Flambée du cours de la tartine

Le marché est dans l’attente de la publication des résultats semestriels de l’indice de confiance des acheteurs américains.
Le marché traverse une phase de consolidation et de prises de bénéfices.

Le marché réagit à une annonce de Bee to Bee Inc. qui prévoit de réduire sa production de sérum physiologique pour les abeilles souffrant d’allergies au pollen.
Les investisseurs craignent pour leurs tartines. Voyant cela, le marché, à qui on ne la fait pas, achète du miel à tour de bras et c’est ainsi que flambe le cours de la tartine.
C’est logique, le marché est mathématique.

Le marché, c’est l’addition de tous ces gens qui connaissent la composition exacte de l’argent. Des hommes jeunes au brushing longue distance qui font leur jogging à quatre heures du matin et sniffent des rails longs comme le bras sur le capot brillant de leurs décapotables. (Chaque trader possède plusieurs décapotables) La coke, c’est obligatoire, comment voulez-vous qu’ils travaillent successivement avec Rome, New York et Tokyo, 24 heures par jour sans jamais de dimanches ? Ils passent leur temps derrière une muraille d’écrans remplis de graphiques qui montent et qui descendent. Ils lisent tous les journaux du monde. Ils connaissent tout de la politique, de l’industrie, de la prochaine crise financière, du parasite dévastateur qui s’attaque aux plants de maïs sur les hautes plaines des Andes. Constamment, ils surveillent les montagnes, les plaines, les mers et les océans et rien j’échappe à leur vigilance. C’est ainsi qu’ils décident d’acheter des paquets de maïs. Ou de vendre des lingots d’or, parce qu’un point lumineux s’est allumé sur leur mappemonde holographique pour signaler l’apparition d’un filon prometteur sur les rives du lac Tchad.

Tout se tient dans le marché.
Une action provoque une réaction.

Un battement d’ailes de papillon fait s’envoler le cours de l’éolienne. Finalement, c’est simple : le marché sait tout, tout le temps et partout grâce à cette poignée d’hommes jeunes que la coke et le mouvement continu du monde maintiennent constamment en éveil.

Pendant ce temps, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.

Les transactions à haute fréquence, ou trading haute fréquence (THF ou HFT, de l’anglais high-frequency trading), sont l’exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Ces opérateurs de marché virtuels peuvent ainsi exécuter des opérations sur les marchés financiers — les bourses — en un temps calculé en microsecondes.
En juillet 2009, les transactions à haute fréquence généreraient 73 % du volume de négociation d’actions sur les marchés des États-Unis.
Wikipedia.

Tout s’explique

Tout s’explique. Le chemin que parcourt la terre lorsqu’elle tourne autour du soleil. Le vent, les marées, les aurores boréales. Les microbes minuscules et les années-lumière. Chaque jour le voile posé sur le bout du monde se déchire un peu plus. Demain nous serons disséqués pour nous percer à jour. On extraira de nos chairs synthétiques quinze grammes d’âme pour mieux les observer, les cultiver en laboratoire, en faire une sélection, les proposer sur le marché à prix cassés. À vendre, âme de première main. TBE. Convertisseur préinstallé et possibilité de connexion avec ADN caucasien ou afro-américain. Résiste aux microbes et à la cupidité. Garantie 5 ans sous réserve du respect des conditions d’utilisation et des indications du carnet d’entretien.

Un jour pas si lointain, l’amour sera soluble et composé de 46% de sérotonine, 28% de dopamine, 34% de noradrénaline et d’acides gras divers qu’il serait fastidieux d’énumérer. Les trous noirs seront éclairés et on fera des pâtés avec de l’antimatière. Un jour, pas si lointain, il suffira de bombarder le ciel de protons de couleurs pour faire se lever une aube ou tomber un crépuscule

Tout s’explique ou tout s’expliquera, un jour, bientôt, les mains de Michel-Ange et la musique de Jimmy Page, on expliquera tout, tout sauf ce regard émerveillé qui découpe les contours d’un nuage pour en faire un visage.

Lasagne al pesto

On traverse le monde dans ses grandes largeurs, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. En bateau, en voiture, à pied ou à vélo. Parfois il neige et parfois il pleut. Parfois on prie dans un avion, les mains moites, les fesses serrées au-dessus de dix kilomètres de vide pendant que les orages nous traversent à la vitesse du son. Parfois c’est la chambre à air qui éclate au milieu d’une forêt ou une petite boule remplie de liquide qui se déchire juste au-dessus du talon. Il faut s’arrêter. Poser une rustine sur le boyau crevé ou sur la peau à vif. Nous sommes tous de seconde main, réparés, notre peau criblée de rustines mal collées et nos corps rapiécés battent le tarmac usé du monde, pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté.

C’est souvent à l’heure du repas qu’on mesure le mieux la distance qui nous sépare de notre point de départ. Devant nous l’assiette parle une langue que nous ne comprenons pas : on peut bien mettre un nom sur les formes et sur les couleurs mais pour le reste, on reste perplexes, interdits; cette masse sombre et compacte sur la gauche ne ressemble à rien de connu. Il faudrait effectuer un prélèvement, l’envoyer au laboratoire, attendre le résultat des analyses. Il faudrait que quelqu’un goûte, voir ce qui se passe ensuite, si son visage se décompose,  s’il tombe subitement de sa chaise en se tordant de douleur et en poussant des cris affreux. Il faudrait… Aller aux toilettes. Autour de nous les gens mangent et personne ne meurt, pour le moment. Alors, on prend son couteau, sa fourchette, ses baguettes, on porte à sa bouche un fragment minuscule de cette chose poreuse et noire. On ferme les yeux et on remet son âme à Dieu.

Rien de tout ça dans ce restaurant illuminé au néon, chaises en bois sombre et menu écrit à la craie sur le mur. Nous sommes ici en pays connu et italien. Devant moi, une assiette creuse, ils avaient écrit « lasagne » mais on dirait plutôt une soupe de pâtes larges et brillantes qui flottent dans un liquide vert trop profond. Je trouve ça plutôt olé olé, pour tout dire un peu tiré par les cheveux et cette extension excessive du concept lasagneux me fait penser que décidément tout se perd ma bonne dame, tout fout le camp. Non, ceci n’est pas une lasagne, et non, cher cameriere, vous pouvez garder ce fromage râpé et sûrement trop sec qui ne servira qu’à masquer le goût de l’imposture, je ne veux pas d’une infusion de pâtes au Parmesan.

Le serveur repart, il est temps de sacrifier l’agneau.

Avec le couteau, je découpe un petit bout de pâte, je le pique du bout de ma fourchette et dessus, je dépose un peu de cette sauce couleur potager printanier avec vue sur la forêt. Avant ma bouche, mon nez a juste le temps de me prévenir, de me dire que houlà, on dirait bien que ça va chier, pas le temps d’enregistrer, la pasta atterrit déjà sur ma langue et WHAM! Je suis littéralement arraché de ma chaise, emporté par le souffle vert et frais du basilic brouté à même le sol, quelque part dans un jardin exclusivement arrosé à l’essence de printemps et additionné de quelque chose qui ressemble à du Parmesan… Une seconde, il faut que je réfléchisse, mais mes sens en déroute ne m’envoient plus qu’un seul message : « Encore… Encore… Encore… » Je recharge la fourchette aux limites du tonnage maximal pour tester la chose à pleine puissance. Mon Dieu. Mon Dieu fragile et capricieux, bien sûr que j’ai des doutes, mais l’existence de cette pâte épaisse et tendre qui se rend entre mes dents sans jamais cesser d’être élastique, la texture de ce pesto et cette touche de Parmesan où je crois discerner une ombre de Pecorino, quelque chose d’un peu âcre et d’infiniment doux, cette explosion de soleil vert dans le creux de ma bouche prouve que même si Vous n’existez pas, Vous méritez d’être vénéré.

En face, de l’autre côté de la table, alarmée par mon silence, une personne aux yeux jaune-vert me demande si c’est bon. La bouche remplie d’un monde couleur basilic et la tête en déroute, je parviens juste à lever un pouce, à émettre un groumpf sonore pour signifier toute l’étendue  de ma jubilation. Elle secoue la tête. Elle le sait, je suis consternant.

Je lui fais signe d’attendre, attendre que le voyage se termine, que je redescende, que je lui explique que lorsque Dieu s’en va, Il laisse dans Son sillage un léger parfum de fromage de brebis mélangé au pesto.

Une plage de temps immense et bleu

L’été avance doucement et les nuages s’égaient, poussés par le vent.
Il faudrait pouvoir tenir les rênes du vent, retenir dans le creux de mes mains jointes les gouttes de secondes, regarder le bleu du ciel qui se reflète à la surface de ce petit lac brillant. Garder une heure, précieusement, entre mes paumes serrées, l’étendre au soleil et rester là, immobile, les yeux dans les yeux du temps.

Je voudrais une plage de temps immense et bleu, oultremer et tranquille, indigo et paresseux. Un moment posé entre le ciel et l’eau, allongé à la lisière du crépuscule. Un moment confortable, où il ferait bon s’installer, déplier l’étendue d’une grande couverture et d’une nappe à carreaux. S’asseoir. Sortir du panier un pain rond et doré, des verres et des bouteilles installées à la traîne, le long du ruisseau. S’allonger sur le dos. Écouter le bruit de l’eau. Fermer les yeux. Laisser venir les images et les mots, le clapotis irisé des phrases qui viennent s’échouer dans les hautes herbes en vagues irrégulières.
Raconter une histoire qui commencerait par : « Il était une fois » et qui parlerait d’un monde où le temps se serait arrêté.
Écrire, et au milieu du texte, découvrir quelque part entre deux pages, un interstice infime, une fente taillée dans le grain du papier. S’y glisser, faire passer prudemment la tête et les épaules avant de perdre pied. Tomber sans fin le long des caractères, être éjecté, sauter un paragraphe ou un chapitre entier. Se remettre en selle. Revenir à la ligne. Revenir au début et tout recommencer, retourner chaque mot sans jamais se presser. Labourer chaque page, tracer des sillons rectilignes et bien ensemencer. S’asseoir au milieu de l’histoire, déplier une couverture et une nappe à carreaux. Sortir le pain et le vin. S’allonger sur le dos et attendre patiemment que le texte ait fini de lever.

À la fin du mois d’août moissonner les mots de l’été.

Deux jambes et une aiguille talon

Je tourne et je retourne
L’aiguille dorée de mon talon
Dans le cœur de ton cœur rouge.
Je tourne,
Mon pied nu sur ton menton,
Mon pied nu sur tes mains qui bougent.

Deux jambes et une aiguille talon,
Je trace un cercle à l’encre rouge
Du bout des doigts de mon pied nu,
Je fais le tour de ma prison.

Je tourne et je mélange
La couleur claire de mon poison
À ton sang plus noir que rouge.
Mon cœur,
Mes mains tout au fond de ta bouche
Ont fait le tour de ta question.

Du haut du compas de mes jambes
Je vois l’aiguille de mes talons
Au milieu de la foule qui danse
Autour des murs de ma prison.

Ton nuage

« A l’endroit où la rivière se sépare
Et traverse le lac
Là où les mots
Jaillissent de mon stylo
Pour arriver sur tes pages
Est-ce que tu crois
Juste comme ça
Que tu peux séparer
Ce qui était moi
De ce qui était toi
Avant que nous soyons nous

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Est-ce qu’elle dira « Choisis ton nuage ? »
Choisis ton nuage.

S’il existe
Une ligne horizontale
Qui sort de la carte
Passe par ton corps
Continue en ligne droite à travers le monde
Monte en flèche
Et traverse mon cœur
Est-ce que cette ligne horizontale
Quand on lui demandera
Saura trouver l’endroit
Où tu finis
Où je commence

Comment est-ce que la lumière peut jouer
Et former un cercle de pluie
Qui transforme les arcs en flèches ?
Ce que nous étions n’a pas disparu
Avant que nous soyons nous
L’indigo est une couleur unique
Le bleu l’a toujours su

Si la pluie doit se séparer
D’elle-même
Dira-t-elle choisis ton nuage ? »

Traduit de Tori Amos, Your Cloud  live, 2003. 

Choisis ton nuage

Le soir qui tombe dépose une couche d’orange, une couche de bleu sur la résille de fils soyeux tendus au-dessus du lac étale, entre les deux rangées de montagnes. Le crépuscule tiède inonde le ciel d’une coulée de caramel fondu qui se mélange à l’or de l’eau.

On dirait la mer.

Le soleil se pose et tout s’apaise.

Juste une vibration imperceptible au fond de l’horizon, les pigments de couleur qu’une main invisible estompe pour brouiller les secondes, mélanger les poussières de jour aux poussières de nuit.

Sweet Summer, Gimme Shelter.

Derrière moi, le mur de pierre est encore gorgé d’été. Le lac d’huile s’enroule autour de mes chevilles et des voiliers immobiles. Un nuage filigrane s’étire sur toute la largeur du ciel, je le reconnais, je lui fais signe, c’est le nuage de juillet. Il se penche vers moi pour que je le caresse, que j’en fasse le tour du bout de l’index.

Pick up your cloud, choisis ton nuage.

Je tiens l’été dans le creux de ma main.

J.J. Cale

Wippoorwill’s singing

Pourquoi certains mots ?
Pourquoi une voix poreuse et usée par le vent brûlant, pourquoi des notes de guitare craquelées qui grésillent au soleil plutôt qu’une voix parfaite et des accords parfaits.

Wippoorwill’s singing.

Je ne sais pas. Peut-être qu’un jour, on le saura, pourquoi certaines personnes préfèrent les spaghetti al dente aux spaghetti bien cuits, le Bourgogne au Bordeaux, Yvette Horner à Gilbert Bécaud, peut-être qu’un jour, on trouvera.

Whippoorwill’s singing

Deux guitares et un harmonica, un accord de piano et sa voix, son souffle rempli de poussière de blé, les cordes vocales passées au papier de verre. J.J. Cale, né dans la chaleur du grand Sud et resté assis dans la pénombre parce que dehors il fait trop chaud. Dehors, il y a trop de lumière, trop de bruit, trop de monde qui hurle alors qu’il voudrait surtout s’entendre jouer.

J.J. Cale, comme un héros de Kerouac dans une caravane de métal poli, un Greyhound ou un autocar noir climatisé, J.J. Cale  qui découpe ses mots dans la surface flottante de l’asphalte brûlé par le soleil, cherche ses notes sur le ruban métallisé des autoroutes qui strient les plaines si plates qu’on devine la courbure de la terre au bout de l’horizon.

J.J. Cale s’arrête le soir et joue dans la pénombre, parce que c’est la seule chose qu’il aime vraiment, écrire des chansons et les jouer sur une scène, quelque part, peu importe le lieu : même au fond de l’Amérique, il y aura toujours cent personnes qui voudront le voir, cent ou mille quelle différence, il compte les notes, pas les spectateurs.

La musique et rien d’autre. Un groupe avec des instruments et lui, le maître du son, de l’enregistrement, le maître de sa voix et de la guitare qu’il joue les yeux fermés, sans presque jamais la regarder. Pas de cris, non, pas de violons et pas de synthétiseurs, J,J. Cale a défini un genre musical, « laid back », en retrait, en économie, en tension retenue sur des morceaux de silence et je crois qu’une ombre portée sur un trottoir écrasé de soleil  le relie, par-dessus les Amériques, à Tom Jobim et à la Bossa Nova.

J.J. Cale, artiste à l’âme d’un artisan. Assis sur une caisse en bois dans un parking de Tulsa, Oklahoma, lui et sa guitare acoustique nous offrent ce que l’Amérique a de meilleur : guitare, voix, et une mélodie vieille comme le monde, un moment de pure beauté.

You whisper « Good morning »
So gently in my ear
I’m coming home to you, babe
I’ll soon be there
I’ll soon be there

J.J. Cale, poète de la chaleur du Sud, J.J. Cale est mort en été.

J.J. Cale,  Magnolia

jj cale

Notre obsolescence programmée

Ils installent leurs appareils de mesure à l’intérieur de nos crânes.

Sur leurs écrans en temps réel, ce qui se passe est infiniment petit, insaisissable, à peine quantifiable. Leurs capteurs sont encore trop patauds pour saisir l’imperceptible variation du flux électrique, l’altération minuscule de la composition chimique, l’espace de temps lové dans la milliseconde où un message inconnu a provoqué une réaction entre deux cellules nerveuses quelque part, ils ne savent pas encore où, dans mille milliards de galeries aux méandres mouvants qu’ils voudraient saisir au fond de leurs éprouvettes, mais la matière trop molle leur glisse entre les doigts.

Alors, ils s’énervent. Ils changent leurs doigts. Ils inventent une sonde liquide, un nouveau capteur, une caméra infime et pilotée par ordinateur. Un jour, ils voyageront dans notre tête. Un jour, ils craqueront le code et perceront le cœur du programme. À partir de ce jour-là, bien sûr, nous ne serons plus jamais malades, plus jamais vieux et même, nous ne serons plus jamais malheureux.

Un jour, ils remplaceront la mort par un interrupteur.

Cul-de-sac

A vélo sur les routes taillées dans le flanc des montagnes, le danger vient des étables.

Par extension, le danger vient de tous les espaces créés pour abriter ou contenir des têtes de bétail, laitières, comestibles ou purement décoratives si on est végétarien. Aussi vrai que la chèvre produit un lait épicé qui une fois transformé en fromage  cabriole dans les rigoles bondissantes que trace le Beaujolais-Villages, la chèvre aime la vie en groupe, le partage et les échanges, le soir autour du feu de camp. Malheureusement pour elle, il arrive que la chèvre soit d’humeur folâtre, un rien l’amuse, un buisson, une fleur et la voilà qui s’égare, à l’instar de la brebis. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve coincée au bord d’un gouffre sombre et vertigineux. Elle essaie de faire demi-tour mais le sentier est si étroit qu’elle sent le sol se dérober sous ses pas. Alors, elle se fige, les quatre pattes arc-boutées au-dessus du ravin. L’après-midi touche à sa fin. L’orage menace et la nuit va venir sans l’ombre de Monsieur Seguin.

Mais heureusement, dans chaque troupeau il y a un berger et dans chaque berger, il y a un chien, Rex, qui franchit en bondissant les obstacles, court, vole et ne venge personne si ce n’est l’honneur de la chèvre, honteuse d’être prise en si piteuse posture mais heureuse de pouvoir se tirer d’un si mauvais pas. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Rex a fait le tour du problème, passé une corde autour du ventre de la chèvre, tiré à lui ce corps tremblant pour le déposer en sécurité sur une pierre plate et maintenant ils cheminent, lui devant elle derrière, ils sont en vue de la bergerie, la nuit se pose sur les montagnes et dans l’âtre rougeoyant fume une soupe de chalet.

Sa mission accomplie, Rex s’allonge sur le seuil de pierre. Vu de loin, on dirait qu’il somnole, la tête posée entre les pattes et la queue bien à plat sur le sol. Ne nous laissons pas leurrer par cette pose indolente. En vérité, le chien de berger ne dort jamais. Il veille.  Il bande ses muscles au cas où entreraient dans son champ de vision un loup, un marcheur égaré ou une paire de pédales surmontées de mollets. Rex est un animal de course. Il dort huit heures par jour. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il suit un régime strict et exempt de matières grasses, alors que tout le pousse à mordre à pleines dents dans le tendre des hanches rebondies d’un marcheur potelé et rempli de hamburgers. Il visualise la texture de cette chair frémissante qui résiste à la douce pression de ses canines avant de céder, d’éclater en bouche, de libérer tous ses arômes de friture, de pain sucré et d’oignon mêlé à de la viande hachée. Mais voilà, à partir d’une certaine altitude et d’un certain niveau d’éloignement, le promeneur dodu s’efface derrière le sportif au mollet étique et bourré de protéines synthétiques, saveur orange ou faux chocolat! Pouâh! Le coureur compulsif, sec comme un coup de trique, rempli d’additifs et de substances chimiques qui attaquent l’émail et font des trous dans l’estomac. La première fois où Rex a goûté le jarret du sportif, il a eu un haut-le-cœur et il a vomi. Depuis, il a renoncé à la chair pâle des hommes. Le soir, allongé sur le seuil de sa bergerie, il recompte ses chèvres en rêvant à des poignées d’amour.

Alors, quand Rex me voit arriver, debout sur les pédales, à deux kilomètres à l’heure, enrobé à point, enveloppé mais ferme juste ce qu’il faut, les bas morceaux laqués par une fine pellicule de transpiration, quand il voit cette cible à peine mouvante et offerte à son regard concupiscent,
je vous raconte pas.
Sa gorge se serre et s’allonge. Ses yeux lui sortent des orbites. Il salive des rivières. Sa langue se déroule sur trois kilomètres. Il hallucine. Il a des vapeurs. La pression lui monte de l’intérieur. Le pelage se tend, se fissure, finit par craquer et sous les poils du chien surgit le fantôme du loup de Tex Avery.

Là, je compte mes abats et les watts qui me restent avant de finir en Royal Canin.

Il faut savoir que le chien de troupeau est une véritable machine à courir vite et longtemps. A la fois mélange de puissance et de vivacité, l’animal est d’un naturel obstiné et pas facile à semer. A vélo, deux stratégies : la première consiste en l’absorption massive de stéroïdes qui doubleront comme qui badine le volume de votre masse musculaire et vous permettront d’affronter la bête à mains nues. À noter toutefois que cette augmentation du volume carné risque d’entraver considérablement la fluidité de votre pédalage, ce qui pourrait s’avérer lourd de conséquences au cas où vous devriez avoir recours à la deuxième solution.

La deuxième solution, c’est la fuite. La fuite éperdue, debout sur les pédales et sans jamais se retourner, à condition de pouvoir rapidement se mettre dans le sens de la descente et d’avoir devant soi un beau chemin dégagé. J’estimerai la vitesse maximale du chien de berger à une pointe de 25 à 45 kilomètres à l’heure. À cette vitesse, sur un sentier de montagne, on mettra un frein sur la contemplation du paysage et on chantera Plus près de toi mon Dieu en mettant une majuscule à Dieu, dans le cas où on serait amené à se rencontrer très vite, que les présentations ne soient pas gâchées par des questions de protocole.

Donc je fuis à toute vapeur en sentant derrière moi le souffle chaud du carnivore incandescent à l’idée de me faire tomber de pour se repaître de mes chairs tendres et gorgées de sucres lents. Je l’entends qui halète, ses pattes frappent le sol, de plus en plus vite, de plus en plus près, il gagne du terrain, je le sens; ce foutu chemin est rempli de pierres, de trous, de bosses, que fait l’État, je vous le demande ? Au XXIème siècle, des routes en pierre alors que l’homme a conquis l’espace et tout recouvert de goudron.

Il est sur moi, je sens son haleine chaude, le bruit de sa respiration sous ma pédale gauche, le chemin fait un virage et moi, je ne me fais pas d’illusion : ce sera la cuisse ou le mollet. Mais non!  C’est finalement sur mon talon que ses crocs se referment, sur mon talon, ah le con! Sa mâchoire se plante à l’arrière de ma chaussure, là où le fabricant, Dieu le bénisse, a prévu un gros renfort en caoutchouc. Alors, le temps qu’il réalise, je décroche mon pied de la pédale et de toutes mes forces, je lui balance ma chaussure en arrière dans sa gueule et lui surpris, il s’accroche. Je soulève ma jambe, il est moins lourd que je ne pensais, je le secoue de toutes mes forces, le virage part à gauche et c’est alors qu’il lâche. Derrière moi, je l’entends rouler, pousser un cri étranglé, j’espère qu’il s’est pris un arbre en plein dans sa face, un arbre ou alors l’entier d’un buisson de ronces qui l’a épilé de haut en bas, préparé pour le barbecue que je dresserais volontiers dans ce petit coin de montagne pour offrir sa chair rôtie aux oiseaux. L’enfoiré, la carne, l’engeance à quatre pattes. Sur mon vélo à tombeau ouvert, j’ai les mains moites et les jambes qui flageolent, je me retourne : plus personne derrière, plus personne devant, je relève la tête, juste à temps pour  me mettre debout sur les freins.

Parce que devant moi, la route se termine en cul-de-sac.

J’ai passé plus d’une heure à patauger dans les pâturages, plus d’une heure à décrire un arc-de-cercle immense, à zigzaguer entre les trous creusés par les sabots des vaches, que les derniers orages avaient remplis d’eau saumâtre. Une heure entre les sapins accrochés à la pente. Une heure en portant mon vélo. Sur la pointe des pieds. Une heure à le guetter. Une heure sans respirer.

A vélo, sur les routes taillées aux flancs des montagnes, le danger vient des étables et de l’impulsion qui vous fait dire : « Tiens, ça à l’air joli, je vais voir où mène ce petit chemin. »