L’âge d’octobre

Ce premier jour d’octobre nous rappelle que tout a une fin, à commencer par nous.

Les feuilles tombent et nos cheveux se ramassent à la pelle. Bientôt nos dents se déchausseront. Nos bras inertes pendront le long de nos jambes. Au bout de nos mains inutiles nos doigts rigides essaieront de se refermer en vain. Fatigués d’attendre, nos yeux regarderont dans le vague en n’attendant plus rien. De nos bouches il ne sortira aucun son, juste un le cri béant et immobile du nageur épuisé qui aspire une dernière goulée d’air avant d’être avalé par la mer.

Nos nuits sans sommeil sentiront la cuisine. Assis derrière nos fenêtres, nous regarderons tous les jours se lever sans nous. Nos aubes auront la couleur du néon et midi donnera l’heure du repas du soir.

Ensuite il faudra se coucher et quand la nuit reviendra, elle aura une odeur de cuisine.

Boulots de cons

David Graeber est professeur d’anthropologie à la London School of Economics. Son livre le plus récent , The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement a été publié chez Spiegel & Grau

En 1930, John Maynard Keynes prédit qu’à la fin du XXème siècle les avancées du progrès technologique auraient permis à des pays tels que les États-Unis ou la Grande Bretagne de passer à une semaine de 10 ou 15 heures de travail.
Il semble évident que Keynes avait parfaitement raison. En termes de technologie, nous sommes aujourd’hui tout à fait capables d’atteindre cet objectif. Et pourtant, ce changement n’a pas eu lieu. Au contraire, on pourrait dire que la technologie, si elle a été orientée de quelque manière que ce soit, ce fut pour inventer de nouveaux stratagèmes en vue de nous faire travailler encore plus. Pour y arriver, on a dû créer toute une série d’emplois qui sont en réalité tout à fait inutiles et sans objet. De nos jours, un grand nombre de travailleurs qui vivent surtout en Amérique du Nord et en Europe passent l’intégralité de leur vie professionnelle à exécuter des tâches qu’en leur for intérieur, ils jugent tout à fait inutiles. Il résulte de cette situation un profond dommage moral et spirituel, une cicatrice qui barre notre esprit collectif. Et pourtant, personne n’en parle.

Pourquoi l’utopie promise par Keynes – qui était impatiemment attendue dans les années 60 – ne s’est-elle jamais réalisée ? Aujourd’hui, la réponse standard à cette question est très simple : Keynes n’a pas tenu compte de l’explosion du consumérisme. Placés face au choix entre travailler moins ou consommer plus, nous avons préféré la deuxième proposition. Ce pourrait être la conclusion d’un beau conte bien moral, mais deux secondes de réflexion suffisent pour démonter cette affirmation. Oui, nous avons bien assisté à l’éclosion d’une variété infinie d’industries et d’emplois nouveaux depuis la fin des années 20, mais très peu de ces emplois ou de ces industries ont quelque chose à voir avec la production et la distribution de sushis, d’iPhones ou de chaussures de course à pied.

Alors, quelles sont précisément ces nouvelles tâches ? Un rapport récent qui compare la situation de l’emploi entre 1910 et 2000 (et je note qu’il fait exactement écho à ce qui se passe dans le Royaume Uni) va nous permettre de mieux comprendre. Au cours du XXème siècle, le nombre de travailleurs employés comme domestiques, dans le domaine de l’industrie ou de l’agriculture a chuté de manière dramatique. Dans le même temps, les professions liées à l’enseignement, à l’administration, à la vente, aux services et au management a triplé, passant de 25 à 75% de la masse totale du marché du travail. En d’autres termes, les emplois liés à la production de biens ont été, comme prédit par Keynes, largement automatisés. (Même en tenant compte de l’industrie dans sa globalité et incluant les masses de travailleurs chinois ou indiens, on constate que  le pourcentage global des emplois liés à la production a considérablement diminué.)

L’automatisation aurait dû entraîner une réduction massive du temps de travail et offrir à la population active la possibilité de poursuivre ses projets personnels, ses idées, ses rêves ou de simplement se faire plaisir. En réalité, ce vide a été comblé par une inflation du secteur des services et surtout par une véritable explosion des tâches administratives incluant la création de nouvelles industries telles que les services financiers ou le télémarketing. Ce phénomène a également entraîné le développement démesuré de secteurs d’activités qui vont du droit des affaires au monde universitaire en passant par l’administration de la santé, les ressources humaines et les relations publiques. Il faut noter que ces chiffres ne prennent pas en compte toutes les personnes dont le travail consiste à fournir un support administratif à ces secteurs d’activités, sans parler du développement de toute une série de sous-industries (toiletteurs de chiens, livreurs de pizza 24h/24…) qui existent seulement parce tous ces travailleurs passent la plus grande partie de leur vie à remplir des fonctions dont l’utilité reste à démontrer.

Ce sont toutes ces fonctions inutiles que je me proposer d’appeler « boulots de cons. »

On dirait qu’il existe quelqu’un, quelque part, dont la seule mission serait d’inventer des boulots inutiles, juste pour continuer à tous nous occuper  à plein temps. Et c’est précisément là où réside le mystère : dans un système capitaliste, cela ne devrait jamais arriver. Pour état vieillissant et inefficace du type de l’ex-Union soviétique, l’emploi était considéré comme un droit et un devoir sacré. Par conséquent, le système générait les emplois nécessaires à l’occupation de tous. C’est pourquoi, dans les magasins, il fallait trois employés pour vendre une tranche de viande. Typiquement, c’est le genre de problème que la compétition entre les entreprises est sensée régler. La théorie économique explique clairement qu’une entreprise basée sur le profit doit éviter absolument de gaspiller de l’argent pour payer des travailleurs redondants. Et pourtant, d’une certaine manière, c’est ce qui se passe dans la réalité.

Si on observe les entreprises qui s’engagent dans des programmes drastiques de dégraissage, on constate que les licenciements et les départs anticipés touchent invariablement les personnes qui produisent, déplacent, réparent et entretiennent les choses. Par un tour de passe-passe étrange et inexplicable, le nombre de gratte-papiers est en constante augmentation et de plus en plus d’employés se retrouvent dans une situation similaire à celle de leurs collègues de l’ex-URSS, effectuant sur le papier 40 voire 50 heures de travail hebdomadaire, mais en réalité 15 heures de travail effectif, ainsi que Keynes l’avait justement prédit. Seulement, ils passent le reste de leur temps de travail à organiser ou à participer à des séminaires de motivation, à mettre à jour leur profil Facebook, ou à télécharger des coffrets de séries télévisées.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Certainement pas pour des raisons économiques : la dérive du système a été dictée avant tout par des raisons morales et politiques. La classe dirigeante s’est aperçue du danger  mortel que représente une population heureuse et productive avec suffisamment de temps libre à disposition. (Il suffit de se souvenir de ce qui s’est passé quand on s’est approché de cette situation durant les années soixante.) La classe dirigeante a aussi réalisé l’extraordinaire bénéfice qu’elle pouvait tirer de la représentation du travail comme une valeur morale et de la dévaluation sociale de toute personne refusant de se soumettre à une stricte discipline de travail pendant les meilleures heures de sa vie.

Lorsque j’observe la croissance continue des contraintes administratives imposées aux départements universitaires de Grande-Bretagne, il m’arrive d’imaginer une forme possible de l’enfer. L’enfer est un groupe d’individus qui passent l’essentiel de leur temps à accomplir une tâche qu’ils n’aiment pas et qu’ils n’ont pas choisie. Par exemple, on pourrait dire que ces individus ont été embauchés pour leurs compétences en matière d’ébénisterie mais qu’en réalité, ils passent le plus clair de leur temps à frire du poisson et que de surcroît, cette tâche n’est pas vraiment nécessaire, la demande de poisson grillé étant pratiquement inexistante. Cette situation engendre une frustration qui tourne bientôt à l’obsession, chacun suspectant l’autre de passer plus de temps à fabriquer des meubles qu’à  griller son quota de poissons. En très peu de temps, on voit s’entasser des piles de poissons mal cuits partout dans l’atelier d’ébénisterie, des piles de poissons inutiles et mal cuits, voilà le véritable produit de cette organisation.

Je crois que cette vision de l’enfer décrit très précisément la dynamique morale de notre économie.

Disant cela, j’entends déjà les objections soulevées par ce type de raisonnement : « Qui êtes-vous pour déterminer quels emplois sont nécessaires ? Et d’abord, qu’est-ce que ça veut dire, nécessaire ? Vous êtes professeur en anthropologie, avons-nous besoin de professeurs en anthropologie ? (Et il est vrai que plusieurs tabloïdes anglais envisageraient l’existence de mon métier comme l’exemple ultime du gaspillage des deniers publics.) Cette question est pertinente et d’une certaine manière on peut dire que les tabloïdes ont parfaitement raison : il n’existe pas de mesure objective de la valeur sociale d’une profession.

Je n’aurais pas la prétention de dire à une personne convaincue d’apporter au monde une contribution significative, qu’en réalité ce n’est pas le cas. Mais que dire des personnes qui sont elles-mêmes convaincues de l’inutilité de leur travail ? J’ai repris contact  récemment avec un ancien camarade de classe que je n’avais pas revu depuis nos douze ans et j’ai été abasourdi de découvrir son parcours : pendant ces années il est passé de la poésie à la chanson, en devenant le leader d’un groupe de rock indépendant. J’avais entendu plusieurs de ses chansons à la radio sans jamais soupçonner que je connaissais très bien le chanteur. De toute évidence, mon ami était brillant, innovant. Le fruit de son travail avait certainement illuminé et amélioré l’existence de beaucoup d’êtres humains à travers le monde. Et pourtant, après l’échec commercial de ses derniers albums, sa maison de disques l’avait remercié. Endetté et père d’une petite fille, mon ami dut se résoudre, comme il le dit, « À faire le choix par défaut de tellement de personnes qui cherchent une orientation à leur carrière professionnelle : apprendre le droit. » Aujourd’hui, mon ami est devenu un avocat d’affaires dans un grand cabinet newyorkais. Il est le premier à admettre que son travail ne sert strictement à rien et que, selon sa propre estimation, il ne devrait pas vraiment exister.

Beaucoup de questions pourraient se poser à ce stade, à commencer par : « Quelle est cette société qui n’a qu’un besoin très limité de musiciens et de poètes mais qui veut toujours plus de spécialistes du droit des affaires ? » On pourrait répondre que si 1% de la population détient la plus grande partie des richesses, ce que nous appelons « le marché » est le reflet du mode de pensée de ces seuls privilégiés et de ce qu’ils pensent être utile ou important. L’exemple de mon ami démontre également que la plupart des personnes qui font un boulot de con en sont parfaitement conscients. En fait, je ne suis même pas sûr d’avoir déjà rencontré un avocat d’affaires qui ne pensait pas faire un boulot de con. Il en va de même pour tous les secteurs d’activités mentionnés plus haut. Lorsque vous participez à une réception et que les gens savent que vous exercez une profession soi-disant intéressante (anthropologiste, par exemple…) il existe toute une catégorie de salariés qui refuseront absolument de vous parler de leur travail. Il suffira de quelques verres pour qu’ils se lâchent et qu’ils disent à quel point la profession qu’ils exercent leur paraît inutile et dépourvue de sens.

Devoir reconnaître que le métier qu’on exerce ne sert à rien participe d’une véritable violence psychologique : comment pourrait-on commencer à parler de travail digne lorsqu’on est secrètement convaincu que le travail en question ne devrait pas exister ? Comment cette situation ne pourrait pas engendrer un sentiment de profond ressentiment et de rage ?
Par un nouveau tour de passe-passe, similaire à celui utilisé pour nos employés occupés à mal frire du poisson, notre société à trouvé le moyen de diriger cette rage contre ceux qui font véritablement œuvre utile. Par exemple, on dirait qu’il existe dans notre société une règle tacite en matière de salaire : plus vous exercez une profession utile, moins vous serez payés. Pour la pertinence d’un salaire, de même que pour évaluer l’utilité d’un emploi, on est confronté à l’absence d’instruments de mesure objectifs. Une manière très simple d’avoir une première indication serait de poser la question : que se passerait-il si toute cette corporation disparaissait ? Vous pouvez dire ce que vous voulez sur les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens. Il n’empêche que s’ils venaient tous à disparaître dans un nuage de fumée, les résultats seraient immédiats et catastrophiques pour nous tous. Un monde sans enseignants et sans dockers serait rapidement en difficulté et même un monde sans auteurs de science-fiction ou musiciens de ska aurait clairement moins d’intérêt. Envisageons maintenant un monde où auraient disparu tous les responsables de gestion de fortune, tous les lobbyistes, tous les chercheurs en relations publiques, tous les actuaires, spécialistes en télémarketing, huissiers, ou tous les consultants en droit. On peine à voir les conséquences catastrophiques que cette disparition pourrait entraîner pour la société. (Certains esprits chagrins pourraient même y voir l’espoir d’une amélioration rapide) Et pourtant, à l’exception de quelques catégories – les médecins, entre autres – la règle de la disparition fonctionne étonnamment bien.

Toute la perversité de cette situation réside dans son acceptation par le plus grand nombre et c’est là une des clés du succès des partis d’extrême-droite : lorsque les tabloïdes anglais attisent la haine de leurs lecteurs contre les travailleurs du métro de Londres qui veulent renégocier leurs conditions de travail, le fait que les employés du métro peuvent vraiment paralyser la ville est la preuve tangible de leur nécessité et c’est précisément ce qui énerve tout le monde. C’est encore plus évident aux États-Unis où les Républicains ont su attiser le ressentiment de la population contre les enseignants ou les ouvriers de l’industrie automobile (alors que les directeurs de l’industrie automobile ou les administrateurs d’écoles qui sont à la source du problème n’ont jamais été montrés du doigt) pour l’inflation prétendue de leurs salaires et de leurs avantages sociaux. C’est un peu comme si on leur disait : « Mais enfin, rendez-vous compte! Vous pouvez enseigner à des enfants! Construire des voitures! Vous avez la chance d’avoir de vrais emplois! Et en plus de cela vous avez le culot d’exiger une caisse-maladie et un plan de retraite comparable à ceux de la classe moyenne? Vous délirez!

Si quelqu’un avait conçu un régime de travail spécifiquement destiné à perpétuer le pouvoir de la finance, il aurait difficilement pu faire mieux. Les vrais ouvriers qui produisent réellement quelque chose sont exploités et pressés comme des citrons. Le reste de la population active se retrouve coincé entre une couche minoritaire de personnes terrorisées et universellement rejetées, les chômeurs, et une couche majoritaires de gens qui sont payés à rien faire. Les membres de cette classe intermédiaire occupent des emplois qui leur permettent de s’identifier à la sensibilité et aux perspectives de la classe dirigeante, (directeurs, administrateurs, etc…) et plus particulièrement au modèle des avatars du monde financier. Dans le même temps, cette classe intermédiaire nourrit une profonde rancœur à l’égard de toute personne dont le travail possède une véritable valeur sociale.

Il est évident que ce système n’a jamais été élaboré consciemment. Il est le fruit d’un siècle d’essais et d’erreurs. Mais cela reste la seule manière d’expliquer pourquoi, malgré tous les moyens technologiques mis à notre disposition, nous ne pouvons toujours pas travailler trois ou quatre heures par jour.

Traduit de l’anglais, Bullshit jobs17 août 2013

Flambée du cours de la tartine

Le marché est dans l’attente de la publication des résultats semestriels de l’indice de confiance des acheteurs américains.
Le marché traverse une phase de consolidation et de prises de bénéfices.

Le marché réagit à une annonce de Bee to Bee Inc. qui prévoit de réduire sa production de sérum physiologique pour les abeilles souffrant d’allergies au pollen.
Les investisseurs craignent pour leurs tartines. Voyant cela, le marché, à qui on ne la fait pas, achète du miel à tour de bras et c’est ainsi que flambe le cours de la tartine.
C’est logique, le marché est mathématique.

Le marché, c’est l’addition de tous ces gens qui connaissent la composition exacte de l’argent. Des hommes jeunes au brushing longue distance qui font leur jogging à quatre heures du matin et sniffent des rails longs comme le bras sur le capot brillant de leurs décapotables. (Chaque trader possède plusieurs décapotables) La coke, c’est obligatoire, comment voulez-vous qu’ils travaillent successivement avec Rome, New York et Tokyo, 24 heures par jour sans jamais de dimanches ? Ils passent leur temps derrière une muraille d’écrans remplis de graphiques qui montent et qui descendent. Ils lisent tous les journaux du monde. Ils connaissent tout de la politique, de l’industrie, de la prochaine crise financière, du parasite dévastateur qui s’attaque aux plants de maïs sur les hautes plaines des Andes. Constamment, ils surveillent les montagnes, les plaines, les mers et les océans et rien j’échappe à leur vigilance. C’est ainsi qu’ils décident d’acheter des paquets de maïs. Ou de vendre des lingots d’or, parce qu’un point lumineux s’est allumé sur leur mappemonde holographique pour signaler l’apparition d’un filon prometteur sur les rives du lac Tchad.

Tout se tient dans le marché.
Une action provoque une réaction.

Un battement d’ailes de papillon fait s’envoler le cours de l’éolienne. Finalement, c’est simple : le marché sait tout, tout le temps et partout grâce à cette poignée d’hommes jeunes que la coke et le mouvement continu du monde maintiennent constamment en éveil.

Pendant ce temps, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.

Les transactions à haute fréquence, ou trading haute fréquence (THF ou HFT, de l’anglais high-frequency trading), sont l’exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Ces opérateurs de marché virtuels peuvent ainsi exécuter des opérations sur les marchés financiers — les bourses — en un temps calculé en microsecondes.
En juillet 2009, les transactions à haute fréquence généreraient 73 % du volume de négociation d’actions sur les marchés des États-Unis.
Wikipedia.

Tout s’explique

Tout s’explique. Le chemin que parcourt la terre lorsqu’elle tourne autour du soleil. Le vent, les marées, les aurores boréales. Les microbes minuscules et les années-lumière. Chaque jour le voile posé sur le bout du monde se déchire un peu plus. Demain nous serons disséqués pour nous percer à jour. On extraira de nos chairs synthétiques quinze grammes d’âme pour mieux les observer, les cultiver en laboratoire, en faire une sélection, les proposer sur le marché à prix cassés. À vendre, âme de première main. TBE. Convertisseur préinstallé et possibilité de connexion avec ADN caucasien ou afro-américain. Résiste aux microbes et à la cupidité. Garantie 5 ans sous réserve du respect des conditions d’utilisation et des indications du carnet d’entretien.

Un jour pas si lointain, l’amour sera soluble et composé de 46% de sérotonine, 28% de dopamine, 34% de noradrénaline et d’acides gras divers qu’il serait fastidieux d’énumérer. Les trous noirs seront éclairés et on fera des pâtés avec de l’antimatière. Un jour, pas si lointain, il suffira de bombarder le ciel de protons de couleurs pour faire se lever une aube ou tomber un crépuscule

Tout s’explique ou tout s’expliquera, un jour, bientôt, les mains de Michel-Ange et la musique de Jimmy Page, on expliquera tout, tout sauf ce regard émerveillé qui découpe les contours d’un nuage pour en faire un visage.

Lasagne al pesto

On traverse le monde dans ses grandes largeurs, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. En bateau, en voiture, à pied ou à vélo. Parfois il neige et parfois il pleut. Parfois on prie dans un avion, les mains moites, les fesses serrées au-dessus de dix kilomètres de vide pendant que les orages nous traversent à la vitesse du son. Parfois c’est la chambre à air qui éclate au milieu d’une forêt ou une petite boule remplie de liquide qui se déchire juste au-dessus du talon. Il faut s’arrêter. Poser une rustine sur le boyau crevé ou sur la peau à vif. Nous sommes tous de seconde main, réparés, notre peau criblée de rustines mal collées et nos corps rapiécés battent le tarmac usé du monde, pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté.

C’est souvent à l’heure du repas qu’on mesure le mieux la distance qui nous sépare de notre point de départ. Devant nous l’assiette parle une langue que nous ne comprenons pas : on peut bien mettre un nom sur les formes et sur les couleurs mais pour le reste, on reste perplexes, interdits; cette masse sombre et compacte sur la gauche ne ressemble à rien de connu. Il faudrait effectuer un prélèvement, l’envoyer au laboratoire, attendre le résultat des analyses. Il faudrait que quelqu’un goûte, voir ce qui se passe ensuite, si son visage se décompose,  s’il tombe subitement de sa chaise en se tordant de douleur et en poussant des cris affreux. Il faudrait… Aller aux toilettes. Autour de nous les gens mangent et personne ne meurt, pour le moment. Alors, on prend son couteau, sa fourchette, ses baguettes, on porte à sa bouche un fragment minuscule de cette chose poreuse et noire. On ferme les yeux et on remet son âme à Dieu.

Rien de tout ça dans ce restaurant illuminé au néon, chaises en bois sombre et menu écrit à la craie sur le mur. Nous sommes ici en pays connu et italien. Devant moi, une assiette creuse, ils avaient écrit « lasagne » mais on dirait plutôt une soupe de pâtes larges et brillantes qui flottent dans un liquide vert trop profond. Je trouve ça plutôt olé olé, pour tout dire un peu tiré par les cheveux et cette extension excessive du concept lasagneux me fait penser que décidément tout se perd ma bonne dame, tout fout le camp. Non, ceci n’est pas une lasagne, et non, cher cameriere, vous pouvez garder ce fromage râpé et sûrement trop sec qui ne servira qu’à masquer le goût de l’imposture, je ne veux pas d’une infusion de pâtes au Parmesan.

Le serveur repart, il est temps de sacrifier l’agneau.

Avec le couteau, je découpe un petit bout de pâte, je le pique du bout de ma fourchette et dessus, je dépose un peu de cette sauce couleur potager printanier avec vue sur la forêt. Avant ma bouche, mon nez a juste le temps de me prévenir, de me dire que houlà, on dirait bien que ça va chier, pas le temps d’enregistrer, la pasta atterrit déjà sur ma langue et WHAM! Je suis littéralement arraché de ma chaise, emporté par le souffle vert et frais du basilic brouté à même le sol, quelque part dans un jardin exclusivement arrosé à l’essence de printemps et additionné de quelque chose qui ressemble à du Parmesan… Une seconde, il faut que je réfléchisse, mais mes sens en déroute ne m’envoient plus qu’un seul message : « Encore… Encore… Encore… » Je recharge la fourchette aux limites du tonnage maximal pour tester la chose à pleine puissance. Mon Dieu. Mon Dieu fragile et capricieux, bien sûr que j’ai des doutes, mais l’existence de cette pâte épaisse et tendre qui se rend entre mes dents sans jamais cesser d’être élastique, la texture de ce pesto et cette touche de Parmesan où je crois discerner une ombre de Pecorino, quelque chose d’un peu âcre et d’infiniment doux, cette explosion de soleil vert dans le creux de ma bouche prouve que même si Vous n’existez pas, Vous méritez d’être vénéré.

En face, de l’autre côté de la table, alarmée par mon silence, une personne aux yeux jaune-vert me demande si c’est bon. La bouche remplie d’un monde couleur basilic et la tête en déroute, je parviens juste à lever un pouce, à émettre un groumpf sonore pour signifier toute l’étendue  de ma jubilation. Elle secoue la tête. Elle le sait, je suis consternant.

Je lui fais signe d’attendre, attendre que le voyage se termine, que je redescende, que je lui explique que lorsque Dieu s’en va, Il laisse dans Son sillage un léger parfum de fromage de brebis mélangé au pesto.

Une plage de temps immense et bleu

L’été avance doucement et les nuages s’égaient, poussés par le vent.
Il faudrait pouvoir tenir les rênes du vent, retenir dans le creux de mes mains jointes les gouttes de secondes, regarder le bleu du ciel qui se reflète à la surface de ce petit lac brillant. Garder une heure, précieusement, entre mes paumes serrées, l’étendre au soleil et rester là, immobile, les yeux dans les yeux du temps.

Je voudrais une plage de temps immense et bleu, oultremer et tranquille, indigo et paresseux. Un moment posé entre le ciel et l’eau, allongé à la lisière du crépuscule. Un moment confortable, où il ferait bon s’installer, déplier l’étendue d’une grande couverture et d’une nappe à carreaux. S’asseoir. Sortir du panier un pain rond et doré, des verres et des bouteilles installées à la traîne, le long du ruisseau. S’allonger sur le dos. Écouter le bruit de l’eau. Fermer les yeux. Laisser venir les images et les mots, le clapotis irisé des phrases qui viennent s’échouer dans les hautes herbes en vagues irrégulières.
Raconter une histoire qui commencerait par : « Il était une fois » et qui parlerait d’un monde où le temps se serait arrêté.
Écrire, et au milieu du texte, découvrir quelque part entre deux pages, un interstice infime, une fente taillée dans le grain du papier. S’y glisser, faire passer prudemment la tête et les épaules avant de perdre pied. Tomber sans fin le long des caractères, être éjecté, sauter un paragraphe ou un chapitre entier. Se remettre en selle. Revenir à la ligne. Revenir au début et tout recommencer, retourner chaque mot sans jamais se presser. Labourer chaque page, tracer des sillons rectilignes et bien ensemencer. S’asseoir au milieu de l’histoire, déplier une couverture et une nappe à carreaux. Sortir le pain et le vin. S’allonger sur le dos et attendre patiemment que le texte ait fini de lever.

À la fin du mois d’août moissonner les mots de l’été.

Deux jambes et une aiguille talon

Je tourne et je retourne
L’aiguille dorée de mon talon
Dans le cœur de ton cœur rouge.
Je tourne,
Mon pied nu sur ton menton,
Mon pied nu sur tes mains qui bougent.

Deux jambes et une aiguille talon,
Je trace un cercle à l’encre rouge
Du bout des doigts de mon pied nu,
Je fais le tour de ma prison.

Je tourne et je mélange
La couleur claire de mon poison
À ton sang plus noir que rouge.
Mon cœur,
Mes mains tout au fond de ta bouche
Ont fait le tour de ta question.

Du haut du compas de mes jambes
Je vois l’aiguille de mes talons
Au milieu de la foule qui danse
Autour des murs de ma prison.

Ton nuage

« A l’endroit où la rivière se sépare
Et traverse le lac
Là où les mots
Jaillissent de mon stylo
Pour arriver sur tes pages
Est-ce que tu crois
Juste comme ça
Que tu peux séparer
Ce qui était moi
De ce qui était toi
Avant que nous soyons nous

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Est-ce qu’elle dira « Choisis ton nuage ? »
Choisis ton nuage.

S’il existe
Une ligne horizontale
Qui sort de la carte
Passe par ton corps
Continue en ligne droite à travers le monde
Monte en flèche
Et traverse mon cœur
Est-ce que cette ligne horizontale
Quand on lui demandera
Saura trouver l’endroit
Où tu finis
Où je commence

Comment est-ce que la lumière peut jouer
Et former un cercle de pluie
Qui transforme les arcs en flèches ?
Ce que nous étions n’a pas disparu
Avant que nous soyons nous
L’indigo est une couleur unique
Le bleu l’a toujours su

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Dira-t-elle choisis ton nuage ? »

Traduit de Tori Amos, Your Cloud  live, 2003. 

Choisis ton nuage

Le soir qui tombe dépose une couche d’orange, une couche de bleu sur la résille de fils soyeux tendus au-dessus du lac étale, entre les deux rangées de montagnes. Le crépuscule tiède inonde le ciel d’une coulée de caramel fondu qui se mélange à l’or de l’eau.

On dirait la mer.

Le soleil se pose et tout s’apaise.

Juste une vibration imperceptible au fond de l’horizon, les pigments de couleur qu’une main invisible estompe pour brouiller les secondes, mélanger les poussières de jour aux poussières de nuit.

Sweet Summer, Gimme Shelter.

Derrière moi, le mur de pierre est encore gorgé d’été. Le lac d’huile s’enroule autour de mes chevilles et des voiliers immobiles. Un nuage filigrane s’étire sur toute la largeur du ciel, je le reconnais, je lui fais signe, c’est le nuage de juillet. Il se penche vers moi pour que je le caresse, que j’en fasse le tour du bout de l’index.

Pick up your cloud, choisis ton nuage.

Je tiens l’été dans le creux de ma main.

J.J. Cale

Wippoorwill’s singing

Pourquoi certains mots ?
Pourquoi une voix poreuse et usée par le vent brûlant, pourquoi des notes de guitare craquelées qui grésillent au soleil plutôt qu’une voix parfaite et des accords parfaits.

Wippoorwill’s singing.

Je ne sais pas. Peut-être qu’un jour, on le saura, pourquoi certaines personnes préfèrent les spaghetti al dente aux spaghetti bien cuits, le Bourgogne au Bordeaux, Yvette Horner à Gilbert Bécaud, peut-être qu’un jour, on trouvera.

Whippoorwill’s singing

Deux guitares et un harmonica, un accord de piano et sa voix, son souffle rempli de poussière de blé, les cordes vocales passées au papier de verre. J.J. Cale, né dans la chaleur du grand Sud et resté assis dans la pénombre parce que dehors il fait trop chaud. Dehors, il y a trop de lumière, trop de bruit, trop de monde qui hurle alors qu’il voudrait surtout s’entendre jouer.

J.J. Cale, comme un héros de Kerouac dans une caravane de métal poli, un Greyhound ou un autocar noir climatisé, J.J. Cale  qui découpe ses mots dans la surface flottante de l’asphalte brûlé par le soleil, cherche ses notes sur le ruban métallisé des autoroutes qui strient les plaines si plates qu’on devine la courbure de la terre au bout de l’horizon.

J.J. Cale s’arrête le soir et joue dans la pénombre, parce que c’est la seule chose qu’il aime vraiment, écrire des chansons et les jouer sur une scène, quelque part, peu importe le lieu : même au fond de l’Amérique, il y aura toujours cent personnes qui voudront le voir, cent ou mille quelle différence, il compte les notes, pas les spectateurs.

La musique et rien d’autre. Un groupe avec des instruments et lui, le maître du son, de l’enregistrement, le maître de sa voix et de la guitare qu’il joue les yeux fermés, sans presque jamais la regarder. Pas de cris, non, pas de violons et pas de synthétiseurs, J,J. Cale a défini un genre musical, « laid back », en retrait, en économie, en tension retenue sur des morceaux de silence et je crois qu’une ombre portée sur un trottoir écrasé de soleil  le relie, par-dessus les Amériques, à Tom Jobim et à la Bossa Nova.

J.J. Cale, artiste à l’âme d’un artisan. Assis sur une caisse en bois dans un parking de Tulsa, Oklahoma, lui et sa guitare acoustique nous offrent ce que l’Amérique a de meilleur : guitare, voix, et une mélodie vieille comme le monde, un moment de pure beauté.

You whisper « Good morning »
So gently in my ear
I’m coming home to you, babe
I’ll soon be there
I’ll soon be there

J.J. Cale, poète de la chaleur du Sud, J.J. Cale est mort en été.

J.J. Cale,  Magnolia

jj cale