L’envie de rêver

Tu lèves les yeux et tu la vois, juste au-dessus de la porte coulissante, le globe noir de son œil mécanique, elle te regarde, son corps rectangulaire posé sur une échasse métallique, elle te filme en continu et retransmet ton image sur un écran quelque part, tu ne sais pas où.

Tu imagines une salle remplie d’écrans de contrôle où un garde-chiourme luisant et obèse mange des chips dégoulinants de graisse en visionnant ton visage en gros plan. Tu penses à lui qui te regarde quelque part et tu hésites à lui tirer la langue ou à descendre ton pantalon, lui offrir une vue plongeante sur tes fesses, lui montrer ton derrière, juste pour voir, pour savoir si l’exposition de ton séant peut déclencher quelque part le bruit d’une sirène suivie d’une voix mécanique qui répéterait inlassablement : « Alerte exhibitionnisme, contenu interdit sur la voie publique… Alerte exhibitionnisme, contenu interdit sur la voie publique… Alerte, exhibitionnisme… Alerte… Alerte… » L’appel résonnerait longuement dans un labyrinthe de couloirs métalliques et tout à coup, des fissures apparaîtraient dans les murs d’où ils débouleraient en masse, vêtus de noir et de fibre de carbone, les Troupes d’Élite de l’Ordre et de la Morale Publique, leurs yeux à l’abri d’une visière à écran laser.
Toi tu serais figé par l’effroi. Eux se précipiteraient sur toi. Ils t’emmèneraient dans un fourgon aux vitres blindées et tu te retrouverais dans un sous-sol aveugle, entouré d’un treillis à l’épreuve des balles, un treillis invisible où tu te déchirerais en essayant de fuir avant de te coucher sur le sol froid, de gésir là, hâve et sanguinolent. Tu resterais là, inerte, les heures succéderaient aux heures, tu perdrais tous tes repères, allongé sous la lumière pâle de l’unique ampoule accrochée au plafond et le temps passerait, immobile, incolore, sans aube et sans crépuscule, sous l’unique soleil de l’éclairage artificiel.

Pendant tout le temps que te vois agoniser dans une cage invisible, toujours braquée sur ton visage, la caméra te filme en continu. Où s’en va ton image, vers quels serveurs et pour combien de temps? Et quelle est cette personne derrière son écran ?
Il paraît qu’ils ont inventé des drones pour qu’ils puissent te suivre partout où tu te déplaces. Tu les imagines, suspendus en silence au plafond de ta chambre pendant que toi tu dors profondément. Un jour ils dirigeront vers toi une onde inconnue et le type adipeux dans sa salle de contrôle pourra visionner le contenu de tes rêves sur ses écrans de contrôle, tes rêves décodés, projetés en couleurs et en trois dimensions, tes rêves stockés avec des millions d’autres rêves dans un serveur blindé enfoui au milieu du désert pour qu’une armée de gardes-chiourmes gorgés de chips et de bière puisse te faire passer une bonne fois pour toutes le goût de relever la tête, t’enlever pour toujours l’envie de rêver.

Classe affaires

Il y a tellement d’argent et si peu de gens riches.

Alors.

Forcément.

Ça murmure dans les rangs des autres gens. Ça chuchote. Ça bruisse. Ça se tortille. Il y a comme un malaise, l’ombre d’un frémissement. Les autres sont nombreux. Ils forment des foules considérables. Ils dorment sur de mauvais matelas et se passent même de matelas. Ils dorment par terre, pour tout dire. Le matin, leur dos est rempli de nœuds que l’absence de café rend encore plus douloureux. Ils se réveillent remplis de nœuds. Leur estomac ne connait pas le café, ni l’engourdissement léger qui suit le pousse-café, après l’entrée, le plat principal, le dessert et le plateau de fromages. Leur estomac vide est rempli de nœuds. Ils marchent dans des rues faites pour des automobiles et leurs chaussures ont peur du bitume. Arrêtés aux feux et à défaut de miroir, ils regardent leur reflet dans les vitres des limousines noires.

Il y a tellement d’argent et si peu de riches.

Forcément.

Tout ce qui se fait de mieux est hors de prix : les fenêtres teintées des longues limousines. Des fenêtres si blindées qu’elles peuvent parfois atteindre une épaisseur de plusieurs centimètres! Le cuir pleine fleur! Les verres en cristal! Les cuillères en argent! Et dormir en avion! Ils sont si peu à pouvoir s’étendre parfaitement à l’horizontale, à dix mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Imaginez un instant que tout le monde voyage en classe affaires : il faudrait rallonger les cabines, empiler les fuselages, revoir la longueur des pistes d’atterrissage, reconstruire tous les terminaux et tous les aéroports. La consommation de kérosène doublerait chaque année. Dans dans le ciel, les nuages se rempliraient de fumée. En valeur pondérée, la vitesse du réchauffement climatique serait multiplié par cent. La calotte glaciaire disparaîtrait d’un seul coup dans la mer emportant avec elle les brise-glace et les ours blancs. La fin du monde serait en vue, elle ferait un bruit de glaçons.

Heureusement.

Dans les rares sièges de la classe affaires, les passagers épuisés s’endorment, un verre en cristal à portée de la main. Leur dos bien à l’horizontale. Leurs fesses suspendues au-dessus d’un océan de glace.  Dix mille mètres en-dessous la nuit tombe et la banquise craque; mais derrière les lourds rideaux tirés sur ce monde qui s’efface, rien ne vient troubler le bruit des glaçons.

Augmenter le réel

Je me suis assis à la table à dessin. Le dessin c’est un métier il paraît et la table, c’est un meuble qui remonte à l’invention du bois. Aujourd’hui, la tablette a remplacé la table et pour effacer on appuie en même temps sur la touche [Ctrl] et sur la touche [Z]. Plus de brisures de gomme pour graisser le parquet, le parquet justement, jadis rempli de bosses et de trous, heureusement remplacé autre chose de plus lisse et de moins salissant.

Je me suis quand même assis à la table à dessin et pour l’ébaubissement à venir des masses populaires, j’ai dessiné des lunettes à augmenter la réalité.

J’ai apporté un soin tout particulier à l’ergonomie des commandes : en imprimant à vos pupilles un mouvement concentrique, vous obtiendrez un effet de flou, alors qu’un mouvement rotatif dans le sens inverse des aiguilles d’une montre vous permettra d’ajuster la balance des couleurs. Les contrastes seront modifiés par un haussement de sourcils. En appuyant sur un gros bouton vert placé bien au milieu du nez – j’ai aussi soigné l’esthétique – le monde deviendra rose ou noir, suivant ainsi les dernières tendances des nuances de l’aube ou de l’ourlet des nuages. Un double-clic vous permettra de remplacer le fond du paysage, suspendre des primevères dans un ciel d’hiver ou faire tomber de la neige en été. Clignez deux fois de l’œil gauche et le jour remplacera la nuit. Clignez deux fois de l’œil droit et la nuit remplacera le jour.

Pour la fin, j’ai gardé le meilleur, une fonction si puissante qu’elle ne pourra être activée uniquement en présence de mon avocat : avec mes nouvelles lunettes à augmenter la réalité, il vous suffira de fermer les paupières pour que le monde entier disparaisse, pouf comme ça, d’un seul coup.

Rien n’arrête le progrès, il s’arrête tout seul. Alexandre Vialatte

Humaine défaillance

Il faudrait des avions sans pilote. Des locomotives sans mécanicien. Des bateaux sans capitaine.
La défaillance est toujours humaine, on devrait attacher les humains. Les attacher à leur siège une bonne fois pour toutes. Laisser la voiture se conduire toute seule, ce serait beaucoup plus sûr, aucun risque de rêverie ou d’endormissement. Et construire un mur de pierres alors ? Est-ce qu’il faudrait laisser ça à deux mains ? On a bien vu ce que ça donne, les murs de pierre construits à la main, déjà, les pierres ont toutes sortes de formes, toutes sortes de grandeurs, il faudrait les tailler par ordinateur. Ensuite, les pierres sont mal alignées, on voudrait un mur bien lisse et vertical et on a une paroi de rochers qu’on pourrait escalader à mains nues. Un mur doit être lisse et sans aspérités. Un mur n’est pas fait pour être escaladé. Si nous remplaçons la main de l’homme par un bras mécanique et son œil par un rayon laser, nous obtiendrons enfin le mur parfait.

Pareil pour les châteaux de sable, les dessins où les arbres montent dans le ciel jusqu’à toucher le soleil. Pareil pour les décisions bonnes  ou mauvaises, prises sans réfléchir, pour les instants de bonheur qui brouillent la vue et font perdre le souffle, pour le temps passé assis sur un banc à regarder le ciel. Pareil pour les gros chagrins, pour les larmes qu’on écrase et qui sèchent aussitôt. Les cris de joie ou de colère.

Construite par les hommes, la vie est rugueuse et remplie de bosses, la vie déborde et sort de ses gonds. La vie sent le printemps, le sang ou le sperme, il y a la musique des anges et des grincements de dents. Les vagues immenses qui écrasent indifféremment châteaux de sables ou barres de béton.

Conduite par les hommes, la vie s’envoie en l’air ou dans le décor.  Il faudrait retirer la vie aux humains, mettre à leur place des pelles mécaniques qui creuseraient dans la vie des sillons parfaits. Des destins impeccablement parallèles terminés par un trou noir, lisse et brillant. Et sortant du cercueil, un câble métallique connecté à un écran plat pour donner en temps réel des nouvelles du défunt.

Il faudrait retirer la mort aux humains.

Une pierre qui ne roule jamais

Tu entends cette chanson pour la millième fois et tu chiales. Tu te dis qu’avant de mourir, tu aimerais que quelqu’un puisse appuyer sur le bouton PLAY et toi tu partirais, un casque sur les oreilles et le volume à fond.
Tu n’as jamais aimé les reprises. Les redites. Les violons qu’on ajoute pour faire un joli bruit.

There’s a lady who’s sure all that glitters is gold, and she’s buying a stairway to heaven.
Il y a une femme qui est sûre que tout ce qui brille c’est de l’or, et elle achète un escalier pour le paradis.

Assis dans  leur loge, Robert Plant, Jimmy Page et John Paul Jones, qui ont écrit ces mots et ces notes il y a plus de quarante ans, joué cette chanson jusqu’à la nausée, en trois, dix, ou trente minutes, dans tous les pays du monde. Ils ont épuisé, essoré ces notes jusqu’à la corde. Il n’y a plus rien à en dire, un peu trop longue, un peu trop épique, la voix de Robert Plant si haute, si rauque, s’est assagie avec le temps et ne fréquente plus ces hurlements. Et là, au premier rang, devant le président Obama venu distribuer des médailles, les trois vieux musiciens écoutent pour la millionième fois cette introduction de guitare et ont un sourire poli.

Pourtant, il se passe quelque chose après quelques secondes. Il y a une intensité nouvelle, un autre son, un mouvement; cette femme devant la scène et le chœur à l’arrière prennent le mors aux dents et se mettent à grimper aux rideaux de l’escalier qui mène au paradis. Avec eux, les autres musiciens décollent, s’envolent, ils s’envoient en l’air et là, un peu interloqués, les trois membres survivants de Led Zepplin se font proprement soulever par leur propre musique. Ils ont l’air étonné, échangent un sourire gêné, ils sont en public et ils essaient de cacher cette émotion qui naît de ces notes qu’ils connaissent par cœur, à l’envers, à l’endroit et de haut en bas. Alors, ils ferment les yeux, battent la mesure, on voit bien que Robert Plant, le vieux monsieur aux cheveux gris-blonds bouclés, est peu à peu happé par ses propres paroles, par sa propre voix incarnée par cette femme qui est à l’opposé de son personnage de l’époque, androgyne et blond, aux fesses et au sexe moulés dans un jean enfilé au démonte-pneu. Cette femme ample et puissante qui le tient du bout de sa voix, qui l’aspire vers la scène, le garde au bout de son fil tendu jusqu’à cette note rageuse qu’elle envoie après cinq minutes, plein pot, brute, to be a rock and never roll, cette note que lui Plant, quarante ans plus tard ne peut plus aller chercher, ce hurlement qu’elle lui retourne en pleine poire, intact et épuré. Alors, Plant est cueilli par son cri, il a comme un hoquet, quelque chose qu’il essaie de réprimer, mais la vague l’emporte et une larme jaillit, incongrue, au milieu des smokings et des têtes grisonnantes qui battent aussi la mesure en cadence.

The tune will come to you at last.
À la fin, la chanson viendra à toi.

Stairway To Heaven, Kennedy Center 2012

La somme de tout ce que nous sommes

Les mots coulent, dégoulinent, font des rivières et des lacs. Les mots tombent en pluie d’orage ou en bruine, sprayés sur nos visages par le trou de souris d’un brumisateur.

Les mots repeignent les corps de peaux de toutes les couleurs.

Les mots et les idées, le ciel et les immeubles, les cailloux et l’été, le bruit étouffé des pots d’échappement, le passage du feu à l’orange, les images dans tous les écrans. Les cris. Le son du violoncelle. Le bruit des bottes et les explosions. L’absence de l’hiver.  Le vent. L’empreinte d’une autre main. Les gens qui nous parlent de l’intérieur. Les rêves qui nous hantent,  les châteaux en Espagne, les souvenirs qu’on étend et qui ne sécheront jamais.

Le grain rugueux du quotidien, contre notre peau comme un gant de crin qui frotte, gratte, ponce, enlève une couche de peau blanche que le ciel  repeint de bleu ou zèbre d’éclairs brillants.
Toute l’eau du monde qui nous lave à grande eau, à grands coups de Javel, notre chair à vif, nos nerfs à vif, nos entrailles ouvertes, exposées à tous vents. Tout le soleil du monde qui réchauffe les lambeaux de nos chairs provisoires et assemblées par hasard.

Tout ce qui n’est pas nous et fait la somme de tout ce que nous sommes.

Juillet en décembre

Devant moi l’eau turquoise

et les vagues qui surfent l’horizon glacis de noir, oultremer, vert de glace et vert de gris. L’océan ondule et déroule ses anneaux, son dos souple parcouru de frissons, son dos se creuse jusqu’au fond de la croupe, son dos se soulève; l’océan, c’est le ciel couché sur le ventre et les vagues qui le traversent le miroir de l’écume des nuages.

C’est un jour bleu et blanc de l’autre côté de la terre. Ici, il est midi en décembre et le soleil accroché dans le ciel est bloqué sur juillet. Dans le vent du large qui remonte vers la plage, il y a l’odeur chaude du sable séché, des bouffées de tabac blond et d’ambres solaires qui vont de la noix de coco au parfum de framboise. Les corps brillants, de toutes les couleurs, tombants, tendus, étendus, dressés vers le ciel au point de chute de la courbe d’un ballon. La ligne claire et croisée qui délimite le pourtour de quatre paires d’abdominaux : il suffit de deux mains pour faire le tour de cette taille; pour celle-là, deux bras ne suffiront pas. Les baseball caps côtoient les cowboys hats sous le regard impassible des mouettes qui planent en vol stationnaire.

L’humanité éphémère passe, vêtue de strings et d’ambre solaire. L’humanité bronzée, rôtie, pâle, en lunettes de soleil, arrosée de bière et de décibels, dans le froissement éternel des vagues que l’océan indifférent continue d’étendre sur les longs fils du vent.

La vie qui s’endort

Peut-être que la vieillesse commence à la seconde où meurt l’émerveillement. Il y a peut-être dans notre cerveau une carte mère qui lit tous les contours du monde, chaque détail, chaque lumière, chaque pli orange des nuages; un processeur chargé d’analyser en continu toutes les nouvelles données du monde, d’en faire le tri, de les stocker pour les ressortir plus tard, en d’autres circonstances et en d’autres lieux pour amortir le choc de l’inconnu; pour se rassurer; pour ne pas perdre l’équilibre et rester debout trop droit dans ses bottes.

Peut-être que l’immense voile de nos expériences passées finit par estomper les contours trop nets de tous les nouveaux paysages et par défléchir les directs du droit de la beauté du monde. Peut-être que c’est l’estomac qui a trop pris de coups ou peut-être que la tête a atteint son quota d’images neuves, de sons jamais entendus ou de parfums jamais sentis. Peut-être que la mémoire se remplit au fil des années pour atteindre les limites de sa capacité de stockage à un instant T.

Mémoire pleine.

Plus moyen de revenir en arrière et d’effacer la playlist infinie des chansons débiles qui encombrent inutilement l’espace. Les photos de vacances ratées. Les profils de personnes dont on a oublié le nom et qui croupissent là depuis des années. Il n’y a plus d’espace disponible sur le disque dur. Tout ce qui viendra ensuite sera automatiquement effacé : même Mozart ou Hendrix ressuscités ne pourront plus provoquer le moindre frisson, la moindre chair de poule; faire que tout à coup on ferme les yeux, on s’envole et on découvre émerveillé le son de la musique d’un ange noir ou blond.

Peut-être qu’on est vieux le jour où on en a trop vu et que se superposent entre l’œil et les mouvements du monde trop de couches de déjà-vu : à chaque nouveau paysage répond un autre paysage et dans chaque nouveau visage affleurent les traces de mille autres visages. Un jour, le monde usé jusqu’à la corde cesse de produire de nouvelles images.

Un jour, le cœur fatigué ne produit plus qu’une série de battements réguliers.
Le cœur élastique se fige en un cœur mécanique qui bat la mesure triste de la vie qui s’endort en attendant la mort.

Le regard des gens qu’on casse de l’intérieur

Les yeux sont faits pour regarder, rire, pleurer, sentir la pluie qui tombe et le soleil en été. Les yeux bleus, verts ou gris et toutes les autres couleurs qui brillent lorsqu’il fait nuit.
Les yeux humides et remplis de nuages, d’aubes orange et mauves, piqués d’étoiles de givre suspendues dans l’air gelé.

Les yeux tristes ou gais.
Les yeux noirs de colère.
Les yeux. Amoureux.

Les yeux brisés.

Le regard atone, inerte et figé sur rien.
Quelle que soit l’heure et quel que soit l’endroit. Qu’il fasse chaud ou qu’il fasse froid. Aujourd’hui, demain et tous les autres jours, leurs yeux éteints fixent le fond d’une crevasse longue et noire que la mort a tracée sur la face claire de la vie.

Marylin dans une moitié de robe


Director John HUSTON and Marilyn MONROE during the filming of « The Misfits »
Le réalisateur John Huston et Marylin Monroe sur le tournage des « Désaxés »

Sur la fiche technique de l’agence Magnum, la légende indique que  la photo a été prise en 1960 par Bruce Davidson, Reno, Nevada, USA. Pour faciliter les recherches des internautes, l’image a été taguée avec les termes : Cowboy hat, Dress, Exterior, Film shoot, Man 45 to 60 years, Monroe Marilyn, Seated, White people, Woman 25 to 25 years. Ce qui veut dire que si, dans le moteur de recherches, on entre les mots-clés : chapeau de cowboy, robe, extérieur, tournage de film, homme de 45 à 60 ans, Monroe Marylin, assis, personnes de race blanche, femme de 25 à 45 ans, on arrive sur cette image en noir et blanc où John Huston porte un chapeau de cowboy et Marylin Monroe a 34 ans.

Au premier plan, à droite, un coude bronzé émerge de la manche d’une chemise blanche. Ce coude ressemble à celui d’Arthur Miller, l’écrivain qui a écrit le scénario et qui a peut-être déjà rencontré Inge Morath, une autre photographe de l’agence Magnum, venue en reportage sur le tournage du film. En 1960, Miller est encore l’époux de Marylin Monroe. En 1961, ce sera le divorce. En 1962, Ruth remplacera Marylin sur les registres de l’état-civil.

À l’arrière-plan, à gauche, une main noueuse et remplie de veines fait ressortir le cylindre blanc d’une cigarette.

Deux hommes, de part et d’autre de l’image. Deux hommes debout et coupés au milieu du tronc.  D’un côté, Arthur Miller qui note à la hâte sur son carnet le nom d’Inge Morath. De l’autre, les abdominaux vieillissants de Clark Gable peut-être, avec, dans sa main droite une cigarette qui attend une allumette. Un peu plus loin, un gobelet de café.

Boire ou fumer.

Le troisième homme est assis sur le deck.  John Huston, sa tête allongée sous un chapeau de cowboy, un peu surpris et à-demi amusé, lève les yeux vers l’objectif pour l’interroger : qu’est-ce que tu veux de moi ? Est-ce que tu devrais être là ? Peut-être que ce n’est pas le moment. Je suis assis par terre et ce chapeau, je ne sais pas, ce chapeau est trop lisse et trop blanc. On dirait un chapeau de femme et moi je suis le réalisateur à tête d’Indien. Le désert a brûlé mon visage et j’ai l’air d’être dur. J’ai l’air d’avoir vécu. Alors, je me demande si ce chapeau ne va pas faire tache dans le reportage. Bruce, tu nous ennuies, arrête avec tes photos.

Bruce, dans son viseur voit une composition. Deux colonnes mâles, noueuses et indifférentes qui encadrent une forme claire, la frôlent sans jamais la toucher, sans jamais la regarder. Sous les cheveux platine, on dirait deux paires de jambes qui s’accrochent aux plis d’une robe blanche remplie de cerises qu’on ne trouve jamais en été.

Trois hommes verticaux et projetés vers le monde. Au milieu, dans une moitié de robe, une femme, le regard enfoncé dans le sol. Marylin, toujours à distance et toujours à portée de mains.

Marylin pliée en deux, prise dans l’étau des hommes qui l’enserrent à jamais sans jamais la toucher.