A Christmas Carol

Dans le cadre des échanges proposés par Les Vases Communiquants, c’est Samuel Dixneuf qui a ouvert le capot de mon blog pour essayer de rebrancher tous les fils. Devant l’ampleur de la tâche, il a préférer déposer ici ce conte de Noël sous surveillance électronique.
Vous retrouverez mon conte de Noël chez lui.

 
Il ne doit pas sortir beaucoup. Le type d’individu qui fuit la foule. Il marche rapidement. Que fait-il là ? Les images des écrans de surveillance sont saccadées. Une image par seconde en moyenne. A chaque image, le déplacement de l’individu dans le centre commercial est conséquent. Il serait possible de le calculer. Quoiqu’il en soit, il marche vite. Plus vite que les autres clients. C’est un fait.

Il est possible d’arrêter les images. De faire un gros plan. Plusieurs. Mais un seul est nécessaire. Son visage. Son regard. Exorbité, virevoltant. Fuyant. Cet homme regarde tout et partout. Curiosité ? Angoisse ? Il est en bras de chemise. Une chemise à carreaux. C’est le mois de décembre. Les autres clients sont engoncés dans de lourds habits. Le centre commercial est chauffé. Il est en bras de chemise. C’est le seul.

Il y a les vigiles. Ils vocifèrent la bouche déformée en inclinant la tête, une queue de cochon plastifiée derrière l’oreille. Si l’image de l’homme disparaît quelques secondes des écrans, il y a les vigiles. Les vigiles sont perspicaces. Les vigiles ont du métier. Ils surveillent ce qui doit être surveillé. Ils surveillent l’homme en bras de chemise. Les autres -les clients, l’homme est-il un client?- obtiennent leur bienveillante ignorance.

L’homme en bras de chemise n’achète rien. Il regarde tout et n’achète rien. Il croise les autres clients chargés de paquets et d’objets. Il a fait le tour du magasin. Il se dirige vers la sortie.

Il emprunte l’allée la moins fréquentée. Au bout de celle-ci, il y a une femme, jeune. Une poussette, et des dizaines de paquets disposés autour d’elle. Sa mère, peut-être, quelques pas plus loin. L’homme ne peut pas passer. La poussette, les paquets, la jeune femme. Il n’y a pas de place pour lui.

Sur l’écran de surveillance, pendant quelques secondes, les images livrent la même scène. La jeune femme, la poussette, les paquets étalés… Et l’homme, derrière, qui ne peut pas passer. Une rencontre insolite. La jeune femme est affairée. Elle fouille dans un grand sac. Elle ne remarque pas l’homme. Quelques secondes, et l’homme a pris une décision.

Lentement -ce court déplacement s’accorde avec les images secondes des écrans de surveillance si bien que ce déplacement apparaît fluide- il contourne les paquets, lève les jambes, passe derrière la poussette, jette un œil à son occupant -cet homme regarde tout et partout- passe derrière la poussette et devant la jeune femme -la jeune maman donc. Il est précautionneux, il se tortille, il ne veut rien toucher. Il murmure enfin, un mot d’excuse peut-être, à l’attention de la jeune femme. Elle le remarque enfin, elle lève la tête. Elle lui parle. Brièvement. Durement, semble-t-il.

L’homme en bras de chemise a repris ses grandes enjambées mais il dit quelque chose -une réponse ?- sans se retourner. Le reste est confus. Le reste se déroule très rapidement. La jeune femme se met à hurler au milieu de ses paquets en regardant dans la direction de l’homme. L’homme s’arrête soudain. Il se retourne et hurle aussi. Son visage est déformé par la haine. Les clients lèvent leurs têtes de gondole, l’air outré.

Deux vigiles -leur image a à peine le temps de se pixelliser sur l’écran de surveillance- se jettent sur l’homme en bras de chemise. Ils sont au sol. L’homme ne se débat pas. Il est évacué rapidement par une porte dérobée.

Le temps flotte encore un peu. Les clients ont l’air soulagé. Ils se regardent à peine. Puis reprennent leurs activités en silence.

La voix des personnages*

« Tu commences à faire chier.
Ça fait des mois que tu ponds des mots au kilomètre. Des mots au kilo pour faire tourner ton tiroir-caisse. Des mois que tu tournes autour de moi. Que tu avances. Que tu recules. Bien sûr, faut bouffer, la belle excuse. Il faut bien que tu bouffes. Comme si tu étais pas assez gros. Bien sûr, il y a les impôts. Les bouches à nourrir. Il y a même le repassage. Quand j’y pense, ça me fait mal aux seins. Le repassage ! Tu inventerais n’importe quoi pour ne pas t’occuper de moi. Tu as toujours quelque chose à faire. Tu as toujours autre chose à faire.

Et moi je reste suspendue sur une réplique débile où tu me fais dire : « Me taire. ME TAIRE ? Mais je ne fais que ça. Me taire. Et t’écouter à genoux, mon amour. » C’est ridicule. « Mon amour. » Je sais bien que ça fonctionne dans l’histoire, mais tu vois bien combien c’est nul de me laisser plantée là. Le mot « amour », je l’emploie même pas pour moi. J’aime personne. Même pas moi. Alors, lui avec ses petites mains délicates, je veux juste qu’il me cède. Que je marche sur lui, mes semelles qui s’écrasent sur sa petite gueule sud-américaine.

J’aime personne. Même pas moi. Qu’est-ce que tu attends ? Tu attends quoi pour l’écrire ?
J’AIME PERSONNE ! »

*Titre emprunté au livre de Martine de Gaudemar qui fait entrer un peu de lumière chez moi et que vous retrouvez ici

Recette de mille-feuille de cent vingt ans.

Sur le pare-brise où viennent s’écraser des étoiles de pluie, les essuie-glaces rament pour rien.
Il n’y a plus rien à essuyer. Toute cette eau finira bien par boire le paysage, engloutir les prés, les champs et les rivières qui coulent au milieu. Sur le pare-brise, l’eau coule indolente et sans jamais se retourner.

En hiver, la nuit ne cesse de tomber.

Le thermomètre de bord indique trois degrés au-dessus de zéro. Plus trois degrés en chiffres et juste à côté, un flocon de neige électronique pour dire qu’il faut désormais faire attention. Une glissade n’est pas exclue en ces basses températures. Une dérobade du train arrière ou alors, un dérapage du train avant. 

Il y avait un brin d’herbe sur le siège de la passagère. Un brin d’herbe en forme de « Y » que j’aurais pu appeler Ygrec si j’avais eu un peu d’imagination. Que j’aurais pu serrer entre les pages d’un vieux Folio jauni, si j’avais eu une âme à la place d’un aspirateur. J’aurais pu répéter mes voyelles avec ce brin d’herbe, j’aurais pu le planter fermement dans le sol, en faire une boussole ou un phare pour éclairer la nuit quand elle ne cesse de tomber en hiver. J’aurais pu le faire brûler pour sentir juste une seconde la merveilleuse odeur de l’été pendant que la nuit tombe deux fois en hiver. J’aurais pu courir le monde à la recherche de brins d’herbe en forme de « Y ». Sous profession, j’aurais indiqué : « Chercheur de brins d’herbe. »

Il y avait un brin d’herbe, accroché au dossier du siège de la passagère. Il a dû s’envoler, passer par la fenêtre un jour de grande chaleur où je me rendais quelque part, faire quelque chose, participer à la marche du monde qui ne veut plus marcher. Il y a toujours d’autres choses à faire. Des projets confidentiels. Des délais à respecter. Des envois extrêmement urgents. Des cailloux qui se forment au creux de l’estomac. Des soirées obligées. Des formules de politesse. Des sourires usés jusqu’à la corde. Des ronds de jambes. Un peu de crème pâtissière. Une couche de pâte feuilletée. Encore un peu de crème. Une autre couche de pâte. Crème. Pâte. Crème. Et pour terminer, une couche de sucre glace rose pâle. En réalité, ça s’appelle un mille-feuille et ça peut durer cent vingt ans.

Jamais je ne pourrai avaler toute cette crème pâtissière, ni la pâte feuilletée, ni le sucre glace au-dessus. Alors j’ai fait le tri dans mon assiette. Je sais bien que ça ne se fait pas. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas et il ne faut pas chipoter, ne rien laisser dans son assiette. Moi, je chipote et je trie, et quand le tri est enfin terminé, il reste :

– Un brin d’herbe en forme de « Y ».
– Deux »N ».
– Le vent
– Le soleil
– La couleur du ciel sur sa peau.

Tous les moments minuscules qui ne s’écrivent qu’en majuscules.

Petit traité d’ataraxie bovine

La vache broute. Ensuite, elle rumine en regardant le train. Le soir, elle rentre à l’étable en attendant la traite du lendemain.

« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville. »

Verlaine a écrit ce poème pastoral en regardant le ciel par-dessus son toit mais une vache dans un pré aurait également fait l’affaire. La vache broute, simple et tranquille et mon Dieu que la vie est là, lorsque s’éteignent les lumières de la ville. De la vache, il me manque l’estomac en cascade, l’œil velouté et les quatre sabots plantés jusqu’au fond de la terre. Il me manque le port altier et le détachement des choses de ce monde. La linéarité marmoréenne. L’état de lévitation agreste atteint après de longues heures de digestion. Je mentionnerai même une absence totale d’ataraxie bovine, si je ne craignais pas le déchaînement de certaines forces philosophiques que l’association de ces deux termes pourrait provoquer.
Donc, la vache rumine, simple, tranquille et sans crainte du lendemain. Les trains passent et elle regarde. Les nuages passent et elle regarde. Elle connait le goût de l’herbe après la rosée et l’odeur sucrée des fleurs jaunes. Quand le soir tombe, elle rentre à l’étable. Demain, il y aura de l’herbe et des fleurs jaunes. Peut-être qu’il fera beau, demain.
Les trains repartiront vers la ville.
Les trains reviendront demain.
Il y aura des fleurs.
Et un autre demain après demain.

La vieille dame et le chat.

Novembre n’est plus novembre et l’ombre bleue du pin fait reverdir le gazon.

Je prépare une sauce bolognaise, mi-bœuf, mi-porc. Je sais, la viande, l’élevage et les émissions excessives de méthane, la planète qui chauffe. Je sais. Mangeons de la doucette ou mâchons du plancton. Mais l’hiver arrive et avec lui un froid de canard. Le temps n’est plus à la salade. Il faut du lourd, il faut du chaud. Du poivron rouge. De l’oignon. Une carotte coupée en dés. Trois gousses d’ail. Je sais, c’est excessif. Une gousse suffirait mais  l’ail c’est bon et ça fait rire les globules rouges. Du sel. Du poivre. De l’huile d’olive. De la sauce tomate préparée en été. La cuisine se remplit d’une merveilleuse odeur rouge et fruitée. Penché au-dessus de la poêle en ébullition, je salive abondamment. Dieu que ça sent bon. Dans l’eau qui frémit, je verse une livre de pâtes pour remplir trois grands estomacs. Ensuite, j’attends, en râpant du parmesan.

Dehors, le chat immobile est allongé au soleil. Les chats ne sont pas des gens comme vous et moi. Ils bâillent. Ils s’étirent. Ils font la sieste. Ils ont des coussinets à la place des pieds, on dirait qu’ils marchent en apesanteur. Ils suivent du regard le parcours énervé d’un moustique. Ils traversent la pelouse à la vitesse de la lumière. Ils organisent des combats de chats. Ensuite, ils retournent faire la sieste allongés au soleil.

Le chat de notre immeuble a des problèmes de poids. Rien de grave. Tout au plus, un léger embonpoint qui compromet sa tenue de route dans les courbes rapides. Cette surcharge pondérale s’explique par une tendance naturelle à la contemplation qui s’accentue avec l’âge. De la fenêtre de la cuisine, je le vois qui regarde le ciel pendant de longues minutes, immobile, la tête perdue dans les nuages. Tous les deux, nous vieillissons en regardant passer les nuages, le soleil qui se couche et la vie qui fuit par une coulée minuscule, tout au fond de l’ouest. Il marche plutôt qu’il ne court. Nous vieillissons au pas, le chat et moi, et vieillir au mois de novembre c’est vieillir deux fois. Dans l’assiette le Parmesan fait une petite montagne pointue. Le chat se lève et se dirige vers le fond du jardin.

Sur le petit chemin tracé par des plaques d’ardoise, je la vois qui s’avance, les cheveux gris et le manteau gris. Étique et sèche comme un coup de trique. Le chat lui tourne autour pendant qu’elle progresse avec précaution sur le sol inégal. Elle lui parle, je vois ses lèvres qui bougent derrière la vitre fermée. Le chat la regarde et elle s’assied, son dos gris sur la grosse pierre  grise échouée comme un aérolithe au milieu du jardin. Elle a posé son sac à côté d’elle. Sorti un paquet carré et plat, soigneusement emballé. Elle retire une à une toutes les couches de protection. Lentement. Avec d’infinies précautions. Elle ne veut rien froisser. Rien jeter. À côté d’elle le chat noir et blanc monte et descend du caillou. Renifle. Se frotte. Elle continue à lui parler, à déplier lentement chaque couche de papier qu’elle dépose bien à plat, à côté d’elle. Ils se parlent. Le chat monte et il descend. Elle fait non de la tête. De son nuage de cheveux gris. Elle n’entend plus très bien, pourtant le chat lui parle et elle répond. Elle arrive enfin au bout du déballage, à la dernière feuille de papier et le chat vole autour d’elle. Elle dépose la feuille à ses pieds avec, au milieu, quelque chose de rectangulaire qui ressemble à une tranche de pâté. Du chat, je ne vois plus qu’un bout de dos rond, noir et immobile. Elle a relevé la tête et regarde le ciel de novembre. Elle est presque transparente sous ses cheveux argentés. Elle attend que le chat termine. Il relève la tête. Il a terminé. Elle se baisse pour ramasser la dernière feuille de papier qu’elle remet dans son sac à main. Ensuite, elle se lève. Elle se dirige lentement vers l’entrée de l’immeuble. Elle cherche ses clés. Le soir s’est posé sur dimanche.

Au moment où elle pousse la porte d’entrée, le chat est parti et elle n’attend plus rien.

Toute l’horrifique vérité sur Marseille


Il fait moche. Il fait gris. C’est le moment d’aller à Marseille.

Prenons Marcel Pagnol.
Ses livres grésillent du champ des cigales que le soleil brûlant calcine en commençant par les pattes. La cigale a la patte fine. Le matin elle se réveille. Elle fait un brin de toilette. Elle lisse ses longs cheveux dorés. Elle s’étire jusqu’au bout des doigts. La cigale est paresseuse et c’est là son moindre défaut, alors que la fourmi est industrieuse, pauvre cloche.

Midi sonne et la cigale est encore en bigoudis.

L’après-midi avance. Sur l’étal, Fanny fait frire ses coquillages au feu vif du soleil qui embrase les pierres jaunes du Vieux-Port. La cigale apparaît sur le seuil du cabanon. Mini-jupe avec vue sur la mer. Choucroute peroxydée et talons de quinze centimètres. Elle fait un pas sur les dalles incandescentes et se dit que pour un mois de novembre, la bise peut toujours attendre. Au Bar de la Marine, César a noué sur son crâne les quatre coins d’un mouchoir propre. On n’est jamais trop prudent. Un peu plus au Nord, le Papet fait la sieste pendant qu’Ugolin mate Manon en immersion dans un lac en ébullition.
Décembre arrive. Le bitume surchauffé fait fondre les talons. La cigale porte une micro jupe ventilée et des tongs en fibre de carbone. Sur le Vieux-Port, fond le Bar de la Marine et les glaçons s’évaporent avant même d’avoir touché la surface du Pernod racheté par Ricard en 1975. Marseille, le Sud et le soleil qui éclate les cailloux. Marseille, le mythe de l’été de plomb qui transperce décembre. Une belle rigolade, une belle galéjade, une grosse inventade pour mieux caillasser les voitures des vrais Parisiens qui viennent s’échouer sur la Canebière.

Comment croire un Marseillais ? À plus forte raison, comment croire une Marseillaise, surtout lorsqu’elle est Parisienne ?

Gens du Nord, de l’Ouest et de l’Est, Périgourdins et Berrichons, Suisses, Belges et habitants du Grand Nord. Touristes hagards et abreuvés de propagande cigalière. Attention fiction ! Cinéma ! Propagande industrielle !
En vérité, il pleut à Marseille.
Il pleut. En rideau. En bourrasque. Par pleines lessiveuses. Sans discontinuer. Il pleut à la verticale. À l’horizontale. Il pleut des hallebardes. Et lorsque la pluie s’arrête, alors la pluie recommence. Le touriste humide jusque dans son intimité jure mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus. Il traverse la route à la nage, son parapluie éventré à la main. Il prend l’eau de toutes parts, pendant qu’Escartefigue fend le cœur de César, les pieds bien au chaud devant la cheminée qu’on a pris soin de couper au montage. Lorsque la manille est finie, tournée de chocolat chaud au Bar de la Marine. Transportées par les flots, les autos viennent s’échouer sur la rambarde du Vieux-Port. Monsieur Brun peut enfin assister à un autre naufrage que le sien.
De retour de Marseille, avec de l’eau plein mes valises, j’ai décidé de briser la loi du silence malgré les menaces d’une exilée parisienne* maquée avec tous les propagandistes du soleil éternel posé sur César, Marius et Fanny. Je dirai donc la vérité, fût-ce au péril de ma jeune existence. Touristes de tous les pays, ne croyez pas ce que vous racontent le cinéma et la littérature.

À Marseille, le soleil n’existe pas.

* Jeune femme de ma connaissance qui a fui la Ville-Lumière et écrit ce texte très beau sur à peu près le même sujet.

La chanson de la pluie

Tout est calme dans la maison.
Les dimanches d’automne sont deux fois plus dimanche. Le silence est deux fois plus doux étouffé par la brume, et le bleu dans le ciel est deux fois plus bleu. C’est un dimanche d’automne, le matin. J’écris et c’est difficile. Alors j’attends que mes phrases s’alignent en regardant dehors, le jardin et les feuilles encore vertes qui ne savent pas que la fin approche. Le clavier, l’écran et le silence. Les feuilles vertes et le ciel bleu. J’attends la fin des points de suspension. Aucun bruit.
J’attends en regardant l’écran.
Alors, tout doucement au milieu du silence, un timide accord de guitare. Un accord désaccordé, pas bien réveillé. Les doigts qui pincent les cordes, une par une, pour régler la note qui monte et qui descend, on dirait qu’elle a mal au cœur. On dirait qu’elle va pleurer. La corde se tend et se détend. Elle rejoint les autres cordes. Encore un ajustement. J’écoute. J’attends le moment où l’accord sera réveillé. Ça dure encore quelques secondes. Il a y une pause et d’un seul coup, toutes les cordes vibrent parfaitement. Je n’y connais rien en musique. Je sais juste que cet accord a la couleur de l’automne. Dans sa chambre, mon fils aîné doit être encore dans son lit. Allongé, sa guitare sur le ventre et les cheveux en bataille sur son oreiller.
Il joue, plaque ses accords parfaitement assortis à la couleur de l’automne. Je ferme les yeux pour mieux voir le ciel bleu que la pluie a lavé. Je ferme les yeux pour mieux écouter. Je n’y connais rien en musique, mais je connais le son de l’automne quand il glisse sans bruit sous la couleur de l’été. La musique que fait la fête, lorsque la fête est finie. L’absence de ses doigts qui fait une trace légère dans le creux de ma main.

This is the springtime of my loving.
The second season I am to know.

Né en 1988, mon fils aîné reprend sur sa guitare des notes inventées par Jimmy Page. Une chanson de Led Zepplin, The Rain Song, écrite en 1973. Note pour note ou presque. Je détecte une ou deux variations qui s’écartent de la version enregistrée en studio. Je pense à un concert et puis j’oublie. Mon esprit s’envole et j’écoute avec mon cœur la guitare de mon fils qui me parle de l’automne. Ces deux garçons avec moi depuis toutes ces années. J’ai toujours pensé que les autres ont un plan dans leur tête, qu’ils ont déjà tout préparé. Les cartables en cuir, les cours d’Anglais et de Chinois, de tennis, de golf. Ce qu’il faut faire ou pas. Ce qu’il faut dire ou pas. Ce qu’il faut penser ou pas. Les bonnes manières. Les bonnes écoles. Tu seras docteur comme papa. Ou président. Conducteur de bus ou d’avions. Avocat. Plombier, tu épouseras une plombière. Marguillier, tu épouseras une marguillière. Alors que moi, je n’ai jamais su. Jamais eu de plan pour eux. Juste une grande peur initiale suivie d’une joie immense de les avoir rencontrés, de les avoir connus, de les avoir aimés. Mon plan, c’était de leur montrer le monde, la montagne et la mer. Mon plan, c’était de les écouter. Mon plan c’était de leur montrer ce que je suis, sans leur dire ce qu’il faut faire. Mon plan, c’était de rester translucide pour que mon empreinte reste légère.
J’ai tellement aimé dessiner. Écrire. Écouter les cordes qui vibrent sur le manche d’une guitare sèche ou d’une Stratocaster rouge. Courir. Traverser les forêts chaudes de l’automne sur un vélo silencieux. Tous ces petits bouts de moi qui ont fini par traverser cet écran translucide.
Upon us all a little rain must fall. Un peu de pluie doit tomber sur chacun d’entre nous.
Tout est si calme dans la maison. L’automne se pose en douceur sur la terre. Mon fils aîné est toujours dans sa chambre. Il joue pour lui tout seul. Il reprend au début. Il laisse parler sa guitare. The Rain Song, la chanson de la pluie.
Dehors, il fait si beau.

J’ai parfois l’impression d’être arrivé quelque part.

Conversation avec ma muse


Sur le coin de ma table, deux bracelets ronds entourent le vide laissé par ses poignets.
Dans un coin de ma tête, elle me regarde, penchée sur mon épaule. Elle me dit que c’est pas mal, en appuyant sur le « a ». Elle me dit aussi que je tricote, que je minaude. Que je tortille de la virgule, qu’il y a trop de mots. Que mes effets de style, je peux me les mettre où je pense.

Elle me dit qu’il faut que ça sente. Que ça dégouline. Que le sang qui coule est épais et tiède. Que la nuit tombe avec fracas. Elle me demande si j’ai déjà pleuré, si je sais que les larmes ont un goût de métal. Elle me demande si je suis déjà tombé, si je connais le bruit mat que fait un corps qui touche le sol. Elle me dit qu’il y a trop de mots dans mes phrases. Penchée sur mon épaule, elle secoue la tête en disant non, ce n’est pas ça.

Elle me regarde et secoue la tête. Il y a trop de mots. Et pas assez de vie. Et pas assez de mort. Ceci n’est pas une dissertation. Elle sent bon. Elle me dit que je me dissipe et moi je lui dis qu’elle sent bon. Elle me dit que ce n’est pas la question. Qu’il faudrait que je me secoue, qu’à ce rythme, il faudra au moins un siècle pour arriver jusqu’au bout de l’histoire. Je lui réponds que ne n’ai pas que ça à faire, trier les mots pour faire saigner mes phrases.

Elle secoue encore la tête. Elle dit A-lors, fais ce que tu as à faire. Je lui dis c’est ça, je fais ce que j’ai à faire. Et que je n’ai pas besoin d’une muse pour recompter mes mots. A-lors, elle s’enfuit en riant par un coin de ma tête.

Avant de partir, elle dit encore : « N’oublie pas, pour ma peine, tu me dois un livre de chair. »

C’est une muse qui a de l’esprit.

Moi si j’étais une femme.

Je porterais de hauts talons hauts. Ou des ballerines. Peut-être que  je mettrais du rouge à lèvres pour colorier les jours gris. J’aimerais les robes légères, les sandales qui claquent sur les pavés chauds de l’été, j’aimerais les pantalons fuselés à la taille basse, j’aimerais une vieille couverture où enrouler ma tasse de thé. J’aimerais l’été, j’aimerais la mer, les bikinis dépareillés. J’aimerais les pulls d’homme qui descendraient jusqu’aux genoux. J’aimerais me préparer pour le soir, les crèmes les pinceaux et le blush. J’aimerais le noir au beau nom de khôl. J’aimerais la caresse du soleil sur mon visage nu. Mes cheveux longs éparpillés par le vent.

Moi, si j’étais une femme, et que je devais tomber raide dingue d’un homme, raide dingue sur le champ,  j’aimerais Marlon Brando en T-shirt blanc. J’aimerais Brad Pitt dans « Et au milieu coule une rivière. » J’aimerais Keith Richards à cent mille ans. J’aimerais Morgan Freeman à 150 ans. J’aimerais Lenny Kravitz, là tout de suite et maintenant. Je serais prête à tomber raide dingue pour un homme qui aurait de la gueule avec du feu dedans.

Moi, si j’étais une femme.

Je n’aurais aucun regard, pas l’ombre d’un frisson pour un vieux bonhomme petit et gros dans une chambre d’hôtel. Pas la moindre émotion. Et même si je le surprenais nu au sortir de son bain, je détournerais le regard pour ne pas voir les chairs qui tombent et la graisse qui pend. Pour ne pas voir les poils épars perdus sur des seins plus gros que les miens. Pour ne pas voir les premières taches de la mort sur ce ventre enceint.
Moi, si j’étais une femme, comment aurais-je pu, dès le premier regard, désirer ce type vieux, gros et la queue en avant. Je sais bien que je suis un homme, mais ne me prenez pas pour une conne. Je veux bien que Brad Pitt m’entraine à l’instant sous une porte cochère ou  que Morgan Freeman m’enferme dans le placard à balais. Mais lui, vous l’avez regardé ? Il lui manque tout : le format, l’allure, l’étincelle et cette chaleur diffuse qui fait qu’on pourrait parfois se jeter dans les bras d’un homme. Vous l’avez regardé ? Vraiment ? Imaginé nu dans sa chambre d’hôtel ? Fermez les yeux un instant et mettez-vous dans la peau de cette femme. 9 minutes laissent peu de place à l’imagination. 9 minutes sont avant tout l’affaire de deux corps qui se reniflent avant de se  reconnaitre. Deux corps. Son corps à lui. Un objet de désir. Vous le croyez ? Vraiment ?

Moi, si j’étais une femme, je ne croirais pas trop aux histoires que racontent les hommes.

 

Chansons d’automne


Je vais vivre quelques semaines avec Barbra Streisand. Quelques semaines ou quelques mois. Ou quelques années peut-être.  Sa voix calée dans l’habitacle de ma voiture. Sa voix calée entre mes deux oreilles. Sa voix  dans les tons dorés de l’automne. Sa voix qui craque dans la cheminée. Sa voix au printemps. Sa voix de crépuscule dans l’été que la mer étale. Sa voix majuscule. Souple. Bronzée. Voilée. Murmurée. Puissante. Fragile. Intacte. Même quand tous les printemps s’en sont allés.
« When all the Springs have come and gone. »

Quand tous les étés se sont noyés dans tous les mois de septembre, Barbra Streisand regarde les feuilles de sa vie qui se ramassent à la pelle. Elle prend une feuille rousse. Une feuille blonde. Une feuille rouge, au rouge passé.  Elle s’assied sur un tabouret de bar. Elle regarde la salle suspendue à son souffle. Elle sourit. Le piano envoie deux notes de jazz pour faire danser les étoiles. Et elle chante. Ou elle parle, c’est pareil. Elle raconte des histoires qu’elle connaît par cœur. Ce qu’elle a retenu. Ce qui compte le plus.
« What matters most »

Il y a de la poussière dans What Matters Most. Des plaines aussi larges que le ciel. De la terre qui fume après la pluie. Du vent tiède et de la solitude. Du jazz après minuit. Il y a peut-être tout ce que l’Amérique nous a donné de meilleur dans cette voix que le temps ne parvient pas à altérer.

Le rêve brisé  d’un été sans fin qui finit par se terminer.