Enfant et pizza, nature morte

À la table à côté, un enfant seul, dans les dix ou douze ans, au téléphone.

Toi, tu manges, ton nez dans le journal. Tu l’entends à peine, ses mots recouverts par le brouhaha du monde et par le bruit des couverts qui tintent sur les assiettes. Du coin de l’œil tu l’observes, ce petit garçon, dix ou douze ans, pas plus, les cheveux noirs, redressés par du gel, qui finit par ranger son téléphone dans une poche de son pantalon. Tu tournes la page et tu t’absorbes dans une histoire de gros sous qui disparaissent par ici et réapparaissent par là. Tu te perds sur le chemin de tous ces millions qui s’envolent comme les hirondelles, chercher un peu de chaleur alors qu’ici, il fait si froid.

Tu en es là de tes lectures quand une voix nouvelle s’élève juste à côté de toi. Tu n’as pas vu arriver le papa qui est maintenant assis en face du garçon. La rumeur de la salle recouvre ses mots, mais pas le ton de sa voix, ses intonations : ce n’est pas le ton qu’on utilise pour parler à un petit garçon. Alors, tu relèves prudemment les yeux. Sur la table, tu vois une pizza, en face, une lasagne et au-dessus, un homme qui mange et parle à un téléphone portable appuyé contre son épaule. Il parle et il écoute. Il profite des moments de silence pour porter la fourchette à sa bouche. Ensuite, il mâche. Il déglutit précipitamment. Il revient dans la conversation pour dire des phrases qui se perdent dans le bruit de mâchoires des autres mangeurs. En face de lui, son fils mange sa pizza.

Toi, tu as terminé mais tu attends. Tu attends que cet homme pose son téléphone, ce qu’il fait, un bref instant. Le temps de plonger son nez dans son écran. Tu le vois qui recale l’appareil contre son oreille. Son visage s’éclaire, il dit – tu le devines plus que tu ne l’entends – il dit : « Salut, comment tu vas ? » Il s’engage dans une autre conversation. Il a bientôt terminé sa lasagne. Son fils se bat contre sa pizza. Ou peut-être que ce n’est pas son fils, juste une connaissance, un lointain cousin, le fils de l’ami d’un ami. Peut-être qu’ils se connaissent à peine, lui qui mange au téléphone et le petit garçon à la pizza. Peut-être qu’ils ne se reverront plus jamais, et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Entre eux, il y a un lien qui les a réunis là, autour d’une lasagne et d’une pizza trop dure pour un couteau de petit garçon.

Tu devrais t’en aller, mais non, tu attends. Tu feins de lire le journal. Tu vas être en retard. Tu finis par te lever. Le téléphone est toujours coincé entre l’oreille et l’épaule de l’homme qui parle entre deux bouchées de lasagne. De guerre lasse, l’enfant a déposé son couteau sur l’assiette, à côté du dernier quartier de pizza. Sa tête se tourne vers la fenêtre.

Dehors, il fait gris, dedans aussi.

« Le dur désir de durer » *

Tu traverses le jour en évitant les embûches, les chausse-trappes, les crocs-en-jambe, les pièges orthographiques et les illusions d’optique, les trompe-l’œil et les graviers qui roulent au bord du précipice. Tu traverses la nuit en évitant les trous, les ruelles trop sombres et le noir épais qui voudrait se coller au fond de tes semelles.

Tu marches, les yeux ouverts sur le qui-vive; avant de traverser tu regardes à gauche et à droite; avant de dépasser tu jettes un œil dans tous tes rétroviseurs et encore, par-dessus ton épaule, pour boucher tous les angles morts. Tu t’assures que tu as bien fermé la porte de ta voiture et de ton appartement, que tu as bien laissé un mot pour les enfants : tu voudrais que le ciel leur soit favorable, tu y penses en fond d’écran, qu’il dévie la course de ses nuages, qu’il les laisse tranquilles, oui, si possible, si ce n’est pas trop demander, et rien que pour ça, tu veux bien croire au ciel, penser qu’il t’écoute et qu’à ta demande, il voudra bien retenir ses gouttes.

Tes années passent et tu voudrais arriver à bon port, poser le pied sur la terre ferme, ressentir le contact d’un sol plat. Mais là, tu tangues et la ligne de l’horizon ne cesse de basculer. Tu n’as pas le pied marin.

Il faudrait peut-être apprendre à nager.

* « Le dur désir de durer » est le titre d’un recueil de poèmes de Paul Éluard.

Augmenter le réel

Je me suis assis à la table à dessin. Le dessin c’est un métier il paraît et la table, c’est un meuble qui remonte à l’invention du bois. Aujourd’hui, la tablette a remplacé la table et pour effacer on appuie en même temps sur la touche [Ctrl] et sur la touche [Z]. Plus de brisures de gomme pour graisser le parquet, le parquet justement, jadis rempli de bosses et de trous, heureusement remplacé autre chose de plus lisse et de moins salissant.

Je me suis quand même assis à la table à dessin et pour l’ébaubissement à venir des masses populaires, j’ai dessiné des lunettes à augmenter la réalité.

J’ai apporté un soin tout particulier à l’ergonomie des commandes : en imprimant à vos pupilles un mouvement concentrique, vous obtiendrez un effet de flou, alors qu’un mouvement rotatif dans le sens inverse des aiguilles d’une montre vous permettra d’ajuster la balance des couleurs. Les contrastes seront modifiés par un haussement de sourcils. En appuyant sur un gros bouton vert placé bien au milieu du nez – j’ai aussi soigné l’esthétique – le monde deviendra rose ou noir, suivant ainsi les dernières tendances des nuances de l’aube ou de l’ourlet des nuages. Un double-clic vous permettra de remplacer le fond du paysage, suspendre des primevères dans un ciel d’hiver ou faire tomber de la neige en été. Clignez deux fois de l’œil gauche et le jour remplacera la nuit. Clignez deux fois de l’œil droit et la nuit remplacera le jour.

Pour la fin, j’ai gardé le meilleur, une fonction si puissante qu’elle ne pourra être activée uniquement en présence de mon avocat : avec mes nouvelles lunettes à augmenter la réalité, il vous suffira de fermer les paupières pour que le monde entier disparaisse, pouf comme ça, d’un seul coup.

Rien n’arrête le progrès, il s’arrête tout seul. Alexandre Vialatte

Humaine défaillance

Il faudrait des avions sans pilote. Des locomotives sans mécanicien. Des bateaux sans capitaine.
La défaillance est toujours humaine, on devrait attacher les humains. Les attacher à leur siège une bonne fois pour toutes. Laisser la voiture se conduire toute seule, ce serait beaucoup plus sûr, aucun risque de rêverie ou d’endormissement. Et construire un mur de pierres alors ? Est-ce qu’il faudrait laisser ça à deux mains ? On a bien vu ce que ça donne, les murs de pierre construits à la main, déjà, les pierres ont toutes sortes de formes, toutes sortes de grandeurs, il faudrait les tailler par ordinateur. Ensuite, les pierres sont mal alignées, on voudrait un mur bien lisse et vertical et on a une paroi de rochers qu’on pourrait escalader à mains nues. Un mur doit être lisse et sans aspérités. Un mur n’est pas fait pour être escaladé. Si nous remplaçons la main de l’homme par un bras mécanique et son œil par un rayon laser, nous obtiendrons enfin le mur parfait.

Pareil pour les châteaux de sable, les dessins où les arbres montent dans le ciel jusqu’à toucher le soleil. Pareil pour les décisions bonnes  ou mauvaises, prises sans réfléchir, pour les instants de bonheur qui brouillent la vue et font perdre le souffle, pour le temps passé assis sur un banc à regarder le ciel. Pareil pour les gros chagrins, pour les larmes qu’on écrase et qui sèchent aussitôt. Les cris de joie ou de colère.

Construite par les hommes, la vie est rugueuse et remplie de bosses, la vie déborde et sort de ses gonds. La vie sent le printemps, le sang ou le sperme, il y a la musique des anges et des grincements de dents. Les vagues immenses qui écrasent indifféremment châteaux de sables ou barres de béton.

Conduite par les hommes, la vie s’envoie en l’air ou dans le décor.  Il faudrait retirer la vie aux humains, mettre à leur place des pelles mécaniques qui creuseraient dans la vie des sillons parfaits. Des destins impeccablement parallèles terminés par un trou noir, lisse et brillant. Et sortant du cercueil, un câble métallique connecté à un écran plat pour donner en temps réel des nouvelles du défunt.

Il faudrait retirer la mort aux humains.

Une pierre qui ne roule jamais

Tu entends cette chanson pour la millième fois et tu chiales. Tu te dis qu’avant de mourir, tu aimerais que quelqu’un puisse appuyer sur le bouton PLAY et toi tu partirais, un casque sur les oreilles et le volume à fond.
Tu n’as jamais aimé les reprises. Les redites. Les violons qu’on ajoute pour faire un joli bruit.

There’s a lady who’s sure all that glitters is gold, and she’s buying a stairway to heaven.
Il y a une femme qui est sûre que tout ce qui brille c’est de l’or, et elle achète un escalier pour le paradis.

Assis dans  leur loge, Robert Plant, Jimmy Page et John Paul Jones, qui ont écrit ces mots et ces notes il y a plus de quarante ans, joué cette chanson jusqu’à la nausée, en trois, dix, ou trente minutes, dans tous les pays du monde. Ils ont épuisé, essoré ces notes jusqu’à la corde. Il n’y a plus rien à en dire, un peu trop longue, un peu trop épique, la voix de Robert Plant si haute, si rauque, s’est assagie avec le temps et ne fréquente plus ces hurlements. Et là, au premier rang, devant le président Obama venu distribuer des médailles, les trois vieux musiciens écoutent pour la millionième fois cette introduction de guitare et ont un sourire poli.

Pourtant, il se passe quelque chose après quelques secondes. Il y a une intensité nouvelle, un autre son, un mouvement; cette femme devant la scène et le chœur à l’arrière prennent le mors aux dents et se mettent à grimper aux rideaux de l’escalier qui mène au paradis. Avec eux, les autres musiciens décollent, s’envolent, ils s’envoient en l’air et là, un peu interloqués, les trois membres survivants de Led Zepplin se font proprement soulever par leur propre musique. Ils ont l’air étonné, échangent un sourire gêné, ils sont en public et ils essaient de cacher cette émotion qui naît de ces notes qu’ils connaissent par cœur, à l’envers, à l’endroit et de haut en bas. Alors, ils ferment les yeux, battent la mesure, on voit bien que Robert Plant, le vieux monsieur aux cheveux gris-blonds bouclés, est peu à peu happé par ses propres paroles, par sa propre voix incarnée par cette femme qui est à l’opposé de son personnage de l’époque, androgyne et blond, aux fesses et au sexe moulés dans un jean enfilé au démonte-pneu. Cette femme ample et puissante qui le tient du bout de sa voix, qui l’aspire vers la scène, le garde au bout de son fil tendu jusqu’à cette note rageuse qu’elle envoie après cinq minutes, plein pot, brute, to be a rock and never roll, cette note que lui Plant, quarante ans plus tard ne peut plus aller chercher, ce hurlement qu’elle lui retourne en pleine poire, intact et épuré. Alors, Plant est cueilli par son cri, il a comme un hoquet, quelque chose qu’il essaie de réprimer, mais la vague l’emporte et une larme jaillit, incongrue, au milieu des smokings et des têtes grisonnantes qui battent aussi la mesure en cadence.

The tune will come to you at last.
À la fin, la chanson viendra à toi.

Stairway To Heaven, Kennedy Center 2012

La somme de tout ce que nous sommes

Les mots coulent, dégoulinent, font des rivières et des lacs. Les mots tombent en pluie d’orage ou en bruine, sprayés sur nos visages par le trou de souris d’un brumisateur.

Les mots repeignent les corps de peaux de toutes les couleurs.

Les mots et les idées, le ciel et les immeubles, les cailloux et l’été, le bruit étouffé des pots d’échappement, le passage du feu à l’orange, les images dans tous les écrans. Les cris. Le son du violoncelle. Le bruit des bottes et les explosions. L’absence de l’hiver.  Le vent. L’empreinte d’une autre main. Les gens qui nous parlent de l’intérieur. Les rêves qui nous hantent,  les châteaux en Espagne, les souvenirs qu’on étend et qui ne sécheront jamais.

Le grain rugueux du quotidien, contre notre peau comme un gant de crin qui frotte, gratte, ponce, enlève une couche de peau blanche que le ciel  repeint de bleu ou zèbre d’éclairs brillants.
Toute l’eau du monde qui nous lave à grande eau, à grands coups de Javel, notre chair à vif, nos nerfs à vif, nos entrailles ouvertes, exposées à tous vents. Tout le soleil du monde qui réchauffe les lambeaux de nos chairs provisoires et assemblées par hasard.

Tout ce qui n’est pas nous et fait la somme de tout ce que nous sommes.

Le bruit que fait une seconde

Les étoiles qui s’éteignent, tu ne pourras pas les rallumer.

Le temps qui passe, tu ne pourras pas le retenir dans ton poing fermé.
Tu crispes tes doigts à te fendre les os, mais il subsiste toujours un petit interstice, une fente infime, plus fine qu’une lame de rasoir, qui laisse passer la lumière et s’écouler les secondes, une à une, avec le bruit mouillé que fait une goutte d’eau tombée d’une stalactite dans le noir luisant d’un lac enterré.

Tu fermes les yeux et tu écoutes le bruit que fait une seconde quand elle s’écoule et son écho qui résonne longuement sous la voûte de ta boite crânienne. Tu fermes les yeux et la bouche et les poings. Tu bloques ta respiration. Tout s’arrête et se fige, le temps d’une seconde ou deux ou trois et soudain, ce choc mou contre ta cage thoracique. Ce choc doux et obstiné de la vie en sourdine qui continue à s’éteindre sur un rythme binaire. Systole. Diastole.

Un deux. Un deux.

Un son grave et étouffé, le son produit par la batte de feutre quand elle frappe la peau de la grosse caisse. Un deux. Deux frappes sourdes pour te dire que la vie est là. Un silence pour te dire que la vie s’en va.

One two. One two.

Derrière les fenêtres closes, les voitures qui passent font un bruit mouillé ou un bruit mat, un bruit étouffé par les flocons de neige, un bruit de vent, les après-midi d’été. Systole. Diastole. Tu fermes les yeux et tu écoutes la rumeur des automobiles, le frottement du métal lisse qui se glisse dans les plis de l’air glacé. Il neige. Bientôt, il fera beau. Bientôt l’été sera là, et un autre hiver, et un autre été.

Toi, tu écoutes tous les battements de ton cœur qui s’en va.

La véritable origine de l’automne (28)

Adam menaçant avança d’un pas.

– Ah ben voilà autre chose : c’est toi qui me tutoies maintenant ! Et la permission, tu as demandé la permission ? Parce que ton histoire de cochons, ça marche dans les deux sens, non ? Et je me souviens pas d’avoir gardé les tiens de cochons ? Je t’ai pas croisée dans la porcherie et le porcher, il ne nous a pas présentés, il me semble. Alors, un peu de politesse s’il te plaît. D’abord : c’est TOI qui me demandes la permission de ME tutoyer.

– D’abord il faudra un grand bain.

– Non, non, tu peux rester comme ça, c’est juste tes cheveux. Il faut les couper.

– Non. C’est toi qui as besoin d’un grand bain. Un grand bain c’est très utile après une longue nuit de sommeil. C’est tonique, très bon pour la peau. Et surtout, ça nettoie; ça élimine les mauvaises odeurs.

– Les mauvaises odeurs ! Quelles mauvaises odeurs ?

– Les odeurs du mâle qui a transpiré, tu vois ? Les odeurs d’aisselles et de pieds. Et l’haleine chargée, aussi. On dirait que tu as dormi dans une caverne avec des sangliers.

Adam leva un coude et inclina la tête pour poser son nez dans le creux de son bras. Il inspira longuement, releva la tête, refit le geste et inspira de nouveau.

– Je ne sens rien. Aucune odeur. C’est sûrement toi qui fouettes. Tu t’es lavée quand ?

À cet instant précis, un coup de vent léger se déploya dans l’air tiède et vint soulever délicatement les lourdes boucles déployées dans le dos d’Ève, les fit glisser par-dessus une épaule et les déploya en gerbe sur sa poitrine. Le vent, qui avait de la suite dans les idées, se glissa sous le manteau que Dieu avait taillé, s’amusa un peu à le faire onduler, saisit délicatement un des pans découpés et le retroussa jusqu’à la ceinture qu’Ève avait nouée au-dessus de la taille. D’un seul bond, Adam avait fait le tour d’Ève. Debout derrière elle, il découvrit enfin tout le déroulé de la pente vertigineuse qui tombait en cascade fluide dans le delta étroit qui surplombait ce séant de terre promise.

Les étoiles qui tombent finissent toujours par s’écraser ailleurs

Dans le ciel, les étoiles qui tombent enflamment la nuit. Alors, nous faisons un vœu : Dieu nous préserve des flammes des étoiles. Dieu nous envoie un bébé pour l’été. Tout autour de nous, les étoiles tombent en flammes mais les mains de Dieu nous protègent. Les étoiles qui tombent iront s’écraser ailleurs.

Dans le ciel, les nuages noirs s’amoncellent et la nuit tombe au milieu du jour. Alors, nous allumons nos phares et nos phares font un trou blanc dans le jour noir. Les éclairs nous enserrent mais quatre pneumatiques protègent notre caisse métallique. La foudre finit toujours par s’écraser ailleurs.

Dans le ciel, une couche épaisse de fumée recouvre toute la terre, s’enroule autour de nos visages, s’insinue au fond de notre bouche, l’enduit d’une couche de poussière grasse qu’aucun dissolvant ne pourra jamais nettoyer. Alors, nous portons un masque de papier pour mettre une barrière entre nous et cette fumée visqueuse qui s’introduit partout. Notre bouche à l’abri derrière un masque de papier, nous savons que la fumée finit toujours par pourrir d’autres intérieurs.

Sous le ciel qui tombe, nous marchons, aveugles et obstinés. Nos yeux rivés sur le sol, indifférents et sourds aux grincements du monde, nous croyons qu’il suffit d’avancer pour arriver quelque part.

Mais sous nos pieds la terre ronde revient toujours à son point de départ

La véritable origine de l’automne (27)

Ève planta son regard tout au fond des yeux d’Adam.

– Est-ce qu’on se connaît ?

– Comment ça, est-ce qu’on se connaît ?

– Je veux dire, est-ce qu’on a gardé les cochons ensemble, les cochons ou les  hippopotames ?

– Arrête avec tes hippopotames, c’est ridicule. De toute façon on ne garde pas les hippopotames, ni les cochons d’ailleurs. On s’en fout des cochons et des hippopotames. Montre-moi ton dos.

– Au contraire, c’est très important, la garde des hippopotames. Nous serions restés assis des heures au sur les berges du fleuve. Nous aurions parlé ou pas. Je vous aurais posé des questions. Vous m’auriez répondu. Et peut-être qu’un jour j’aurais été suffisamment rassurée, suffisamment à l’aise pour vous proposer de me tutoyer.

– Moi je suis tout à fait à l’aise. Pas besoin de passer des jours à discuter. Tu veux qu’on discute de quoi ? Du temps qu’il fait ? Ici, il fait toujours beau.

– Oui mais dans le ciel il y a des nuages, on aurait pu discuter de la forme des nuages.

– Ah oui bien sûr. La forme des nuages. Intéressant ! La forme des nuages ! Et la forme des cailloux aussi, on aurait pu discuter de la forme des cailloux.

– C’est vrai, il y a des cailloux si doux, si lisses, des cailloux qui s’arrondissent doucement dans le creux de la main…

– … et des cailloux pas doux et des cailloux pas lisses. Des gros et des petits cailloux. Des cailloux noirs et des cailloux pas noirs. Et après, on parlerait de la forme des feuilles, des arbres, des montagnes, on ferait comme ça le tour du monde des formes, ça prendrait mille ans. Après on serait plus à l’aise. Je t’enverrais un bristol : Adam, roi de la création, convie Ève à une petite cérémonie pour célébrer leur premier millénaire d’observation des nuages, des feuilles et de tout le reste. À cette occasion, Adam aura bien l’honneur de demander à Ève le privilège de pouvoir la tutoyer.

– J’attends votre bristol.

– Moi j’attends rien du tout. Tu te prends pour qui avec tes airs de petite bêcheuse ? Et d’abord qui c’est qui est arrivé en premier, hein ? Qui c’est le premier homme ici ? C’est MOI ! Le premier homme c’est MOI. Le roi de la création. C’est Dieu qui l’a dit. Alors, c’est simple, ici, le chef c’est MOI. C’est moi qui décide. Je fais ce que je veux. Si je veux te tutoyer, je te tutoie. Si je veux voir ton dos, tu me montres ton dos. Aussi simple que ça. Tourne-toi. On n’a pas idée d’avoir les cheveux aussi longs. Je vais couper un peu tout ça. Bien dégager la nuque. Ce sera plus net. Plus clair. Plus besoin d’imaginer ce qu’il y a derrière.

– Essaie. Essaie de toucher un seul de mes cheveux. Juste pour voir qui est le roi.