Van Gogh regarde

On fait d’étranges rencontres dans les musées.

On suit le sens de la visite, à peu près. On voudrait suivre le sens de la visite. Un groupe compact de visiteurs extrême-orientaux arrive dans le sens inverse de la marche. Muraille de Chine incontournable et peut-être fabriquée au Japon, qui se dresse entre vous et le sens de la visite. Il faut au plus vite quitter la route principale. Prendre tout de suite n’importe quelle départementale. Sauve qui peut. Menaçante et recouverte de casques d’écoute, la masse s’avance à contre-courant. À droite. À droite toute. On prend à droite dans une salle bleue. On fonce : c’est le dernier moment. On arrive de justesse, en travers, à reculons. À l’envers pour tout dire. Le temps de se remettre à l’endroit, on relève la tête.

D’un seul coup, on croise le regard de Van Gogh.

On détourne les yeux, on s’excuse. On voudrait être ailleurs. Être aspiré par un trou du plafond. Il n’y a pas de trou au plafond. Van Gogh ne bouge pas. Il garde un sourcil un peu plus relevé que l’autre. Les cheveux rouge-orange tirés en arrière qui font des trainées rouges sur son visage vert turquoise ou bleu émeraude, c’est selon. À droite, sur le haut de son front, une grosse tâche de lumière coule en trainées  blanches sur son visage bleu. Sa bouche mince est privée de lumière. Elle existe à l’intérieur d’un espace neutre que sépare un trait rouge de sang séché qui dégouline sur sa lèvre inférieure. Un trait rouge sang.

Debout dans le mur, Van Gogh est rouge et bleu.

Nos regards se croisent. Il n’a pas cillé. Il ne bouge pas. Ses yeux oultremer sont plus profonds que l’océan. Ils renvoient la lumière trouble que diffuse un boyau qui serpente juste sous la surface d’une calotte de neige. Il me regarde sans façon. Froidement. Objectivement.
Son sourcil droit se relève, imperceptiblement.
Aucune marque d’intérêt.
Aucune compassion.
Juste une observation :
« Je ne t’aime pas. Je ne vous aime pas, ombres inutiles, fantômes qui défilez devant moi depuis mille ans. Vos regards figés et vos bouches vides, vos mains collées à votre paroi de verre.
Dans ce musée où le monde entier défile, je suis le seul être vivant. »

Shakespeare sur Seine

Il faut traverser une première fois la Seine, le parvis de Notre-Dame. Traverser une deuxième fois la Seine.

Est-ce qu’il y a deux Seines dans Paris ?

Ensuite, prendre à droite, Marcher quelques mètres entre l’eau et le square René Vivian. Je donne ces précisions géographiques parce qu’à Paris, il y a Notre-Dame et que tout le monde passe par Notre-Dame en marchant dans Paris. Alors, une fois sur place, vous pouvez continuer votre route et marcher jusqu’à une petite maison qui a probablement vogué sur la Seine avant de venir s’échouer le long du quai de Montebello.

Sur la façade, il y a une bande jaune. Au milieu un portrait et, en lettres noires, l’inscription « Shakespeare and Company« , librairie anglophone dans le cœur de Paris. Ici, je dois placer un avertissement au lecteur : même si vous n’aimez pas les livres, même si vous n’aimez pas les Anglais, ou Shakespeare ou les Américains, les libraires ou Notre-Dame de Paris, je vous conseille de pousser la porte verte et d’aller voir à l’intérieur.

Il ne s’agit pas ici de livres, de littérature, ou de caractères d’imprimerie. On ne parle pas d’auteurs plus ou moins morts et alignés en rangs d’oignons sur des étagères qui commencent par A et finissent par ennuyer tout le monde. Ceci n’est pas une librairie. C’est un trou dans le temps. Un passage qui vous entraine l’autre côté du miroir, là où vivent les personnages qui viennent vous parler le soir, avant de vous endormir.

Une fois à l’intérieur, le monde change de perspective, de hauteur et de largeur. Une mer de livres se fend pour laisser juste assez de place à un couloir étroit. Des livres en haut. Des livres en bas. Des livres qui se perdent dans le ciel de poutres noires très loin, dans la nuit du plafond. Des tours de livres en équilibre mènent à un escalier hésitant jusqu’à un piano solitaire qui n’a pas besoin de pianiste pour jouer. Si vous continuez en direction de la lueur du jour, vous tomberez nez à nez avec un vaisseau spatial entièrement équipé. Environ un mètre soixante de haut et peut-être huitante centimètres de large. La profondeur, je ne sais pas. Il faut se couler à l’intérieur pour pouvoir pénétrer dans l’habitacle. Assis et isolé du monde, on se retrouve devant le tableau de commande, une machine à écrire vert pâle et militaire. La même machine qui a appris à mes doigts gourds l’art de la dactylographie, c’était au siècle passé. Vous avez pris du papier ? A4, si ce n’est pas vous commander. Insérez la feuille dans la fente prévue à cet effet, faites tourner le rouleau et écrivez. Ce que vous voudrez.

Une ligne. Au bout de la ligne, la machine émet un son magique. Ding. La clochette dit qu’il faut revenir à la ligne.

Ding.

Ici la ligne se termine.

Vous êtes arrivés à la fin de la réalité.

Trente-trois tours et puis s’en vont

Dans le monde noir vinyle qui tournait à trente-trois tours à la minute, il y avait toujours un moment de panique.
Un instant suspendu à la grille du transistor dans l’attente angoissée de l’annonce du titre de la chanson. Une bonne chanson est un instant fragile qu’on voudrait pouvoir retenir au creux de ses mains pour l’emporter avec soi. Pour écouter seul dans le noir et en boucle pendant des heures et des jours. Parce c’est urgent. Parce que c’est vital. Parce que votre tête s’est tout à coup remplie du son de cette musique et qu’elle a besoin de ces notes, comme votre bouche a besoin d’eau.

Au temps du noir vinyle, les présentateurs qui causaient dans le poste parlaient souvent d’autre chose. Et la musique, vous comprenez, cet intermède en couleurs entre deux causeries en noir et blanc, c’était tout à fait secondaire et pour tout dire parfaitement dégradant. Alors, le présentateur snobait la musique et laissait choir l’auditeur pantelant.

J’ai passé des heures ainsi, suspendu à mon poste de radio. En attendant que l’air qui s’était envolé revienne se poser sur mes ondes. Ensuite, il y a eu l’enregistreur et ses bandes toujours prêtes à s’embrouiller au plus mauvais moment. Il y a eu ce moment intense à essayer de me souvenir de paroles entendues dans un magasin. À courir ensuite chez le disquaire et lui chanter la chanson. A capella. Devant les autres clients stupéfaits et le disquaire consterné. De cette époque, je garde des bouts de phrases, des fragments de mélodies, des énigmes jamais élucidées que je traine comme du poil à gratter.

Tout à coup dans un restaurant, j’entends cette phrase musicale que je reconnais immédiatement. Trois ou quatre notes anonymes, stockées depuis des années dans un tiroir de ma mémoire grise. Trois notes recouvertes de poussière,  en attente d’identification. Je me lève et plante là les autres convives stupéfaits qui me voient traverser la salle et pointer mon téléphone portable en direction du haut-parleur encastré dans le plafond. Les autres clients du restaurant ont tous arrêté de manger.

Au bout de mon bras tendu, mon téléphone émet une courte vibration. Je regarde l’écran qui m’indique que la chanson date de 1981, qu’elle s’appelle Slow Hand et qu’elle est interprétée par les Pointer Sisters et prête au téléchargement qui s’achève alors que je n’ai pas encore regagné ma table. Il faut que je me raisonne pour ne pas partir sur le champ. Aller écouter en boucle cette chanson un peu sucrée, ce fragment fragile et transparent, exhumé par magie du temps lointain où j’allais chez le disquaire pour acheter des microsillons noir profond.

Trente-trois tours et puis s’en vont. Shazam est une belle invention.

Assis à dix mille mètres au-dessus du sol

Que faisais-je, assis à dix-mille mètres au-dessus du sol, côté couloir ?

Trois sièges alignés, les deux autres remplis par des fessiers qu’une paire de jambes aller débarquer à l’aéroport de Denver, Colorado, États-Unis d’Amérique. J’étais toujours en train de partir quelque part.
Les heures qui s’allongent dans une carlingue. La fatigue qui se réveille de l’autre côté du monde. La nuit qui tombe alors que mon estomac réclame un petit-déjeuner. Des heures de décalage noyées dans des pots de mauvais café. Les nuits d’insomnie et cette sensation diffuse de traverser le monde dans une balle de coton.

J’étais toujours en train d’aller quelque part

Et toujours les mêmes personnes. Les mêmes uniformes, toujours les mêmes questions, comment était le vol, le repas, le temps qu’il fait de l’autre côté de l’océan. Les affaires qui marchent ou ne marchent pas. Les réunions vides. Les diners interminables où l’alcool bon marché noie les rires gras et les sous-entendus lourds. Les mains moites à serrer. Les écrans blancs des présentations et des plans.
Les courbes qui s’envolent à crever le plafond.

Les courbes qui s’envolent sur un écran finissent toujours par s’écraser.

Pendant ce temps.

La vie s’écoule au compte-gouttes. Rouges, qui s’écrasent sans bruit sur le tapis. Il faudrait de toute urgence qu’un chirurgien pose douze points de suture sur cette plaie ouverte qui refuse de se refermer. Il faudrait repriser les fils du temps. Rester assis devant le soleil qui se couche ou se lève. Construire des cathédrales, des avions en papier, des jets d’eau qui retombent en été. Il ne faudrait pas oublier de ne construire rien ni personne, juste s’assoir sur la berge et regarder comme le monde était beau, avant d’être repeint couleur aéroport. En rouge vulgaire ou en gris béton. Se souvenir de la fine poussière blanche que le soleil soulève en été. Se souvenir de la nuit noire et remplie d’étoiles plus dures du fer à mâcher. Respirer L’odeur du foin qui sèche. Le vent. Les cristaux de glace suspendus dans l’air bleu par moins vingt degrés au-dessous de zéro. Garder en bouche le goût métallique des glaçons arrachés aux gouttières.
Ne jamais s’éloigner de l’enfance.

Regarder la vie quand elle est encore là.

Assis dans un avion, à dix-mille mètres au-dessus du sol, je suis souvent allé nulle part.

Les Frites de la Liberté

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin se trouve au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour parler d’une affaire compliquée.

Résumons.

Un jour, George Bush voit sur ses satellites des images en couleurs en provenance de Bagdad, Irak. Sur les photos, on distingue très clairement des fabriques de mayonnaise en pot. En zoomant à l’intérieur des pots, le président des États-Unis d’Amérique découvre horrifié la présence de crème fraîche 100% matière grasse et 2000 calories au centimètre carré, ou cube, c’est selon. En bout de chaine, une mention imprimée sur le haut des cartons d’emballage le glace d’effroi :  » 0 calorie Deluxe Mayonnaise ». Et juste en dessous : « For US use only », seulement pour estomacs américains.

George Bush vient enfin de découvrir l’origine de l’épidémie d’obésité qui ravage son pays. Partout dans les hamburgers, la mayonnaise zéro calorie est peu à peu remplacée par de la bonne grosse crème fraiche.  Une montagne de graisse. Une arme chimique de destruction massive. Le Mal Absolu.
Il n’y a plus une minute à perdre. Il faut détruire ces fabriques ennemies et le pays tout autour. Que la patrie en danger envoie sans délai ses enfants pour qu’ils versent un sang impur et rempli de mauvais cholestérol.  Donc, les États-Unis briquent leurs porte-avions quand un blanc-bec fin de race au profil d’aristocrate dégénéré monte sur l’estrade des Nations Unies pour dire que non, il n’est pas prouvé que l’utilisation prolongée de crème fraiche 100% matière grasse soit à l’origine du désastre sanitaire qui est en passe de faire éclater les panses étatsuniennes.
Oh putain. Quand George Bush voit ce vieux beau débiter en Français médiéval ses doutes délicats de fiancée rétive, son sang ne fait qu’un tour. Il convoque les états généraux de la première puissance du monde dans le bunker pressurisé prévu à cet effet. Il y a là le Pentagone, la CIA et le FBI. George W est dans tous ses états. Enfin, c’est qui le maître du monde ici ? Qui c’est qui a envoyé l’homme dans la lune et inventé le Coca à la Cola ? La voiture qui fait vroum ? Et l’essence, hein, l’essence, le pétrole, qui a été inventé au Texas, le pétrole c’est du poulet ? Non, bien sûr. Le pétrole c’est pas du poulet. Et il faut que ces Français arrogants et illetrés comprennent une fois pour toutes ce qu’il en  coûte de s’attaquer à l’Empire.

Là, ça devient un peu technique. Il faut savoir qu’en Amérique, les frites s’appellent « French fries », qu’on pourrait traduire par « frites françaises ». Il y a aussi le « French Kiss » connu chez nous sous l’appellation « rouler une pelle, ou alors une galoche ou une saucisse » mais nous nous éloignons du sujet.

Résumons.

Partout en Étatsunie, des établissements de restauration rapide font l’apologie des produits français. Mc Donalds et Burger King. Kentucky Fried Chicken et Taco Bell. Des traitres. Des collabos. De sournois agents de la propagande française. French fries par ici. French fries par là. French fries with MAYONNAISE! L’horreur absolue. Et c’est quoi la prochaine étape de l’invasion ? Un distributeur de Beaujolais à côté des fontaines à Coca ? Non, mes chers compatriotes. Nous résisterons jusqu’à notre dernier souffle face à l’arrogance de l’impérialisme français. À partir d’aujourd’hui, interdiction de mettre la langue dans le baiser. Embrassons-nous joyeusement. Embrassons-nous fougueusement mais surtout, embrassons-nous chastement. Par la toute-puissante autorité que Dieu – qu’il nous bénisse –  m’a confiée, je décrète également la fin des French fries qui seront immédiatement remplacées par des Freedom fries, les frites de la liberté. FREEDOM. Parce que la liberté a été inventée par et pour le peuple américain. Et aussi parce que ça commence aussi par F et R. C’est plus facile, pour retenir.

Ainsi fut – à peu près –  fait  en l’an de grâce 2003. La guerre fut déclarée le 20 mars 2003, nom de code « Iraqi Freedom » parce que George Bush avait retenu le nom depuis l’affaire des frites. Le 1er mai George Bush, toujours lui déclarait que la guerre était terminée et que le nom de code pour célébrer la fin des hostilités, c’était « Mission Accomplished ». Mission accomplie et fin de la guerre en Irak.

C’était le 1er mai 2003.
God Bless America. Que Dieu nous protège de l’Amérique.

Deux liens qui résument cette histoire de frites (en Anglais) et de guerre qui dissiperont les soupçons qui pèsent sur la rigueur spartiate de ce blog toujours soucieux d’effectuer un vrai travail de fond sur tous les sujets importants.

Et surtout cette chanson de Robert Plant qui dépote et que je vous laisse écouter ici.

Écouter le bruit que fait une voix quand elle se déshabille

Enlever la graisse qui dégouline. Toutes les couches inutiles. Enlever le bruit qui ajoute au bruit. Le fracas de la grosse caisse. Les nappes de synthétiseurs. Les violons parfois. Tout le fatras électronique.

Enlever tout ce qui n’est pas nécessaire et écouter le reste.

Garder la voix pour faire sonner le silence. Garder la guitare pour faire sonner la voix. Garder l’espace installé entre deux doigts qui pincent les cordes du bout des ongles.

Aimer tout ce qui reste et respirer un peu.

Écouter le bruit que fait une voix quand elle se déshabille. Le son d’une bouche nue qui traverse le noir. Écouter la respiration soulever les notes, les tenir à bout de bras, sur une hauteur fragile, à l’extrême bord de l’asphyxie.

Inspiration.

Voix. Guitare. Sur ses cheveux, une paire d’écouteurs.

Et le fil du micro branché dans le gris du ciel.

Emmy Curl – Cayman Island

Vifs remerciements à Sophie qui cherche et trouve des musiques rares que vous retrouverez ici.

A Christmas Carol

Dans le cadre des échanges proposés par Les Vases Communiquants, c’est Samuel Dixneuf qui a ouvert le capot de mon blog pour essayer de rebrancher tous les fils. Devant l’ampleur de la tâche, il a préférer déposer ici ce conte de Noël sous surveillance électronique.
Vous retrouverez mon conte de Noël chez lui.

 
Il ne doit pas sortir beaucoup. Le type d’individu qui fuit la foule. Il marche rapidement. Que fait-il là ? Les images des écrans de surveillance sont saccadées. Une image par seconde en moyenne. A chaque image, le déplacement de l’individu dans le centre commercial est conséquent. Il serait possible de le calculer. Quoiqu’il en soit, il marche vite. Plus vite que les autres clients. C’est un fait.

Il est possible d’arrêter les images. De faire un gros plan. Plusieurs. Mais un seul est nécessaire. Son visage. Son regard. Exorbité, virevoltant. Fuyant. Cet homme regarde tout et partout. Curiosité ? Angoisse ? Il est en bras de chemise. Une chemise à carreaux. C’est le mois de décembre. Les autres clients sont engoncés dans de lourds habits. Le centre commercial est chauffé. Il est en bras de chemise. C’est le seul.

Il y a les vigiles. Ils vocifèrent la bouche déformée en inclinant la tête, une queue de cochon plastifiée derrière l’oreille. Si l’image de l’homme disparaît quelques secondes des écrans, il y a les vigiles. Les vigiles sont perspicaces. Les vigiles ont du métier. Ils surveillent ce qui doit être surveillé. Ils surveillent l’homme en bras de chemise. Les autres -les clients, l’homme est-il un client?- obtiennent leur bienveillante ignorance.

L’homme en bras de chemise n’achète rien. Il regarde tout et n’achète rien. Il croise les autres clients chargés de paquets et d’objets. Il a fait le tour du magasin. Il se dirige vers la sortie.

Il emprunte l’allée la moins fréquentée. Au bout de celle-ci, il y a une femme, jeune. Une poussette, et des dizaines de paquets disposés autour d’elle. Sa mère, peut-être, quelques pas plus loin. L’homme ne peut pas passer. La poussette, les paquets, la jeune femme. Il n’y a pas de place pour lui.

Sur l’écran de surveillance, pendant quelques secondes, les images livrent la même scène. La jeune femme, la poussette, les paquets étalés… Et l’homme, derrière, qui ne peut pas passer. Une rencontre insolite. La jeune femme est affairée. Elle fouille dans un grand sac. Elle ne remarque pas l’homme. Quelques secondes, et l’homme a pris une décision.

Lentement -ce court déplacement s’accorde avec les images secondes des écrans de surveillance si bien que ce déplacement apparaît fluide- il contourne les paquets, lève les jambes, passe derrière la poussette, jette un œil à son occupant -cet homme regarde tout et partout- passe derrière la poussette et devant la jeune femme -la jeune maman donc. Il est précautionneux, il se tortille, il ne veut rien toucher. Il murmure enfin, un mot d’excuse peut-être, à l’attention de la jeune femme. Elle le remarque enfin, elle lève la tête. Elle lui parle. Brièvement. Durement, semble-t-il.

L’homme en bras de chemise a repris ses grandes enjambées mais il dit quelque chose -une réponse ?- sans se retourner. Le reste est confus. Le reste se déroule très rapidement. La jeune femme se met à hurler au milieu de ses paquets en regardant dans la direction de l’homme. L’homme s’arrête soudain. Il se retourne et hurle aussi. Son visage est déformé par la haine. Les clients lèvent leurs têtes de gondole, l’air outré.

Deux vigiles -leur image a à peine le temps de se pixelliser sur l’écran de surveillance- se jettent sur l’homme en bras de chemise. Ils sont au sol. L’homme ne se débat pas. Il est évacué rapidement par une porte dérobée.

Le temps flotte encore un peu. Les clients ont l’air soulagé. Ils se regardent à peine. Puis reprennent leurs activités en silence.

La voix des personnages*

« Tu commences à faire chier.
Ça fait des mois que tu ponds des mots au kilomètre. Des mots au kilo pour faire tourner ton tiroir-caisse. Des mois que tu tournes autour de moi. Que tu avances. Que tu recules. Bien sûr, faut bouffer, la belle excuse. Il faut bien que tu bouffes. Comme si tu étais pas assez gros. Bien sûr, il y a les impôts. Les bouches à nourrir. Il y a même le repassage. Quand j’y pense, ça me fait mal aux seins. Le repassage ! Tu inventerais n’importe quoi pour ne pas t’occuper de moi. Tu as toujours quelque chose à faire. Tu as toujours autre chose à faire.

Et moi je reste suspendue sur une réplique débile où tu me fais dire : « Me taire. ME TAIRE ? Mais je ne fais que ça. Me taire. Et t’écouter à genoux, mon amour. » C’est ridicule. « Mon amour. » Je sais bien que ça fonctionne dans l’histoire, mais tu vois bien combien c’est nul de me laisser plantée là. Le mot « amour », je l’emploie même pas pour moi. J’aime personne. Même pas moi. Alors, lui avec ses petites mains délicates, je veux juste qu’il me cède. Que je marche sur lui, mes semelles qui s’écrasent sur sa petite gueule sud-américaine.

J’aime personne. Même pas moi. Qu’est-ce que tu attends ? Tu attends quoi pour l’écrire ?
J’AIME PERSONNE ! »

*Titre emprunté au livre de Martine de Gaudemar qui fait entrer un peu de lumière chez moi et que vous retrouvez ici

Recette de mille-feuille de cent vingt ans.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de « Y » que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de « Y ». Sous profession, j’aurais indiqué : « Chercheur de brins d’herbe. »

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

– Un brin d’herbe en forme de « Y ».
– Deux »N ».
– Le vent
– Le soleil
– La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Petit traité d’ataraxie bovine

La vache broute. Ensuite, elle rumine en regardant le train. Le soir, elle rentre à l’étable en attendant la traite du lendemain.

« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville. »

Verlaine a écrit ce poème pastoral en regardant le ciel par-dessus son toit mais une vache dans un pré aurait également fait l’affaire. La vache broute, simple et tranquille et mon Dieu que la vie est là, lorsque s’éteignent les lumières de la ville. De la vache, il me manque l’estomac en cascade, l’œil velouté et les quatre sabots plantés jusqu’au fond de la terre. Il me manque le port altier et le détachement des choses de ce monde. La linéarité marmoréenne. L’état de lévitation agreste atteint après de longues heures de digestion. Je mentionnerai même une absence totale d’ataraxie bovine, si je ne craignais pas le déchaînement de certaines forces philosophiques que l’association de ces deux termes pourrait provoquer.
Donc, la vache rumine, simple, tranquille et sans crainte du lendemain. Les trains passent et elle regarde. Les nuages passent et elle regarde. Elle connait le goût de l’herbe après la rosée et l’odeur sucrée des fleurs jaunes. Quand le soir tombe, elle rentre à l’étable. Demain, il y aura de l’herbe et des fleurs jaunes. Peut-être qu’il fera beau, demain.
Les trains repartiront vers la ville.
Les trains reviendront demain.
Il y aura des fleurs.
Et un autre demain après demain.