Crème glacée au poulet

Purée de volaille

Le Service du Département de l’Agriculture Américain en charge de l’inspection et de la sécurité alimentaire explique comment on obtient de la pâte de volaille désossée mécaniquement : on prend des carcasses de poulets, de dindes, de canards, d’oies ou d’autres animaux de basse-cour. On les envoie à très haute pression dans un tamis qui permet de détacher les derniers petits bouts de viande accrochés aux os. Ensuite, on concasse, on hache menu, on malaxe, on écrase, jusque à obtenir ce boa extrudé, couleur fraise polypropylène que vous pouvez voir sur la photo et qui servira de base pour la confection de délicieux beignets au poulet.

En même temps, toutes ces carcasses, on ne sait pas trop depuis quand elles attendent la désintégration. Certaines sont venues à pied, d’autres en avion. On n’est jamais trop prudent. Alors, avant de concasser, on lave, on rince, on désinfecte à l’ammoniaque pour être sûr que le canard est bien propre sur lui avant d’aller ramoner nos intérieurs. Le problème c’est qu’à 90 degrés, l’ammoniaque atténue l’éclat des couleurs. Essoré, le canard blêmit et n’allume plus cette lueur concupiscente dans l’œil morne du consommateur qui pâlit, lui aussi. Il s’étiole, il baille, il s’anémie, il se souvient des jours anciens ou le poulet avait des ailes, de la cuisse, un bouquet garni et une gousse d’ail calés tout au fond du ventre. Il revoit le tournebroche tourner pendant des heures et la peau couleur chair pâle passer au caramel doré sous l’action conjointe de la braise et du vin blanc. Il entend sonner dimanche. Il a faim. Il salive. Il lui faut un poulet rôti, là, tout de suite et maintenant.

Alors, dans la pâte désinfectée qui a perdu ses trop rares couleurs, on ajoute une touche de rose porcin délavé pour que le consommateur oublie sa poule au pot et que le dimanche, il mange son beignet de poulet en rêvant à un pied de cochon.

La Vie de Brian

La Vie de Brian (1979) est un film des Monty Python qui retrace la vie de Brian.
Brian est né un 24 décembre dans une étable proche de celle de Jésus et visité par les rois-mages qui se sont trompés de mangeoire. Ensuite ça se complique. Extrait.

Les membres du Front Populaire de Judée sont assis dans l’amphithéâtre. Stan vient d’annoncer qu’il a décidé de devenir une femme et il explique pourquoi.

Stan : Je veux être une femme. À partir de maintenant, je veux qu’on m’appelle Loretta.
Reg : Hein !?
Stan : Je suis un homme. C’est mon droit.
Judith : Stan, pourquoi veux-tu être Loretta ?
Stan : Je veux avoir des bébés.
Reg : Tu veux avoir des bébés ?!
Stan : S’il le désire vraiment, chaque homme a le droit d’avoir des bébés.
Reg : Mais….. Tu ne peux PAS avoir de bébés.
Stan : Je te défends de m’opprimer.
Reg : Stan, je ne t’opprime pas. Tu n’as pas d’utérus! Où est-ce que le fœtus va bien pouvoir se développer ? Tu penses le garder dans une boîte ?
Stan se met à pleurer

Judith : Là, Là. Ne pleure pas. J’ai une idée. Supposons que nous soyons d’accord sur le fait qu’il ne peut pas avoir de bébés, vu qu’il n’a pas d’utérus. Ce n’est la faute de personne, non ? Même pas des Romains! Mais supposons qu’il pourrait avoir le DROIT d’avoir des bébés.
Francis : Bonne idée Judith!
Se tourne vers Stan 

Francis : Nous allons combattre l’oppresseur pour défendre ton droit à avoir des bébés.
Reg : (fâché) Et ça servira à quoi?
Francis : Hein ?
Reg : Oui, à quoi ça va servir de défendre son droit à avoir des bébés, s’il ne peut PAS avoir de bébés ?
Francis : Ce sera le symbole de notre lutte contre l’oppression.
Reg : Ce sera le symbole de son combat contre la réalité.

Pour le jour où les montagnes grandiront

Un jour, les montagnes s’éloignent et les chemins s’allongent.
Un jour, les branches prennent de la hauteur et on cesse de grimper aux arbres.

Un jour on s’assied.
On regarde, assis sur un banc au bord de la route. Assis derrière son volant. Assis derrière sa fenêtre. On visionne les images du monde qui défilent dans un cadre carré ou rectangulaire.

Un jour, on reste couché.
Sur le dos. Les yeux tournés vers le plafond du monde, les nuages et la neige indigo qui s’accroche aux sommets des montagnes. Un jour de printemps, la neige se retire, fait fondre les montagnes et s’évaporer le ciel, pose une couche de brouillard sur le double vitrage.

Un jour, le soir tombe dès le matin.
La nuit recouvre tous nos paysages et nos yeux se retournent pour voir les nuages qui s’accrochent aux sommets des montagnes et les flocons de neige qui tombent à l’intérieur.

Mon personnage

Alors, j’ai créé mon personnage.

Mon personnage à coller sur les murs, pour les arrêter dans la rue, les faire venir le soir, qu’ils me regardent sans jamais pouvoir me voir. Je voulais qu’ils me devinent, qu’ils m’entrevoient. Je voulais les suspendre aux replis de ma robe, je voulais qu’ils attendent, qu’ils guettent l’instant où apparaîtrait un coude ou une cheville, un bout de bras ou de jambe, l’espace d’un quart de seconde.

Un tout petit quart de seconde.

Je voulais les frôler, les effleurer, les tenir délicatement entre deux doigts avant de les relâcher, la tête remplie de creux et d’ombres, les yeux fatigués d’avoir essayé de me reconstituer avec quelques éclats de chair, de tout petits morceaux de moi.

Rouge eau

Le froid qui remplit la nuit n’épargne aucune peau, aucun visage, fige les lèvres remplies de crevasses ou de rouge et la pluie, la pluie tombe sur les pieds nus, glisse sous les semelles Vibram et les talons Louboutin.
Aucun parapluie n’empêchera jamais la pluie de tomber, de recouvrir le sol, goutte à goutte, par petites taches sombres sur toute la poussière de la terre, sur le sable et sur les cailloux et sur le ruban noir des autoroutes qu’elle transforme en rivières scintillantes au crépuscule des villes.
Et les flaques impassibles s’étalent doucement, posées à plat sur les tarmacs de béton triste où les tapis rouges se gorgent d’eau. Tranquilles et lisses, les flaques masquent leurs profondeurs sous un glacis de ciel gris en attendant le passage programmé du prochain escarpin.

The captain of my soul

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

William Ernest Henley, 1875

La beauté du grain

Élevés en cages électroniques, les œufs virtuels sont toujours parfaitement symétriques.
Calibrés au quart de millimètre.
Zéro défaut sur la coque en plastique.
Aucune bosse pour provoquer une ombre ou allumer un reflet.
Une surface purement mathématique, délivrée des aléas du monde qui glisse, tache, dérape, sue, pue, du monde qui vieillit et se fane; une surface immobile, immatérielle, immortelle, enfin débarrassée de tout ce qui fait la beauté du grain patiné à la main.

Le noir, à tâtons

L’hiver, la nuit, nous marchons dans le noir qui ne cesse de nous envelopper.

Et même s’il n’y avait que l’été et même si les étoiles disparaissaient, même si le soleil restait à jamais accroché au milieu du ciel couleur de métal jaune, et quand bien même la nuit aurait fini par glisser par-dessus la rambarde du crépuscule pour faire le grand saut dans le vide et couler dans les fonds pétrifiés de la mer des Sargasses, même si toutes nos ombres portées s’effaçaient d’un seul coup pour retirer l’obscur du clair et même si la lumière du jour s’enfonçait dans notre bouche et nous pénétrait à cœur, nous continuerions à marcher à tâtons dans le noir.

Les petites gens

Faisons une expérience. Prenons un individu mesurant 1m97. Installons-le debout devant nous. Que voyons-nous ? Rien! Très bien. Maintenant, demandons-lui de reculer de deux pas. Àâââh. Voilà que l’horizon se dégage. Encore deux pas et on voit les nuages. Encore cent pas et le voilà réduit à la taille d’un petit doigt. Plaçons maintenant sous ses chaussures une rampe d’escalier. Demandons-lui de descendre. Quatre marches et il disparaît à moitié. Dix marches et il disparaît tout à fait.

Les petites gens peuvent être très grands, ce n’est pas une question de taille, juste une question d’éloignement. D’abaissement. Les petites gens vivent très loin au fond de l’horizon, un étage au-dessous du niveau des voitures, parfois même un étage au-dessous des couloirs du métro. Blafards, ils arpentent des kilomètres de lumière artificielle à la recherche d’une issue, d’une ouverture, d’une trappe qui déboucherait sur le monde d’en-haut. Ils marchent, sans relâche, humblement, huit, dix ou douze heures par jour. Ils traversent toujours entre les clous, les petites gens, le petit peuple; ils travaillent dur et ils économisent. Ils achètent à crédit un écran, une action spéciale, achetez maintenant, payez l’année prochaine en 72 mensualités. Ils pensent à des vacances, mais avec les enfants…

Un jour, ils prendront des vacances. Un jour ils auront une maison. Un grand garage. Une voiture. Un jardin immense et une haie tout autour. C’est ce le présentateur leur dit, le soir, à la télévision.

La nuit, les gens d’en bas s’endorment en rêvant de soleil mais le réveil sonne toujours à cinq heures et il n’y a jamais de lumière derrière la porte ouverte de l’ascenseur.

Sur la face Nord de Paris (II)

Il y a « Pris » dans Paris.
Dans Paris il y a « Pars. »
Il y a « Parti » dans Paris.
Paris sans laisser d’adresse.

Dans Paris il y a la mer,
Les pavés accrochés à la terre,
Les coulées des phares qui ondulent
Et projettent leurs rayons parallèles
Sur le ciel de nos crépuscules

Paris endormie et bouffie
Paris prise dans la résille
Du passage des heures pendulaires.
Le métro fait trembler les murs,
Déchire le ventre tordu de l’orage
Et les gouttes sifflent sur ses rails brûlants.

Ça sent le fer, la rouille et la mer.
Ça sent le couscous et la bière.
Toutes les odeurs du monde
Se rejoignent ici,
Entre le sale gris et la terre,
Sur la face nord de Paris.

Il y a « Partie » dans Paris.
Allongée sur le dos,
Je reste.

En attendant la nuit.