Notre obsolescence programmée

Ils installent leurs appareils de mesure à l’intérieur de nos crânes.

Sur leurs écrans en temps réel, ce qui se passe est infiniment petit, insaisissable, à peine quantifiable. Leurs capteurs sont encore trop patauds pour saisir l’imperceptible variation du flux électrique, l’altération minuscule de la composition chimique, l’espace de temps lové dans la milliseconde où un message inconnu a provoqué une réaction entre deux cellules nerveuses quelque part, ils ne savent pas encore où, dans mille milliards de galeries aux méandres mouvants qu’ils voudraient saisir au fond de leurs éprouvettes, mais la matière trop molle leur glisse entre les doigts.

Alors, ils s’énervent. Ils changent leurs doigts. Ils inventent une sonde liquide, un nouveau capteur, une caméra infime et pilotée par ordinateur. Un jour, ils voyageront dans notre tête. Un jour, ils craqueront le code et perceront le cœur du programme. À partir de ce jour-là, bien sûr, nous ne serons plus jamais malades, plus jamais vieux et même, nous ne serons plus jamais malheureux.

Un jour, ils remplaceront la mort par un interrupteur.

Cul-de-sac

A vélo sur les routes taillées dans le flanc des montagnes, le danger vient des étables.

Par extension, le danger vient de tous les espaces créés pour abriter ou contenir des têtes de bétail, laitières, comestibles ou purement décoratives si on est végétarien. Aussi vrai que la chèvre produit un lait épicé qui une fois transformé en fromage  cabriole dans les rigoles bondissantes que trace le Beaujolais-Villages, la chèvre aime la vie en groupe, le partage et les échanges, le soir autour du feu de camp. Malheureusement pour elle, il arrive que la chèvre soit d’humeur folâtre, un rien l’amuse, un buisson, une fleur et la voilà qui s’égare, à l’instar de la brebis. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve coincée au bord d’un gouffre sombre et vertigineux. Elle essaie de faire demi-tour mais le sentier est si étroit qu’elle sent le sol se dérober sous ses pas. Alors, elle se fige, les quatre pattes arc-boutées au-dessus du ravin. L’après-midi touche à sa fin. L’orage menace et la nuit va venir sans l’ombre de Monsieur Seguin.

Mais heureusement, dans chaque troupeau il y a un berger et dans chaque berger, il y a un chien, Rex, qui franchit en bondissant les obstacles, court, vole et ne venge personne si ce n’est l’honneur de la chèvre, honteuse d’être prise en si piteuse posture mais heureuse de pouvoir se tirer d’un si mauvais pas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Rex a fait le tour du problème, passé une corde autour du ventre de la chèvre, tiré à lui ce corps tremblant pour le déposer en sécurité sur une pierre plate et maintenant ils cheminent, lui devant elle derrière, ils sont en vue de la bergerie, la nuit se pose sur les montagnes et dans l’âtre rougeoyant fume une soupe de chalet.

Sa mission accomplie, Rex s’allonge sur le seuil de pierre. Vu de loin, on dirait qu’il somnole, la tête posée entre les pattes et la queue bien à plat sur le sol. Ne nous laissons pas leurrer par cette pose indolente. En vérité, le chien de berger ne dort jamais. Il veille.  Il bande ses muscles au cas où entreraient dans son champ de vision un loup, un marcheur égaré ou une paire de pédales surmontées de mollets. Rex est un animal de course. Il dort huit heures par jour. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il suit un régime strict et exempt de matières grasses, alors que tout le pousse à mordre à pleines dents dans le tendre des hanches rebondies d’un marcheur potelé et rempli de hamburgers. Il visualise la texture de cette chair frémissante qui résiste à la douce pression de ses canines avant de céder, d’éclater en bouche, de libérer tous ses arômes de friture, de pain sucré et d’oignon mêlé à de la viande hachée. Mais voilà, à partir d’une certaine altitude et d’un certain niveau d’éloignement, le promeneur dodu s’efface derrière le sportif au mollet étique et bourré de protéines synthétiques, saveur orange ou faux chocolat! Pouâh! Le coureur compulsif, sec comme un coup de trique, rempli d’additifs et de substances chimiques qui attaquent l’émail et font des trous dans l’estomac. La première fois où Rex a goûté le jarret du sportif, il a eu un haut-le-cœur et il a vomi. Depuis, il a renoncé à la chair pâle des hommes. Le soir, allongé sur le seuil de sa bergerie, il recompte ses chèvres en rêvant à des poignées d’amour.

Alors, quand Rex me voit arriver, debout sur les pédales, à deux kilomètres à l’heure, enrobé à point, enveloppé mais ferme juste ce qu’il faut, les bas morceaux laqués par une fine pellicule de transpiration, quand il voit cette cible à peine mouvante et offerte à son regard concupiscent,
je vous raconte pas.
Sa gorge se serre et s’allonge. Ses yeux lui sortent des orbites. Il salive des rivières. Sa langue se déroule sur trois kilomètres. Il hallucine. Il a des vapeurs. La pression lui monte de l’intérieur. Le pelage se tend, se fissure, finit par craquer et sous les poils du chien surgit le fantôme du loup de Tex Avery.

Là, je compte mes abats et les watts qui me restent avant de finir en Royal Canin.

Il faut savoir que le chien de troupeau est une véritable machine à courir vite et longtemps. A la fois mélange de puissance et de vivacité, l’animal est d’un naturel obstiné et pas facile à semer. A vélo, deux stratégies : la première consiste en l’absorption massive de stéroïdes qui doubleront comme qui badine le volume de votre masse musculaire et vous permettront d’affronter la bête à mains nues. À noter toutefois que cette augmentation du volume carné risque d’entraver considérablement la fluidité de votre pédalage, ce qui pourrait s’avérer lourd de conséquences au cas où vous devriez avoir recours à la deuxième solution.

La deuxième solution, c’est la fuite. La fuite éperdue, debout sur les pédales et sans jamais se retourner, à condition de pouvoir rapidement se mettre dans le sens de la descente et d’avoir devant soi un beau chemin dégagé. J’estimerai la vitesse maximale du chien de berger à une pointe de 25 à 45 kilomètres à l’heure. À cette vitesse, sur un sentier de montagne, on mettra un frein sur la contemplation du paysage et on chantera Plus près de toi mon Dieu en mettant une majuscule à Dieu, dans le cas où on serait amené à se rencontrer très vite, que les présentations ne soient pas gâchées par des questions de protocole.

Donc je fuis à toute vapeur en sentant derrière moi le souffle chaud du carnivore incandescent à l’idée de me faire tomber de pour se repaître de mes chairs tendres et gorgées de sucres lents. Je l’entends qui halète, ses pattes frappent le sol, de plus en plus vite, de plus en plus près, il gagne du terrain, je le sens; ce foutu chemin est rempli de pierres, de trous, de bosses, que fait l’État, je vous le demande ? Au XXIème siècle, des routes en pierre alors que l’homme a conquis l’espace et tout recouvert de goudron.

Il est sur moi, je sens son haleine chaude, le bruit de sa respiration sous ma pédale gauche, le chemin fait un virage et moi, je ne me fais pas d’illusion : ce sera la cuisse ou le mollet. Mais non!  C’est finalement sur mon talon que ses crocs se referment, sur mon talon, ah le con! Sa mâchoire se plante à l’arrière de ma chaussure, là où le fabricant, Dieu le bénisse, a prévu un gros renfort en caoutchouc. Alors, le temps qu’il réalise, je décroche mon pied de la pédale et de toutes mes forces, je lui balance ma chaussure en arrière dans sa gueule et lui surpris, il s’accroche. Je soulève ma jambe, il est moins lourd que je ne pensais, je le secoue de toutes mes forces, le virage part à gauche et c’est alors qu’il lâche. Derrière moi, je l’entends rouler, pousser un cri étranglé, j’espère qu’il s’est pris un arbre en plein dans sa face, un arbre ou alors l’entier d’un buisson de ronces qui l’a épilé de haut en bas, préparé pour le barbecue que je dresserais volontiers dans ce petit coin de montagne pour offrir sa chair rôtie aux oiseaux. L’enfoiré, la carne, l’engeance à quatre pattes. Sur mon vélo à tombeau ouvert, j’ai les mains moites et les jambes qui flageolent, je me retourne : plus personne derrière, plus personne devant, je relève la tête, juste à temps pour  me mettre debout sur les freins.

Parce que devant moi, la route se termine en cul-de-sac.

J’ai passé plus d’une heure à patauger dans les pâturages, plus d’une heure à décrire un arc-de-cercle immense, à zigzaguer entre les trous creusés par les sabots des vaches, que les derniers orages avaient remplis d’eau saumâtre. Une heure entre les sapins accrochés à la pente. Une heure en portant mon vélo. Sur la pointe des pieds. Une heure à le guetter. Une heure sans respirer.

A vélo, sur les routes taillées aux flancs des montagnes, le danger vient des étables et de l’impulsion qui vous fait dire : « Tiens, ça à l’air joli, je vais voir où mène ce petit chemin. »

Nos corps imprévisibles

Nos corps imprévisibles sont recouverts de chair perméable au soleil, à la pluie et au vent. Un caillou stoppe notre course. Une chute casse nos épaules. La neige nous enrhume. L’alcool nous enivre. Nous avons peur, faim et soif. Nos dents sont remplies de caries. Nos estomacs se nouent, se trouent, nos intestins se tordent et nos mains se joignent pour conjurer la peur. Nous prions pour mourir ou pour éloigner la mort. Nous oublions la route pour regarder le ciel où rien ne nous répond.

Aux feux rouges, nos esprits vagabondent, s’envolent, pensent à ce qu’il y aura ce soir à la télévision, aux enfants, à des pâtes au Parmesan. Nos yeux s’égarent sur le mouvement d’une jupe rapide, l’extension d’une jambe, un veston noir brillant, le flot des piétons qui traversent la rue à contre-jour : on dirait une procession. Alors que le feu rouge, lui, impavide et indifférent au bruit du monde, insensible au froid et à la chaleur, imperméable à la pluie et aux coups de soleil, le feu débite le temps en tranches mécaniques, trois, deux, un : il passe à l’orange. Trois deux un : il passe au vert, vert, Vert, VERT!

Mais ce soir d’été, aucun signal lumineux ne vient imprimer nos rétines. Sur le trottoir, les gens hésitent. À l’arrière les moteurs grondent, les machines s’emballent et les cris se mêlent aux coups de klaxons. Encore quelques secondes et le système impassible repassera du vert au rouge, le système ne reconnaît pas la douceur des soirs d’été, il ne fume pas, ne boit pas, n’a pas de mains ni de doigts, pas d’envie de s’arrêter là, au milieu de la rue et d’aller s’installer en face sur la terrasse d’un café, de commander un verre de vin blanc sec et fruité et de regarder la buée qui se forme sur la paroi de verre, d’en parcourir la surface fraîche d’un index distrait en attendant que les portes du monde se referment doucement, automatiquement, sans bruit ni claquement, juste le soupir calculé d’un vérin hydraulique pour nous rappeler que lorsqu’un avion tombe du ciel, ce n’est jamais la faute de l’avion.

Un roman de plage

Il faudrait écrire un roman bleu et chaud qui s’avancerait doucement sur la plage, roulerait délicatement sur les grains de sable et sous la plante des pieds, avant de repartir au large, au fin fond de l’été.

Un roman de plage, quel beau nom de roman. Fluide. Liquide. Pas trop bruyant pour ne pas couvrir la voix des enfants. Ni trop lourd ni trop léger, juste le poids qu’il faut pour le tenir à bout de bras sans trop se fatiguer. Du papier assez granuleux pour aimer le sable et l’ambre solaire. Des pages épaisses pour absorber l’eau de la mer, jaunir et s’imprégner en vieillissant de cette merveilleuse odeur de vacances et de grenier.

Un livre gondolé qu’on a oublié, qu’on retrouve un jour, par hasard, et les vagues inscrites sur la tranche des pages nous renvoient le souvenir diffus d’un carré de ciel bleu, de la mer et des enfants qui jouent dans les vagues.

Un livre de plage qu’on relirait une nuit d’hiver pour rallumer l’été.

Et des automobiles

Une à une elles s’enfilent en gouttes d’eau brillantes dans le long ruban noir de la route que le soleil d’été transforme en fil d’acier.  Sous leur fine couche de vernis transparent, de minuscules éclats de métal s’allument ou s’éteignent, selon l’angle d’incidence des rayons lumineux qui les frappent et forment une suite de taches incandescentes qui  tremblent dans les ondulations de  l’air surchauffé.

Et des automobiles.

Aux courbes pleines ou fatiguées, de toutes les couleurs, rapides ou rouillées jusqu’à l’os, trapues, basses, lisses, souples, remplies de muscles et de testostérone, remplies de journaux et de mouchoirs en papier. Des voitures qui ont fait mille fois le tour de la terre ou des voitures qui ont fait des bébés. Des voitures pour rire, pour pleurer, pour affronter la neige en été. Des voitures à vivre ou à mourir enlacés par un peuplier. Des maisons. Des boudoirs. Des abris où se réfugier. Des containers à bière ou des salles à manger. Des Deux-Chevaux ou des fusées.

Des automobiles

Une déesse ailée en figure de proue, un pot d’échappement collé au derrière. Entre les deux, cinq cents chevaux qui s’envolent en fumée, cinq cent chevaux sur une place de parking, un million de chevaux dans la cour de l’usine, un million de chevaux et pas l’ombre d’un cavalier.
Alignées en silence sous le soleil brillant, cent mille décapotables attendent une éclaircie.

Le monde attend la reprise.

Pendant ce temps, les nuages respirent.

De l’huile d’olive sur ma chemise

Une personne de ma connaissance qui a des yeux verts avec du jaune dedans vient de bouleverser mon approche de la pizza cuite au four électrique. Pour que la pâte n’attache pas, avant, sur la plaque de métal, je mettais de la farine. Ignorant! Ceci n’est pas une tarte aux pommes ou aux abricots. De la farine! Et pourquoi pas du Beaujolais ou une couche de rillettes, tant qu’on y est ? Imbécile! Apprends donc qu’il suffira d’une fine couche d’huile d’olive entre la pâte et le métal pour que la pizza exulte et mélange avec délicatesse les parfums du pain grillé, de la tomate et de la mozzarella, pendant le court moment où elle séjournera dans ton four; parce que la pizza, doit être saisie à vif, à très grande chaleur, ce n’est pas un pot-au-feu ni un bœuf bourguignon, tu comprends ça, capisci ? Oui, oui, capisco, je comprends, je comprends, je viens de commencer mon cursus en pizza et je compte bien passer mon Master dans quatre ou cinq ans. Alors, je prends de l’huile d’olive, je verse à petits traits, ensuite, à l’aide d’une feuille de papier absorbant, j’étale le liquide pour former un film uniforme sur le fond, sans oublier les rebords de la plaque. J’y vais de bon cœur, méthodiquement, sur toute la surface, dans tous les coins, et justement, c’est en voulant atteindre le fond du creux lové dans l’angle à 90 degrés formé par les bords relevés du métal que mon doigt vigoureux propulse dans l’air immobile une belle flaque d’huile d’olive jaune qui décrit une courbe parfaite avant de venir s’écraser contre le tissu de ma chemise, plein centre, juste quelques centimètres au-dessus de la marque du nombril.

Les experts en huile d’olive recommandent l’usage de la terre de Sommières dans ce type de situation. Certes. J’en suis à la troisième application après autant de lavages. Il reste toujours quelque chose. Une ombre, un contour, une trace plus sombre sur le fond bleu pâle, quelques molécules qui semblent s’être mélangées au cœur même de la fibre de coton, en avoir pénétré l’essence et vouloir rester là pour toujours, même après un million de lavages. Devant le tambour ouvert de ma machine à laver, je pense à cette trace d’huile qui ne s’effacera jamais. À cette trace et à toutes les autres, à toutes les traces qui nous éclaboussent, le sel que la mer dépose sur notre peau remplie de soleil en y laissant d’infimes sillons blancs, l’empreinte chaude et dorée du soleil, justement, qui ne s’efface jamais vraiment, jamais complètement, même au plus froid de l’hiver.

Je pensais aux rigoles minuscules que la pluie creuse sur nos visages.
Aux parfums de fleurs sucrées.
Aux paysages imprimés sur le fond de nos rétines.
Aux notes de musique qui changent le goût de nos larmes.
Aux mots qui repeignent le gris de nos murs et le noir de nos nuits.
Aux doigts qui en les parcourant redessinent les contours de nos corps.
À nos mains amies.

A tout ce qui nous touche et nous transforme, fait de notre monde un monde à part, un monde à nul autre pareil où chaque couleur est notre couleur, chaque odeur est notre odeur, un monde parallèle à tous les autres mondes où les vies et les morts se succèdent mais où chaque contraction est un battement de nos cœurs.

Au fond du grand sac noir

Dans la salle, pas le moindre courant pour faire bouger l’air chauffé par la chaleur de quatre projecteurs.

Dehors c’est l’été. Dedans c’est tout noir, sauf un carré blanc de lumière découpé sur le sol. Il est assis au milieu de la scène, en tailleur ou à genoux, on ne sait pas, seul le haut de son torse émerge d’un monticule d’étoffe couleur charbon. Il est à-demi enfoui dans la couverture épaisse qui recouvre les planches de ce petit théâtre écrasé par la chaleur d’un après-midi d’été. Il prend le temps de se poser, quelques secondes. Le temps de s’extraire du premier dialogue qu’il vient de présenter, de quitter ce lieu pour apparaître ailleurs, le bas de son corps enseveli dans les plis du tissu noir pour figurer une île, un rocher ou peut-être que sous ses pieds une fente pratiquée dans la terre l’aspire inexorablement.

Il nous regarde derrière la paroi de lumière, le temps de former les nouvelles images, de convoquer les mots et les phrases, le temps de bien se mettre dans la peau du personnage.

 « La journée est déjà bien avancée. « 

Un à un, les mots de Beckett sortent de sa bouche, fluides et sans à-coups. Sans effet. Le débit banal d’une conversation. « Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli ? » Ses mains qui se déploient attrapent le sac, plongent, fourragent dans ses profondeurs, farfouillent bruyamment. Se figent. Un sourire traverse son visage. Son bras se relève. Entre ses doigts, il tient le canon d’un grand pistolet noir. Il marque un temps d’arrêt et le regard qu’il pose sur ce pistolet est un vrai regard de reconnaissance. La lueur qu’on peut voir dans les yeux d’une personne qui retrouve après des années un ami disparu. Une lueur rare que je n’ai pas vue souvent et qu’il a dû  trouver quelque part en lui ou ailleurs, je ne sais pas il joue. Il parle, et  cette lueur, sa tête qui se penche sur le côté, son sourire en demi-teinte, la chaleur dans sa voix, toutes ces choses font qu’en une fraction de seconde, la magie opère, le pistolet cesse d’être un pistolet, le décor disparaît et une porte s’ouvre qu’il vient d’ouvrir pour nous, ce jeune homme assis au milieu de la scène, son beau visage tourné de profil vers le pistolet noir.

Sous la couverture épaisse, il n’y a plus de jeans élimés, de chaussures approximatives et de T-shirt blanc apporté en catastrophe à la porte du théâtre. Il n’y a plus de courses effrénées à travers la ville sur un vélo désarticulé. Tout ce qui reste de mon fils assis au milieu de la scène, c’est ce profil épuré et sa main sur le pistolet qui nous invite à le rejoindre tout au fond du grand sac noir.

« Oh les beaux jours » est une pièce de Samuel Beckett, le début de cet extrait ici.

Vladivostok-Krasnoïarsk

L’autre jour, un fabricant de téléphones portables exultait en mondovision pour célébrer la naissance d’un nouveau modèle. Puissant. Ultraplat. Ultrarapide. Fin. Élancé. Connecté. Un appareil de photo aux petits oignons. Une caméra hyper-ragnagna. Un design si lisse qu’on voudrait le lécher. Une ergonomie améliorée. La pile en peau de cadmium élevé au grain. Plus d’autonomie pour parler plus longtemps des sujets qui nous préoccupent et nous empêchent de dormir.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– Dans cinq minutes j’ai une réunion, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans dix minutes à la gare de Vladivostok, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

Donc jouez hautbois, résonnez musettes, le téléphone nouveau est né, il est là entre nos  petites menottes moites qui caressent sa surface tactile en laissant des longues trainées de graisse et de transpiration. Et tous les ans ça continue, encore et encore, et ce n’est jamais tout à fait le même film qui passe, contrairement à ce que dit Francis Cabrel qui a quand même fini par raser sa moustache, le progrès ne recule devant rien et ses lames d’acier tracent un sillon inexorable dans les poils durs du barde gaulois.

Jouez hautbois. En 2014, 2015, 16, 17, 18, en 2100, en 3000, pourquoi pas ? Ce sera toujours plus rapide, plus lisse, plus ergonomique ou convivial. En l’an 4000, tout aura changé.  Nous communiquerons peut-être par intraveineuse ou grâce à l’implantation sous-cutanée d’une cellule télépathique en tungstène ionisé. Peut-être que nous nous parlerons devant un hygiaphone rempli de matière noire. Surtout, tout ira tellement plus vite. Des millions de fois plus vite.
Et nous, naturellement, suivant l’évolution technologique, nous serons des millions de fois plus grands. Des millions de fois plus forts. Des millions de fois plus intelligents. Nous aurons des millions de jours d’autonomie pour parler plus longtemps des millions de sujets de la plus haute importance, des sujets qui changeront la marche du monde devenu des millions de fois plus sophistiqué.
Je citerai en vrac :
– Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’ai un échange télépathique à cinq heures, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
– J’arrive dans cinq minutes en gare de Krasnoïarsk, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

La face sombre de la lune

1973 semble avoir été une bonne année, des personnes de grande qualité sont nées en cette année-là, qui ont quarante ans aujourd’hui. Aussi né en dix-neuf cent soixante-treize, un disque de vinyle noir comme la lune, trente-trois tours autour de la folie et de la mort.

Aujourd’hui, The Dark Side of the Moon paraîtrait découpé en morceaux sur iTunes ou Spotify.
Pour être honnête, je crois qu’après avoir écouté quelques extraits en vitesse sur mon ordinateur, j’aurais probablement laissé tomber. En déplaçant le curseur de trente secondes en trente secondes, j’aurais entendu des plages instrumentales, des voix, des caisses enregistreuses, les hurlements d’une femme énervée, un cœur qui bat, une horloge qui sonne trois ou quatre heures. J’aurais cherché en vain un accord, un refrain quelque chose qui soit immédiatement identifiable, une phrase musicale à reprendre à tue-tête, pendant les heures de route où je me prends pour un chanteur, Dieu me pardonne, s’il a des oreilles. Pour le reste de  l’humanité, mon habitacle est insonorisé.

Je n’aurais pas compris l’histoire que raconte cette musique, je n’aurais pas fait ce voyage, je n’aurais pas eu le temps de déposer ce vinyle noir sur mon tourne-disques, lui faire faire quelques tours de chauffe pour enlever la poussière avec un chiffon très doux, d’attendre que le bras mécanique se soulève, se déplace horizontalement, dépose amoureusement sa pointe de diamant sur la marge des sillons avec un beau craquement grave.

Sur l’écran de mon ordinateur ou de mon téléphone portable, il y aurait eu un appel, un message, une alarme, une nouvelle importante, un autre nouvel album. Quelque chose. Autre chose.
20 minutes : c’est le temps que dure la face A. Ces vingt minutes en continu, je ne les aurais pas trouvées, ou alors, pas pour ça, pas pour m’allonger en silence au bord de ces plages et écouter, les yeux fermés, la voix de cette femme à qui on avait demandé de chanter sur une ligne de piano, les yeux fermés en pensant à la mort.

 

Sur le visage d’Audrey Hepburn (rediffusion)

J’exhume ce vieil article de son emballage un peu froissé, comme un petit bouquet à l’attention de la seule philosophe ailée de ma connaissance, Isabelle Pariente-Butterlin, qui a des tas de raisons de célébrer la présence ou l’absence de printemps en cet ébouriffant mois de mai.
Alors voilà, tout ça sent un peu le réchauffé, la France est restée en France, et Carla Bruni-Sarkozy a remis sa couronne à une autre pingouine. Pour le reste, il y a tout au fond de l’article, la même photo d’Audrey Hepburn, son visage lumineux qui résume en une seconde tout ce qu’il faut savoir sur la question des effets de l’âge sur la beauté des femmes.

Voici donc, en nouvelle diffusion :

La France élit son président

Depuis une semaine, un mois ou cent ans, la France élit toujours un président.

Au premier plan, sur les images, on trouve les candidats-présidents, leur portrait doré sur fond bleu, rouge ou blanc. Le doré, c’est pour le bronzage, un président est toujours bronzé. La couleur du fond, c’est la couleur de la France quand elle est découpée en tranches de camembert électronique, avec des électeurs à gauche, à droite, au centre ou des électeurs absents parce qu’ils avaient piscine.

Au deuxième plan, il y a les femmes de présidents. En cet an de grâce bissextile, la première dame de France s’appelle Carla. Elle est d’origine italienne. Elle a fait de la chanson et du mannequinat. J’avoue une regrettable absence d’intérêt pour le parcours professionnel de Mme Bruni-Sarkozy. J’éprouve le même sentiment pour son mari et les autres personnes qui convoitent le titre de guide suprême et de commandant en chef des forces armées. J’avoue même un désintérêt tout à fait global pour tout ce petit monde très éloigné du mien.

J’ai par contre été interpellé par la publication d’une série de photos de Mme Bruni-Sarkozy dans toutes sortes de magazines électroniques ou pas. Sur ces photos, elle apparait dans un chandail en maille brune, posée sur un fond flou de pelouse et de manoir blanc. Elle prend la pose, lève les yeux, sourit, on voit bien qu’elle est à l’aise, qu’elle maîtrise la lumière et les codes. Ce qu’on voit aussi, c’est son visage. On voit un masque de peau percé d’un regard. Une couche de chair morte greffée de frais sur un crâne vivant. Il y a quelque chose dans cette série d’images, quelque chose qui semble sorti tout droit de l’atelier de Frankenstein. On a peur qu’un vent maladroit soulève le fragile rideau des cheveux et découvre à l’arrière du crâne le tracé tourmenté des points de suture.

Il y a dans ces images quelque chose qui me glace. Qui n’est pas propre à la personne de Mme Bruni-Sarkozy, mais qui s’applique à tous ces visages figés, ces visages morts qui hantent le monde des vivants. Je crois qu’il y a un problème. Un problème de marketing liés à ce siècle décérébré et hollywoodien. Des kilomètres de films et des années d’images ont réussi à tout embrouiller, à mélanger tous les genres avec toutes les couleurs.

Si on s’en tient au corps, à la peau et aux muscles qui la tendent, la jeunesse est un état. Un moment éphémère qui peut se prolonger. Ou qu’on peut prolonger à coups de scalpel ou à coups d’injections. Je comprends bien le principe de base: pour être jeune, il faut qu’une peau soit lisse et bien tendue. Pour être jeunes, les seins doivent être fermes et dressés vers le ciel, le mollet souple et la cuisse fuselée. Les cheveux noirs ou blonds ou flamboyer en rouge, la jeunesse est un état multicolore qui interdit toutes les nuances de gris. Mais justement, c’est un état, une offre spéciale et limitée dans le temps.

La beauté, c’est autre chose. Et je ne parle pas de la beauté intérieure, de la beauté de l’âme de tout ce qui ne se voit pas avec les yeux. Non. Je parle de la chair. De ce qui se voit. De la lumière qui fait briller les contours des visages et des corps des femmes. De la grâce qui s’installe aux creux des courbes et qu’on voudrait toucher avec les doigts. Je parle de ce petit bout de ciel qu’on entrevoit parfois dans le port des femmes, parce que, sur la terre, rien ne saurait fabriquer des mains de cette texture-là, de cette longueur-là. Des mains retenues aux poignets par un réseau complexe de nerfs à fleur de peau.

Des mains que même Michel-Ange n’aurait pas su sculpter.

La beauté se fout de l’âge comme de sa première cerise. Elle habite les rides ou les peaux élastiques. Les peaux flasques. Les peaux claires ou mates. Les peaux noires ou blanches. Les peaux dorées ou remplies de taches de rousseur. Les cheveux gris. Les cheveux blancs. L’absence de cheveux. Fragile et indifférente au fracas de ce monde, la beauté des femmes nous saute aux yeux et nous prend à la gorge. Elle nous interrompt. Elle nous interroge.

Et lorsqu’elle frôle, l’espace d’une seconde éblouie, le visage vieilli d’Audrey Hepburn, la beauté des femmes nous rappelle que sur la terre, il y a un ciel.

hepburn