Deux jambes et une aiguille talon

Je tourne et je retourne
L’aiguille dorée de mon talon
Dans le cœur de ton cœur rouge.
Je tourne,
Mon pied nu sur ton menton,
Mon pied nu sur tes mains qui bougent.

Deux jambes et une aiguille talon,
Je trace un cercle à l’encre rouge
Du bout des doigts de mon pied nu,
Je fais le tour de ma prison.

Je tourne et je mélange
La couleur claire de mon poison
À ton sang plus noir que rouge.
Mon cœur,
Mes mains tout au fond de ta bouche
Ont fait le tour de ta question.

Du haut du compas de mes jambes
Je vois l’aiguille de mes talons
Au milieu de la foule qui danse
Autour des murs de ma prison.

Ton nuage

« A l’endroit où la rivière se sépare
Et traverse le lac
Là où les mots
Jaillissent de mon stylo
Pour arriver sur tes pages
Est-ce que tu crois
Juste comme ça
Que tu peux séparer
Ce qui était moi
De ce qui était toi
Avant que nous soyons nous

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Est-ce qu’elle dira « Choisis ton nuage ? »
Choisis ton nuage.

S’il existe
Une ligne horizontale
Qui sort de la carte
Passe par ton corps
Continue en ligne droite à travers le monde
Monte en flèche
Et traverse mon cœur
Est-ce que cette ligne horizontale
Quand on lui demandera
Saura trouver l’endroit
Où tu finis
Où je commence

Comment est-ce que la lumière peut jouer
Et former un cercle de pluie
Qui transforme les arcs en flèches ?
Ce que nous étions n’a pas disparu
Avant que nous soyons nous
L’indigo est une couleur unique
Le bleu l’a toujours su

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Dira-t-elle choisis ton nuage ? »

Traduit de Tori Amos, Your Cloud  live, 2003. 

Choisis ton nuage

Le soir qui tombe dépose une couche d’orange, une couche de bleu sur la résille de fils soyeux tendus au-dessus du lac étale, entre les deux rangées de montagnes. Le crépuscule tiède inonde le ciel d’une coulée de caramel fondu qui se mélange à l’or de l’eau.

On dirait la mer.

Le soleil se pose et tout s’apaise.

Juste une vibration imperceptible au fond de l’horizon, les pigments de couleur qu’une main invisible estompe pour brouiller les secondes, mélanger les poussières de jour aux poussières de nuit.

Sweet Summer, Gimme Shelter.

Derrière moi, le mur de pierre est encore gorgé d’été. Le lac d’huile s’enroule autour de mes chevilles et des voiliers immobiles. Un nuage filigrane s’étire sur toute la largeur du ciel, je le reconnais, je lui fais signe, c’est le nuage de juillet. Il se penche vers moi pour que je le caresse, que j’en fasse le tour du bout de l’index.

Pick up your cloud, choisis ton nuage.

Je tiens l’été dans le creux de ma main.

J.J. Cale

Wippoorwill’s singing

Pourquoi certains mots ?
Pourquoi une voix poreuse et usée par le vent brûlant, pourquoi des notes de guitare craquelées qui grésillent au soleil plutôt qu’une voix parfaite et des accords parfaits.

Wippoorwill’s singing.

Je ne sais pas. Peut-être qu’un jour, on le saura, pourquoi certaines personnes préfèrent les spaghetti al dente aux spaghetti bien cuits, le Bourgogne au Bordeaux, Yvette Horner à Gilbert Bécaud, peut-être qu’un jour, on trouvera.

Whippoorwill’s singing

Deux guitares et un harmonica, un accord de piano et sa voix, son souffle rempli de poussière de blé, les cordes vocales passées au papier de verre. J.J. Cale, né dans la chaleur du grand Sud et resté assis dans la pénombre parce que dehors il fait trop chaud. Dehors, il y a trop de lumière, trop de bruit, trop de monde qui hurle alors qu’il voudrait surtout s’entendre jouer.

J.J. Cale, comme un héros de Kerouac dans une caravane de métal poli, un Greyhound ou un autocar noir climatisé, J.J. Cale  qui découpe ses mots dans la surface flottante de l’asphalte brûlé par le soleil, cherche ses notes sur le ruban métallisé des autoroutes qui strient les plaines si plates qu’on devine la courbure de la terre au bout de l’horizon.

J.J. Cale s’arrête le soir et joue dans la pénombre, parce que c’est la seule chose qu’il aime vraiment, écrire des chansons et les jouer sur une scène, quelque part, peu importe le lieu : même au fond de l’Amérique, il y aura toujours cent personnes qui voudront le voir, cent ou mille quelle différence, il compte les notes, pas les spectateurs.

La musique et rien d’autre. Un groupe avec des instruments et lui, le maître du son, de l’enregistrement, le maître de sa voix et de la guitare qu’il joue les yeux fermés, sans presque jamais la regarder. Pas de cris, non, pas de violons et pas de synthétiseurs, J,J. Cale a défini un genre musical, « laid back », en retrait, en économie, en tension retenue sur des morceaux de silence et je crois qu’une ombre portée sur un trottoir écrasé de soleil  le relie, par-dessus les Amériques, à Tom Jobim et à la Bossa Nova.

J.J. Cale, artiste à l’âme d’un artisan. Assis sur une caisse en bois dans un parking de Tulsa, Oklahoma, lui et sa guitare acoustique nous offrent ce que l’Amérique a de meilleur : guitare, voix, et une mélodie vieille comme le monde, un moment de pure beauté.

You whisper « Good morning »
So gently in my ear
I’m coming home to you, babe
I’ll soon be there
I’ll soon be there

J.J. Cale, poète de la chaleur du Sud, J.J. Cale est mort en été.

J.J. Cale,  Magnolia

jj cale

Notre obsolescence programmée

Ils installent leurs appareils de mesure à l’intérieur de nos crânes.

Sur leurs écrans en temps réel, ce qui se passe est infiniment petit, insaisissable, à peine quantifiable. Leurs capteurs sont encore trop patauds pour saisir l’imperceptible variation du flux électrique, l’altération minuscule de la composition chimique, l’espace de temps lové dans la milliseconde où un message inconnu a provoqué une réaction entre deux cellules nerveuses quelque part, ils ne savent pas encore où, dans mille milliards de galeries aux méandres mouvants qu’ils voudraient saisir au fond de leurs éprouvettes, mais la matière trop molle leur glisse entre les doigts.

Alors, ils s’énervent. Ils changent leurs doigts. Ils inventent une sonde liquide, un nouveau capteur, une caméra infime et pilotée par ordinateur. Un jour, ils voyageront dans notre tête. Un jour, ils craqueront le code et perceront le cœur du programme. À partir de ce jour-là, bien sûr, nous ne serons plus jamais malades, plus jamais vieux et même, nous ne serons plus jamais malheureux.

Un jour, ils remplaceront la mort par un interrupteur.

Cul-de-sac

A vélo sur les routes taillées dans le flanc des montagnes, le danger vient des étables.

Par extension, le danger vient de tous les espaces créés pour abriter ou contenir des têtes de bétail, laitières, comestibles ou purement décoratives si on est végétarien. Aussi vrai que la chèvre produit un lait épicé qui une fois transformé en fromage  cabriole dans les rigoles bondissantes que trace le Beaujolais-Villages, la chèvre aime la vie en groupe, le partage et les échanges, le soir autour du feu de camp. Malheureusement pour elle, il arrive que la chèvre soit d’humeur folâtre, un rien l’amuse, un buisson, une fleur et la voilà qui s’égare, à l’instar de la brebis. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve coincée au bord d’un gouffre sombre et vertigineux. Elle essaie de faire demi-tour mais le sentier est si étroit qu’elle sent le sol se dérober sous ses pas. Alors, elle se fige, les quatre pattes arc-boutées au-dessus du ravin. L’après-midi touche à sa fin. L’orage menace et la nuit va venir sans l’ombre de Monsieur Seguin.

Mais heureusement, dans chaque troupeau il y a un berger et dans chaque berger, il y a un chien, Rex, qui franchit en bondissant les obstacles, court, vole et ne venge personne si ce n’est l’honneur de la chèvre, honteuse d’être prise en si piteuse posture mais heureuse de pouvoir se tirer d’un si mauvais pas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Rex a fait le tour du problème, passé une corde autour du ventre de la chèvre, tiré à lui ce corps tremblant pour le déposer en sécurité sur une pierre plate et maintenant ils cheminent, lui devant elle derrière, ils sont en vue de la bergerie, la nuit se pose sur les montagnes et dans l’âtre rougeoyant fume une soupe de chalet.

Sa mission accomplie, Rex s’allonge sur le seuil de pierre. Vu de loin, on dirait qu’il somnole, la tête posée entre les pattes et la queue bien à plat sur le sol. Ne nous laissons pas leurrer par cette pose indolente. En vérité, le chien de berger ne dort jamais. Il veille.  Il bande ses muscles au cas où entreraient dans son champ de vision un loup, un marcheur égaré ou une paire de pédales surmontées de mollets. Rex est un animal de course. Il dort huit heures par jour. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il suit un régime strict et exempt de matières grasses, alors que tout le pousse à mordre à pleines dents dans le tendre des hanches rebondies d’un marcheur potelé et rempli de hamburgers. Il visualise la texture de cette chair frémissante qui résiste à la douce pression de ses canines avant de céder, d’éclater en bouche, de libérer tous ses arômes de friture, de pain sucré et d’oignon mêlé à de la viande hachée. Mais voilà, à partir d’une certaine altitude et d’un certain niveau d’éloignement, le promeneur dodu s’efface derrière le sportif au mollet étique et bourré de protéines synthétiques, saveur orange ou faux chocolat! Pouâh! Le coureur compulsif, sec comme un coup de trique, rempli d’additifs et de substances chimiques qui attaquent l’émail et font des trous dans l’estomac. La première fois où Rex a goûté le jarret du sportif, il a eu un haut-le-cœur et il a vomi. Depuis, il a renoncé à la chair pâle des hommes. Le soir, allongé sur le seuil de sa bergerie, il recompte ses chèvres en rêvant à des poignées d’amour.

Alors, quand Rex me voit arriver, debout sur les pédales, à deux kilomètres à l’heure, enrobé à point, enveloppé mais ferme juste ce qu’il faut, les bas morceaux laqués par une fine pellicule de transpiration, quand il voit cette cible à peine mouvante et offerte à son regard concupiscent,
je vous raconte pas.
Sa gorge se serre et s’allonge. Ses yeux lui sortent des orbites. Il salive des rivières. Sa langue se déroule sur trois kilomètres. Il hallucine. Il a des vapeurs. La pression lui monte de l’intérieur. Le pelage se tend, se fissure, finit par craquer et sous les poils du chien surgit le fantôme du loup de Tex Avery.

Là, je compte mes abats et les watts qui me restent avant de finir en Royal Canin.

Il faut savoir que le chien de troupeau est une véritable machine à courir vite et longtemps. A la fois mélange de puissance et de vivacité, l’animal est d’un naturel obstiné et pas facile à semer. A vélo, deux stratégies : la première consiste en l’absorption massive de stéroïdes qui doubleront comme qui badine le volume de votre masse musculaire et vous permettront d’affronter la bête à mains nues. À noter toutefois que cette augmentation du volume carné risque d’entraver considérablement la fluidité de votre pédalage, ce qui pourrait s’avérer lourd de conséquences au cas où vous devriez avoir recours à la deuxième solution.

La deuxième solution, c’est la fuite. La fuite éperdue, debout sur les pédales et sans jamais se retourner, à condition de pouvoir rapidement se mettre dans le sens de la descente et d’avoir devant soi un beau chemin dégagé. J’estimerai la vitesse maximale du chien de berger à une pointe de 25 à 45 kilomètres à l’heure. À cette vitesse, sur un sentier de montagne, on mettra un frein sur la contemplation du paysage et on chantera Plus près de toi mon Dieu en mettant une majuscule à Dieu, dans le cas où on serait amené à se rencontrer très vite, que les présentations ne soient pas gâchées par des questions de protocole.

Donc je fuis à toute vapeur en sentant derrière moi le souffle chaud du carnivore incandescent à l’idée de me faire tomber de pour se repaître de mes chairs tendres et gorgées de sucres lents. Je l’entends qui halète, ses pattes frappent le sol, de plus en plus vite, de plus en plus près, il gagne du terrain, je le sens; ce foutu chemin est rempli de pierres, de trous, de bosses, que fait l’État, je vous le demande ? Au XXIème siècle, des routes en pierre alors que l’homme a conquis l’espace et tout recouvert de goudron.

Il est sur moi, je sens son haleine chaude, le bruit de sa respiration sous ma pédale gauche, le chemin fait un virage et moi, je ne me fais pas d’illusion : ce sera la cuisse ou le mollet. Mais non!  C’est finalement sur mon talon que ses crocs se referment, sur mon talon, ah le con! Sa mâchoire se plante à l’arrière de ma chaussure, là où le fabricant, Dieu le bénisse, a prévu un gros renfort en caoutchouc. Alors, le temps qu’il réalise, je décroche mon pied de la pédale et de toutes mes forces, je lui balance ma chaussure en arrière dans sa gueule et lui surpris, il s’accroche. Je soulève ma jambe, il est moins lourd que je ne pensais, je le secoue de toutes mes forces, le virage part à gauche et c’est alors qu’il lâche. Derrière moi, je l’entends rouler, pousser un cri étranglé, j’espère qu’il s’est pris un arbre en plein dans sa face, un arbre ou alors l’entier d’un buisson de ronces qui l’a épilé de haut en bas, préparé pour le barbecue que je dresserais volontiers dans ce petit coin de montagne pour offrir sa chair rôtie aux oiseaux. L’enfoiré, la carne, l’engeance à quatre pattes. Sur mon vélo à tombeau ouvert, j’ai les mains moites et les jambes qui flageolent, je me retourne : plus personne derrière, plus personne devant, je relève la tête, juste à temps pour  me mettre debout sur les freins.

Parce que devant moi, la route se termine en cul-de-sac.

J’ai passé plus d’une heure à patauger dans les pâturages, plus d’une heure à décrire un arc-de-cercle immense, à zigzaguer entre les trous creusés par les sabots des vaches, que les derniers orages avaient remplis d’eau saumâtre. Une heure entre les sapins accrochés à la pente. Une heure en portant mon vélo. Sur la pointe des pieds. Une heure à le guetter. Une heure sans respirer.

A vélo, sur les routes taillées aux flancs des montagnes, le danger vient des étables et de l’impulsion qui vous fait dire : « Tiens, ça à l’air joli, je vais voir où mène ce petit chemin. »

Nos corps imprévisibles

Nos corps imprévisibles sont recouverts de chair perméable au soleil, à la pluie et au vent. Un caillou stoppe notre course. Une chute casse nos épaules. La neige nous enrhume. L’alcool nous enivre. Nous avons peur, faim et soif. Nos dents sont remplies de caries. Nos estomacs se nouent, se trouent, nos intestins se tordent et nos mains se joignent pour conjurer la peur. Nous prions pour mourir ou pour éloigner la mort. Nous oublions la route pour regarder le ciel où rien ne nous répond.

Aux feux rouges, nos esprits vagabondent, s’envolent, pensent à ce qu’il y aura ce soir à la télévision, aux enfants, à des pâtes au Parmesan. Nos yeux s’égarent sur le mouvement d’une jupe rapide, l’extension d’une jambe, un veston noir brillant, le flot des piétons qui traversent la rue à contre-jour : on dirait une procession. Alors que le feu rouge, lui, impavide et indifférent au bruit du monde, insensible au froid et à la chaleur, imperméable à la pluie et aux coups de soleil, le feu débite le temps en tranches mécaniques, trois, deux, un : il passe à l’orange. Trois deux un : il passe au vert, vert, Vert, VERT!

Mais ce soir d’été, aucun signal lumineux ne vient imprimer nos rétines. Sur le trottoir, les gens hésitent. À l’arrière les moteurs grondent, les machines s’emballent et les cris se mêlent aux coups de klaxons. Encore quelques secondes et le système impassible repassera du vert au rouge, le système ne reconnaît pas la douceur des soirs d’été, il ne fume pas, ne boit pas, n’a pas de mains ni de doigts, pas d’envie de s’arrêter là, au milieu de la rue et d’aller s’installer en face sur la terrasse d’un café, de commander un verre de vin blanc sec et fruité et de regarder la buée qui se forme sur la paroi de verre, d’en parcourir la surface fraîche d’un index distrait en attendant que les portes du monde se referment doucement, automatiquement, sans bruit ni claquement, juste le soupir calculé d’un vérin hydraulique pour nous rappeler que lorsqu’un avion tombe du ciel, ce n’est jamais la faute de l’avion.

Un roman de plage

Il faudrait écrire un roman bleu et chaud qui s’avancerait doucement sur la plage, roulerait délicatement sur les grains de sable et sous la plante des pieds, avant de repartir au large, au fin fond de l’été.

Un roman de plage, quel beau nom de roman. Fluide. Liquide. Pas trop bruyant pour ne pas couvrir la voix des enfants. Ni trop lourd ni trop léger, juste le poids qu’il faut pour le tenir à bout de bras sans trop se fatiguer. Du papier assez granuleux pour aimer le sable et l’ambre solaire. Des pages épaisses pour absorber l’eau de la mer, jaunir et s’imprégner en vieillissant de cette merveilleuse odeur de vacances et de grenier.

Un livre gondolé qu’on a oublié, qu’on retrouve un jour, par hasard, et les vagues inscrites sur la tranche des pages nous renvoient le souvenir diffus d’un carré de ciel bleu, de la mer et des enfants qui jouent dans les vagues.

Un livre de plage qu’on relirait une nuit d’hiver pour rallumer l’été.

Et des automobiles

Une à une elles s’enfilent en gouttes d’eau brillantes dans le long ruban noir de la route que le soleil d’été transforme en fil d’acier.  Sous leur fine couche de vernis transparent, de minuscules éclats de métal s’allument ou s’éteignent, selon l’angle d’incidence des rayons lumineux qui les frappent et forment une suite de taches incandescentes qui  tremblent dans les ondulations de  l’air surchauffé.

Et des automobiles.

Aux courbes pleines ou fatiguées, de toutes les couleurs, rapides ou rouillées jusqu’à l’os, trapues, basses, lisses, souples, remplies de muscles et de testostérone, remplies de journaux et de mouchoirs en papier. Des voitures qui ont fait mille fois le tour de la terre ou des voitures qui ont fait des bébés. Des voitures pour rire, pour pleurer, pour affronter la neige en été. Des voitures à vivre ou à mourir enlacés par un peuplier. Des maisons. Des boudoirs. Des abris où se réfugier. Des containers à bière ou des salles à manger. Des Deux-Chevaux ou des fusées.

Des automobiles

Une déesse ailée en figure de proue, un pot d’échappement collé au derrière. Entre les deux, cinq cents chevaux qui s’envolent en fumée, cinq cent chevaux sur une place de parking, un million de chevaux dans la cour de l’usine, un million de chevaux et pas l’ombre d’un cavalier.
Alignées en silence sous le soleil brillant, cent mille décapotables attendent une éclaircie.

Le monde attend la reprise.

Pendant ce temps, les nuages respirent.

De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.