être autonome et capable de produire de la nourriture… Vous devrez disposer d’un stock important de semences, d’engrais, de nourriture en conserve, de vin, de médicaments, de vêtements, etc« … En lisant plus avant, on comprend que la catégorie « etc » regroupe les sous-catégories armes de poing, armes blanches, armes à feu et tout autre système de défense à même de dissuader les barbares de s’en prendre aux boîtes de caviar stockées en cave climatisée pour le retour des beaux jours.
Mais là où on mesure vraiment toute l’attention portée au futur bien-être de nos riches, c’est qu’en plus des produits de première nécessité, (bouffe, médicaments, habits) cette liste de survie comprend un intrus de taille. Un élément tout à fait superflu. DU VIN! Relisez.
Vous vous rendez compte ? Les riches auront tout prévu. Même le Champagne pour continuer à faire la fête après la fin du monde des pauvres.
Sous la jupe de la nappe à carreaux
Je regarde parfois les gens à table dans les restaurants. À part les solitaires et quelques couples silencieux qui mangent en regardant le vide, tout le monde parle.
Je me demande bien de quoi.
Tout a déjà été dit.